Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

Wednesday, April 5, 2017

Maurice Léonce, 95 ans, pour l'amour du football et de Jérémie

Maurice Léonce
Une icône de la ville de Jérémie
Un jour, un garçon de sept ans a découvert le football, et cela fait près de 90 ans que cet amour fou dure. Ce garçon a aujourd'hui 95 ans et s'appelle Maurice Léonce. Il a été l'extrême gauche le plus rapide d'Haïti quand il jouait au foot, et aujourd'hui avec sa voix ferme, son verbe tranchant, sa mémoire infaillible, son droit d'aînesse et ses valeurs morales, il est connu dans sa ville natale de Jérémie comme le "sucre populaire" si bien que tout le monde l'aime. 

Son histoire avec le football a commencé quand il y a été initié à l'école en 1927 par le frère Max Auguste. À 14 ans, il était déjà titulaire de l'équipe La Voldrogue de Jérémie et a marqué le premier but qui a contribué à faire de son équipe le champion de la zone. À 22 ans, il a été admis à l'Ecole des moniteurs sportifs d'Haïti à Port-au-Prince et a obtenu son diplôme un an plus tard. À 32 ans, il a été affecté comme moniteur sportif à Jérémie. Alors commence pour lui un autre type de formation; celui d'entraîneur. La première en 1952 avec le Français Paul Baron envoyé par la FIFA, puis en 1954 avec le Grec Georgiadis, plus tard avec l'Argentin Robertello, et finalement en 1970 avec l'Allemand Ditmar Krammer, ancien du Bayern de Munich. Pourquoi tant de formations?, se diait-on". Chaque entraîneur a sa méthode. D'ailleurs, c'est l'instruction qui élève l'homme à la dignité de son être," répond celui qui a été entraîneur et joueur de L'Etoile haïtienne et, en 1963, entraîneur de l'Equipe Don Bosco avant de rentrer chez lui dans la Grand'Anse. 

L'homme, une fois installé à Jérémie, s'est lancé dans une carrière d'enseignant de sport et de civisme tant au collège Saint-Louis qu'au collège Saint-Joseph, formant ainsi des générations de Jérémiens. Mais vers 1964, la terreur du pouvoir devient insoutenable à tel point qu'il fuit la ville, juste avant la tuerie de Jérémie par les hommes de main du dictateur président d'alors François Duvalier. À New York où il s'est réfugié, il vivra 31 ans avant son grand retour en Haïti en 1996. Mais pas avant d'avoir fondé une école de football à Queens avec Frantz Saint-Lot. Pourquoi revenir? " New York n'est pas mon pays. Ma présence était nécessaire ici et tout Haïtien devrait le faire," précise M. Léonce. 

Maurice Léonce, l'un des monuments de Jérémie
Retour en arrière, sa famille. Il décrit sa mère, Angèle Etienne, comme une belle négresse de belle eau (intelligente) aux cheveux crépus et avec une mémoire d'éléphant. Diplômée de l'École Elie Dubois, celle que certains ont appelé "la grammairienne" a été enseignante avant sa promotion en tant que directrice d'École à Dame-Marie. Il la vénère et se souvient avec fierté de la phrase qu'elle lui a léguée comme héritage: "Je n'ai rien à te laisser, mon fils, mais je te demande une seule chose: reste toujours toi-même." Son père Julien Léonce était un Français de Bordeaux qui, après avoir été soldat durant la Première Guerre mondiale, a migré à Jacmel, ensuite aux Cayes pour s'installer finalement à Jérémie.

C'est que l'histoire de l'homme est intimement liée à la ville de Jérémie, capitale du département de la Grand'Anse.

La Jérémie  qu'il a connue était une ville florissante avec le commerce du café, du cacao, de peaux de bœufs. Il se rappelle avec un large sourire que six bateaux rentraient dans la ville chaque semaine pour assurer l'expédition des produits vers l'étranger. " La ville était riche et prospère, et marchait bien avec de l'électricité tout le temps."

Cette époque est bien lointaine. La Jérémie d'aujourd'hui, dit-il, est une ville détruite. Même s'il parle des ravages du cyclone Matthew qui a durement frappé le pays et en particulier Jérémie le 4 octobre dernier, il rappelle que le le cyclone Hazel de 1954 était bien pire. Il déplore la déchéance de Jérémie: "Ça fait mal, ça me rend triste. Mais je sais qu'un jour elle sera plus propre, plus parfumée, plus fière." 

Jérémie a-t-elle une âme? Il répond rapidement avec une voix puissante et assurée, "Ah oui! Nous en sommes fiers. Nous sommes vertical comme le palmiste. Nous n'avons peur de personne, excepté Dieu." 

L'homme, qui a publié un recueil de poèmes intitulé Anacaona, se fait un plaisir d'écrire un poème chaque jour dans ce qu'il appelle l'héritage sacré des poètes de Jérémie. Il cite volontiers: Etzer Vilaire, Regnor Bernard, Timothée Paret, Edmond Laforest, Nirvah Lataillade, Emile Roumer, Jean Brierre et les "jeunes" Syto Cavé, Jean-Claude Fignolé et Claude Pierre. "Je dois pouvoir faire travailler l'esprit", dit-il avec un sourire narquois mais précise: "On est vieux quand on refuse d'être jeune." 

Comment voit-il Haïti en 2017? "Haïti est triste à faire pleurer. Le pays est sens dessus dessous. Les convenances d'autrefois sont perdues, il y a eu une cassure. Mais le découragement n'est pas un remède." Maurice Léonce soutient que le plus grand président d'Haïti a été Dumarsais Estimé : "Il voulait faire sortir le pays de sa noirceur. Il avait une vision pour Haïti." 

L'homme, qui en 2015, à 94 ans  a joué au football  pendant 30 minutes lors du passage du président d'alors à Jérémie "pour donner l'exemple aux jeunes", déclare que "le sport, tout comme l'amour, n'a pas d'âge."

Maurice Léonce
Ses projets d'avenir? Continuer à être entraîneur de la Grand'Anse École de Football pour les 6 à 14 ans des deux sexes qu'il a fondée en 2002 avec son ami Guy Loubeau, décédé récemment, et "donner des conseils à ceux qui veulent en recevoir." 

En attendant, ce père divorcé de six enfants qui se dit amoureux de la nature et des belles femmes attend "une Haïti régénérée, prospère et belle comme une rose printanière et l'instruction de la jeunesse qui représente l'avenir. Je ne suis pas désespérée, je pense qu'un jour elle recouvera une partie de sa splendeur." 

Maurice Léonce, qui aura bientôt 96 ans, entend poursuivre son oeuvre à Jérémie avec toujours comme boussole, cette devise latine: "Potius mori quam foedari-- Plutôt mourir que se déshonorer."

Par Monique Clesca