Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

Thursday, November 16, 2017

JEREMIE - DOSSIER ANSE D'AZUR...

LE MYSTÈRE DE L’ÉPAVE DE L'ANSE D'AZUR


Par Raoul Cédras
L’Anse d’Azur est une crique située à quatre kilomètres de la ville de Jérémie. Elle relève de la section communale de Fond-Rouge Torbeck, commune de Jérémie. Pour y arriver, quittant la ville, il faut emprunter la rue de La Source Dommage et continuer vers Nan Lundi. Sémexan Rouzier rapporte que cette section communale portait le nom de Fond-Cochon et précise qu’elle se trouvait entre Jérémie et les Abricots. L’Anse d’Azur était, en ce temps-là, l’Anse-à-Cochon, “poste militaire situé sur le bord de la mer dans la section rurale de Fond Cochon.”1 Survivance de cette époque, l’extrême pointe des falaises se dressant à quelque six cents mètres au nord-est de cette anse, porte, aujourd’hui encore, le nom de Pointe-à-Cochon. La section communale et l’anse, se sont, elles, débarrassées de cette dénomination dont elles étaient affublées et qui ne leur rendait pas justice.
Au milieu de l’anse au sable blanc, enserrée dans des parois rocheuses, une tache sombre se dessine sur le fond de la mer. C’est l’épave de l’Anse d’Azur qui intrigue depuis plus de cent ans. Des générations de Grandanselais ont nagé jusqu’à sa partie émergée et y ont grimpé. L’eau autour des restes du bateau doit avoir douze pieds de profondeur.

Les Jérémiens ont toujours eu la certitude qu’un sous-marin allemand s’était échoué à l’Anse d’Azur. Aucune précision ne pouvait cependant être donnée quant au moment et aux circonstances de cet événement. Des étrangers qui ont observé la forme allongée ou qui en ont vu des photographies parlent, eux aussi, dans leurs blogs, dans des revues spécialisées ou dans leurs échanges épistolaires, du mystérieux sous-marin. La possibilité de l’échouement d’un submersible allemand dans la zone était très élevée. En effet, des navires de guerre américains avaient coulé bon nombre de ces U-boats germaniques qui pullulaient dans les eaux de la Caraïbe durant la période de la Seconde Guerre mondiale. Ils sillonnaient cette mer pour observer, surveiller, renseigner sur les déplacements maritimes et aussi, le cas échéant, envoyer par le fond les bateaux alliés, civils et militaires, assurant le ravitaillement en marchandises, armes et matériel de guerre, des pays de l’Europe en conflit avec l’Allemagne. Cette présence s’intensifia dans nos eaux territoriales après la déclaration de guerre d’Haïti aux puissances de l’Axe à la suite de l’attaque de Pearl Harbour par les Japonais, le 7 décembre 1941. Des Allemands et des Italiens résidant en Haïti furent enfermés au Fort national et leurs biens séquestrés. La liste de ces ressortissants avait été établie par les gouvernements britannique et américain et remise aux autorités haïtiennes. On les estimait dangereux pour la sécurité continentale. Ces mesures prises par le gouvernement d’Elie Lescot entraînèrent des représailles. Les Allemands coulaient les navires qui passaient en vue d’Haïti ou qui s’y rendaient. Il a été rapporté que le bateau qui rapatriait les effets personnels du président Lescot, accumulés durant les années passées en poste à Washington, a été torpillé par un sous-marin allemand.

L’énigme de l’Anse d’Azur a été partiellement résolue au début de l’année 2004. Une entreprise de recherches sous-marines, munie d’équipements sophistiqués, fit des relevés en vue d’identifier ce bateau qui avait fait naître tant de spéculations, de conjectures et aussi tant de rêves. Les plongeurs visitèrent, mesurèrent, photographièrent, numérisèrent et consignèrent leurs conclusions. 2

L’épave mesure 148 pieds de long et 19,2 de large. La teneur en carbone du fer dont est faite sa coque est faible. Cet alliage était surtout employé vers la fin du XIX siècle. Ses dimensions ont permis de calculer que le navire était approximativement de 320 tonnes. La technique de construction était celle des chantiers navals anglais. Ce qui ne prouve rien quant à la nationalité du navire, les compagnies anglaises exécutaient des commandes pour la plupart des pays possédant une marine marchande ou de guerre. La constitution de la coque et de l’armature était typique d’une petite canonnière de la fin du XIX siècle. Il est évident que la coque simple de ce bateau ne pourrait pas supporter la pression à laquelle un sous-marin en plongée est généralement soumis. A la lumière de ces données, on peut déjà avancer que l’épave de l’Anse d’Azur n’est pas un sous-marin, et que sa présence est antérieure à la Seconde Guerre mondiale.

Le raport contient d’autres données techniques intéressantes. L’hélice du bateau a quatre pales, ce qui assurait une vitesse de déplacement plus grande. À l’époque, les hélices à quatre pales étaient montées sur les gros transatlantiques ou sur les bateaux de guerre ou des navires pouvant être utilisés à des fins militaires. Le bateau était équipé d’un moteur à vapeur de 3 cylindres, de marque Christiansen, mesurant verticalement huit pieds et fixé directement sur la quille à l’aide de boulons en bronze. Sa faible puissance, relativement au tonnage, permet de conclure que le bateau était pourvu d’un système complémentaire de propulsion fait de mâts et de voiles, comme le possédaient beaucoup de canonnières de l’époque. Le moteur est relié directement à l’arbre de transmission, détail indiquant que le navire a été construit avant 1895. En effet, après cette date, des engrenages de réduction étaient ajoutés au système. Situé au centre du bateau, le moteur est partiellement détérioré, ayant été vandalisé et soulagé d’éléments constitutifs. En réalité, c’est sur sa partie supérieure, émergeant de presque deux pieds à marée basse, que des générations successives d’hommes et de femmes de la Grand-Anse et d’ailleurs se tenaient debout, après avoir nagé quelques brasses pour arriver à l’épave.

La position du bateau est une autre source d’éléments importants. Il s’est échoué la proue vers le large et la poupe vers le rivage. En d’autres mots, il est entré dans l’anse en marche arrière. Sa position perpendiculaire à la rive permet de déterminer les circonstances de l’échouement. Il fut volontaire. Le navire a été conduit dans l’anse à cette fin. L’expérience a montré que, quand les mauvaises conditions du temps causent la perte d’un bateau, il échoue parallèlement au rivage. Tel fut le cas pour Le Croyant et Valencia, deux épaves de la baie de Jérémie.

Le rapport de l’entreprise de recherches sous-marines a confirmé ce que certains soupçonnaient déjà. Il ne pouvait s’agir d’un sous-marin. En effet, les U-boats de la Seconde Guerre mondiale mesurant généralement trente pieds de haut, il est évident que s’il s’agissait de l’un d’eux, la structure existante dépasserait la surface de l’eau d’une vingtaine de pieds, la profondeur où elle repose mesurant dix pieds. Quelle déconvenue pour ceux qui ont pensé avoir, un jour, investi la passerelle d’un sous-marin allemand.

Au cours de ces recherches, aucun élément n’a permis l’identification complète de l’épave gisant par dix pieds d’eau au fond de la petite baie de l’Anse d’Azur. C’est Sémexan Rouzier qui a fourni une piste déterminante. Il note que “pendant l’insurrection de Miragoâne, en 1883, un petit vapeur au service du gouvernement, après un choc qu’il eut devant l’Anse-à-Cochon avec un des grands vapeurs de la Compagnie anglaise du Royal Mail, venant de Kingston à Port-au-Prince, eût le temps d’aller s’échouer à l’Anse-à-Cochon, après avoir perdu trois hommes de son équipage. On voit encore sur le rivage la carcasse de ce petit vapeur.” 1

Rouzier précise, en parlant de la section rurale de Fond-Cochon, que “c’est là que le steamer Montrouis, au service du gouvernement, est allé s’échouer après sa collision avec le steamer de la Malle Royale anglaise, en 1883, lors de l’insurrection de Jérémie.”1 Selon lui, l’épave de l’Anse d’Azur serait un bateau du gouvernement, le Montrouis, qui aurait coulé après une collision avec un navire à vapeur anglais.

D’autres faits montrent que Rouzier s’est trompé sur un point. En effet, Gustave Vigoureux rend compte de la visite à Jérémie, “d’une délégation envoyée le 27 juin 1883 par le président Salomon, composée des citoyens suivants : C. Fouchard, F.D. Légitime, M. Moreau et N. Conille, accompagnée de monsieur Boulanger, chancelier de la légation de France à Port-au-Prince.” Il ajoute que le “ s/s Montrouis mis à sa disposition avait arboré le pavillon français.”3

Le Montrouis n’avait donc pas coulé. On peut cependant objecter que Semexan Rouzier avait signalé l’année 1883 comme date de l’échouement qui aurait pu se produire après ce 27 juin 1883. Mais, le s/s Montrouis est encore présent à Jérémie le 25 janvier 1884, lors de la visite du président Louis Etienne Félicité Lysius Salomon dans cette ville, après la signature du traité de paix entre les représentants du gouvernement et la délégation représentant le Comité révolutionnaire de Jérémie.3 Il n’y a plus de doute, le Montrouis n’a pas coulé en 1883 comme l’a affirmé Semexan Rouzier, puisqu’en 1884, ce bateau était à Jérémie pour accompagner le président Salomon.

Finalement, c’est Gustave Vigoureux qui révèle l’identité de l’épave de l’Anse d’Azur. Sous la conduite de Boyer Bazelais, les Libéraux, dont “ la suprême ambition était de soumettre la réalité aux méandres de leurs rêves”,4 occupèrent la ville de Miragoâne le 27 mars 1883. Deux mois plus tard, le 23 mai, Jérémie se soulève et adhère au mouvement. Vigoureux, relatant le fil de ces événements, écrit que “quelques semaines auparavant, le “Renaud”, petit vapeur du “Service accéléré” qui contribuait avec le “Bois de Chêne” et la “Sentinelle” à établir un blocus effectif devant Miragoâne, fut expédié dans le sud, mais arrivé au large de Jérémie, il fit collision avec un steamer du Royal-Mail et en fut gravement endommagé. Le capitaine vira de bord et vint à toute vapeur s’échouer à l’Anse-à-Cochon, pour ne pas couler à pic dans le canal. On en débarqua une pièce de dix et quelques munitions.”3

Ce texte se réfère au même accident mentionné par Semexan Rouzier, sauf que le nom du bateau n’est plus le Montrouis mais le Renaud et que la date du naufrage est plus ou moins connue. Vigoureux précise que le fait s’est produit quelques semaines avant le 23 mai, ce qui situe l’incident à la fin d’avril ou au début de mai 1883.

Le “Service accéléré” étant une entreprise privée, comment justifier la présence d’un de ses bateaux dans une situation de guerre ? Le colonel d’artillerie Bien-Aimé Rivière, bénéficiant d’une subvention du gouvernement du président Fabre Nicolas Geffrard, fonda en 1863 la Ligne du Service Accéléré des bateaux à vapeur d’Haïti. Sa compagnie avait, au début de ses opérations, cinq bateaux à vapeur et desservait le nord jusqu’au Cap et le sud jusqu’à Jacmel. Au Fort-l’Islet, concédé par l’État, s’effectuaient, dans les ateliers installés par la compagnie, les réparations des navires en panne.5 Il est intéressant de noter que, dans l’accord passé avec l’État haïtien, le Service accéléré s’était engagé à prendre à sa charge les réparations des navires de guerre et à mettre, au besoin, ses propres bateaux à la disposition du gouvernement. C’est ce qui explique que, pendant une période de notre histoire, on a signalé la participation à des opérations militaires de bateaux du Service accéléré, transportant des troupes ou contribuant au siège de villes établi par divers gouvernements.
Serait-ce le Renaud, un steamer du Service accéléré qui serait à l’Anse d’Azur ? Gustave Vigoureux n’avait pas tout à fait raison car Renaud n’était pas le nom exact du bateau qui a sombré après sa collision avec le vaisseau de la Malle Royale anglaise en avril ou mai 1883.

Emmanuel Chancy, dans sa chronique des événements de Miragoâne, reproduit le Bulletin émis le 31 mars 1883 par le quartier général des Libéraux occupant la ville.6 Ce document fait état du premier combat sévère entre les insurgés et les troupes gouvernementales envoyées par le président Salomon. Dans ce bulletin, parmi les bateaux du gouvernement qui patrouillaient la rade de Miragoâne, il est mentionné le steamer Reynaud.

Ce nom est confirmé par Léon Laroche qui raconte “ qu’une attaque simultanée par mer et par terre fut combinée le samedi 31 mars. De grand matin, les navires du gouvernement, l’Egalité et le Reynaud, apparurent à la pointe ouest de la baie, longèrent de près la côte et vinrent s’embosser dans une sinuosité du rivage, à quelque distance de la ville. Ils avaient, pendant la nuit du 30, débarqué des forces relativement considérables, tandis que les avant-postes des assaillants du côté du couchant s’étaient avancés à un tiers de lieue de Deronceray.” Plus loin, il mentionne encore que “le Reynaud et l’Egalité concentrent leurs boulets sur cette hauteur ; les pièces des exilés bien servies et mieux pointées ripostent avec vigueur et les obligent à gagner le large.”7

On peut désormais affirmer qu’à l’Anse d’Azur se trouve l’épave du Reynaud, bateau à vapeur du Service accéléré mis à la disposition du gouvernement du président Salomon pour combattre l’insurrection des Libéraux. Il alla s’échouer sur cette plage en avril ou mai 1883, après sa collision avec un steamer de la Malle Royale anglaise.

A moins que d’autres témoignages ou d’autres recherches donnent une version différente des faits qui viennent d’être établis, le voile est levé sur les interrogations, les inconnues, les doutes et les questions concernant l’épave de l’Anse d’Azur. C’est peut-être dommage car c’est avec un regard différent que les Jérémiens verront désormais ce site dépouillé de son secret qui a entretenu, dans l’esprit de toutes les générations de la ville, des légendes, des rêves d’aventures et des mystères.

Auteur : Raoul Cédras


Bibliographie
1. Semexan Rouzier
Dictionnaire géographique et administratif universel d’Haïti illustré Tome 1 Paris, Imprimerie Breveté Charles Blot – 1927
2. Jeremie Wreck, Post-Mortem Analysis of Existing Wreckage Located on the Beach close to Jeremie, Southwest Coast of Haiti – 2004
3. Gustave Vigoureux
L’Année terrible ou 1883 à Jérémie Jérémie. Imp. du “Centenaire” – P. Petit, Directeur – 1909
4. Jean Price Mars
Jean Pierre Boyer Bazelais et le drame de Miragoâne Imprimerie de l’État – Rue Hammerton Killick – Port-au-Prince, Haïti 1948
5.Georges Corvington
Port-au-Prince au cours des ans. Tome 2 – 1804-1915 Les Editions du CIDIHCA – 2007
6. Emmanuel Chancy
Pour l’Histoire – 27 mars 1883 Port-au-Prince, Imp. de la Jeunesse, 1890.
7. Léon Laroche
Haïti, une page d’histoire Paris, Arthur Rousseau, Editeur, 14 Rue Soufflot et Rue Toullier 13 – 1885

Wednesday, November 15, 2017

Célébrons la vie de l’ami Fanfan Bazile!

Dr. Frantz Bazile
19 avril 1947 - 2 octobre 2017
Par Eddy Cavé.

Ottawa, ce 9 novembre 2017

N’étant pas un catholique pratiquant, Fanfan n’avait pas voulu de funérailles traditionnelles et la famille a respecté ce choix. C’est donc la formule, très moderne, de la célébration de la vie qui va permettre de réunir pour un dernier hommage les membres de la famille et ses nombreux amis, collègues, patients et connaissances.

Soucieux ou triste à cet âge?
Je ne sais!
Une célébration de la vie de Fanfan.  Quelle meilleure occasion pour les sœurs, oncles et tantes qui l’ont bercé pendant son enfance à Jérémie et l’ont encadré avec amour jusqu’à ce qu’il commence à voler de ses propres ailes! Pour ses sœurs Marie-Évy, Renée, Andrée et Michelle qui  se remettent à peine du départ de Paule, ainsi que pour les autres membres de la famille immédiate et élargie! Pour les conjointes avec lesquelles il a partagé des tranches successives de sa vie d’adulte et pour ses six enfants brusquement orphelins!

Quelle meilleure occasion pour les vieux amis de la période allant de ses premières années à l’école Frère Paulin de Jérémie à son départ à la retraite à Miami au terme d’une fructueuse carrière de gynécologue!

Quelle meilleure occasion enfin pour les patients et collègues qui ont connu et apprécié cet attentionné disciple d’Esculape dont le diagnostic était sûr, les traitements efficaces, la disponibilité complète! Sans parler de son entregent ni des qualités de cœur qui le rendaient si attachant!

En réalité, Fanfan appartenait à cette catégorie d’âmes d’élite qui contribuent à illuminer la vie de ceux et celles que la nature met sur leur passage et dont le départ laisse l’entourage dans une sorte de désarroi. Rien de mieux que cette célébration de sa vie pour perpétuer sa mémoire et donner à tous ceux et celles qui l’ont pratiqué l’occasion d’exprimer leurs sentiments à son endroit, d’aller réconforter la famille et de l’aider à faire son deuil.

Je serai par la pensée seulement à Miami ce jour-là, mais je suis déjà en train de vivre intensément avec la famille et les amis cette grandiose célébration de la vie de Fanfan.

Me Alphonse Bazile (1960)
À la réflexion, je me rends compte qu’il m’est impossible de parler de Fanfan sans penser à son père, l’avocat Alphonse Bazile, et à sa mère Madeleine, née Pasquier, qui me vouaient tous les deux une grande affection. Un couple admirable qui a élevé ses enfants dans la tradition des valeurs morales les plus élevées, la valorisation de l’instruction, l’amour du travail, la solidarité avec les moins nantis, le respect de l’autorité parentale, etc. J’ai retrouvé dans mes tiroirs l’ébauche d’un article que j’avais titré « Alphonse Bazile, un authentique produit du terroir bouffé jérémien par les siens »  et que je n’ai malheureusement jamais pu terminer. Dans mon jeune âge, Mèt Alphonse, qui faisait déjà la promotion des coopératives dans la Grand'Anse, avait habité dans mon quartier et c’est avec admiration que j’entrais dans son cabinet chaque fois que je le pouvais.

Dans mon imaginaire d’enfant, les cartes géographiques qui ornaient les murs du cabinet apparaissaient comme d’impressionnants trophées de guerre. Je devais découvrir longtemps après que les petits drapeaux plantés çà et là indiquaient l’implantation de ses coopératives dans la Grand’Anse. À l’âge adulte, nous sommes alors devenus de bons amis, en plus d’être politiquement et idéologiquement très proches l’un de l’autre. J’étais en voyage d’études à l’étranger à l’époque de sa disparition, et j’ai tout naturellement reporté sur Fanfan et les autres membres de la famille l’affection que j’avais pour lui.

Entre Marie-Thérèse Beauboeuf et Mamaille Acide
(à Jérémie)                                                          
Durant un court séjour chez le couple Jeanine et Pierre Gilles à Gary, dans l’Indiana durant l’été 1977, je m’étais fait un devoir d’aller à Chicago  pour  revoir Madeleine et m’informer des nouvelles de la famille. Fanfan avait déjà terminé sa médecine en Belgique et pratiquait à Chicago. Il était de service à l’hôpital le jour de ma visite, mais j’avais eu le bonheur de revoir les jeune filles.

J’avais aussi profité de l’occasion pour visiter avec Branly Ogé le cercle des vieilles amies jérémiennes reconstitué à Chicago : Chérisna Gauthier, Simérine Ogé et sa fille Renée Pardeau, Germaine Justin et son fils Éric.  Quarante ans plus tard, je garde encore de ces rencontres un émouvant souvenir. Simérine m’avait alors comblé de cadeaux.

A Bruxelles avec Eddy Maurice et deux autres étudiants belges
Pour revenir à Fanfan, mon cadet de sept ans, je le revois encore arrivant en courant de l’école l’après-midi, les souliers recouverts de poussière après avoir joué au foot sur le chemin du retour  avec les copains de son âge. La famille habitant à l’étage du cabinet de la rue Monseigneur Beaugé,  Fanfan passait embrasser rapidement Papa Alphonse au rez-de-chaussée, nous serrait rapidement la main et escaladait l’escalier. Un garçonnet affectueux, studieux, aux yeux pétillants d’intelligence et déjà appelé à un bel avenir.

Fanfan a entretenu jusqu’à la fin de sa vie l’affection qu’il vouait déjà à l’époque aux  « grandes personnes du quartier », les amies de ses parents, qui dans une ville comme Jérémie contribuent à maintenir les enfants dans le droit chemin. Je le vois encore, en pantalon court, traversant la rue pour aller jouer aux dominos avec les enfants du quartier sur la longue galerie commune de Mme Ernest Lévêque, 101 ans aujourd’hui  à Montréal, de Macula, de Germaine Justin. J’étais déjà un jeune adulte au début des années 1960 et je les observais à partir de la galerie de Mamaille. Je vois dans la photo qui précède un bel hommage à la vie de quartier qui existait à Jérémie  dans les années 1950-1960.

Séduisant et séducteur
Parti de Jérémie en 1965, j’ai souvent parlé à Fanfan au téléphone, mais je ne l’ai revu en chair et en os qu’en 2004 à Jérémie durant une mémorable semaine de la  Saint-Louis.

Je l’ai alors retrouvé tel que je l’imaginais à partir de mes conversations avec les amis communs, dont Solon Balthazar qui garda avec lui un contact constant : calme, attentif, attentionné, chaleureux sous des dehors d’homme réservé, mais surtout  généreux, très sensible au dénuement de la population. Et pardessus tout, très réaliste dans l’évaluation des perspectives économiques et politiques du pays. L’avenir devait lui donner raison. 

Nous sommes allés à la plage à plusieurs reprises avec sa compagne Jennifer mais  nous n’avons pu réaliser un projet qui nous accrochait tous : rentrer à Port-au-Prince par la route côtière  passant par  Dame-Marie, Anse d’Hainault, Tiburon, Port-à-Piment, Les Cayes. Par suite du décès d’un membre de la famille, j’avais dû prendre le premier vol disponible vers Port-au-Prince et différer cette belle aventure. L’occasion ne s’est jamais plus présentée par la suite, et cette route semble être délaissée aujourd’hui.

Après ces retrouvailles à Jérémie, notre amitié s’est considérablement renforcée. Et nous avons gardé un contact téléphonique assez constant. Nous avions tant d’affinités, tant de souvenirs à partager, une vision commune de tant de choses…Chacun de mes voyages en Floride  était une occasion d’interminables conversations, de longs soupers au restaurant et d’échanges mutuellement enrichissants. J’ai peine à croire que je ne le reverrai plus.

À une soirée de retrouvailles à Miami avec le Père Le Thiez
(au centre), le couple Landry Jacob et Guy Cayemitte en 2009
Comme beaucoup de Jérémiens de notre génération, Fanfan est resté toute sa vie très fidèle aux amitiés de son enfance, comme en témoignent les photos prises avec les anciens condisciples du primaire et du secondaire. De la petite collection de photos recueillies des membres de la famille et du site de Haïti Connexion Network, j’ai retenu quelques-unes qui sont d’agréables souvenirs de ses amitiés et de sa contribution comme premier président du conseil d'administration de la Saint-Antoine Hospital Fund  (STAHF) de Miami.

Dans les conversations relatives à la personnalité de Fanfan et à l’homme qu’il a été, un des deux  mots qui reviennent le plus souvent est « générosité ». Tous ceux et celles qui l’ont connu dans le quotidien, dans le milieu de travail, dans les activités humanitaires ou caritatives s’accordent à dire que le Dr Frantz Bazile était un homme d’une générosité sans bornes. Les organisateurs et les habitués des collectes de fonds des associations de soutien à l’Hôpital de Jérémie, Jean-Marie Florestal en tête, ne cessent jamais de le dire : PLUS GÉNÉREUX QUE CELA, TU MEURS!

Entre Cheney Despeine et Guiton Dorimain à Jérémie
Un autre trait de caractère peu connu en dehors du cercle des proches : Fanfan était un pince-sans-rire et un comédien de grand talent. Je le connaissais assez bien pour m’en douter, mais j’en ai eu la preuve en visionnant sur You Tube un discours qu’il fit en 2012 à la première soirée annuelle de la STAHF. Ce soir-là, il fit rire aux éclats une assistance accrochée à ses lèvres et vendue à la cause.  Il commença par s’excuser de de devoir parler créole, la seule langue qu’il dominait. Vous voyez l’astuce. Les mains dans les poches, il fit sans papier une performance extraordinaire en créole sans jamais prononcer un seul mot anglais ni une seule phrase française. Un véritable exploit à mon sens pour quelqu’un qui avait quitté le pays depuis sa jeune vingtaine.

Ce soir-là, Fanfan raconta à l’auditoire, amusé au possible, qu’il jouait depuis plus de 20 ans à la loterie le vendredi soir dans l’espoir de gagner un jour le gros lot et de pouvoir ainsi reconstruire l’Hôpital Saint-Antoine de Jérémie. Que c’est après avoir perdu tout espoir de réussir tout seul qu’il joignit ses efforts à ceux de Jean-Marie Florestal, de Marc-Antoine Gauthier et des autres amis du groupe pour mettre l’organisation sur pieds avec eux la STAHF dont nous avons déjà parlé. Naturellement, personne ne le crut, mais le message était passé. Fanfan, ou terib!

Avec Pierre-Michel Smith et Alix Cédras
Outre sa généreuse contribution au succès de cette activité de financement, Frantz a posé ce soir-là un geste dont la portée sociale et politique n’a jamais été à mes yeux suffisamment soulignée. Nous sommes alors en 2012 et le créole n’a pas encore reçu les lettres de noblesse que lui apportera, deux ans plus tard, la création de l’Académie du créole haïtien. Et voici qu’un médecin formé en Europe et spécialisé aux États-Unis se présente devant un auditoire de lettrés pour prononcer un discours en créole.  Chapo ba Fanfan ! Mwen renmen w plis pou sa ankò !

Avec son beau-frère et ami d'enfance Marc-Antoine
Voilà donc, comme il l’était, l’ami Fanfan. Bon vivant, généreux, courageux, renversant des barrières sans faire de vagues ni de déclarations tapageuses, prêchant toujours par l’exemple. Sa sœur Michèle m’a raconté qu’il était toujours deuxième à l’école des Frères et que leur mère ne cessait de lui demander pourquoi il ne remportait jamais la première place. Il finit par lui avouer qu’il ne voulait absolument pas se pavaner dans les rues avec la médaille que le cher frère épinglait chaque dimanche à la chemise des premiers de classe.  Devant l’insistance de Madeleine, il avait répondu : « Si tu ne me crois pas, je te l’apporterai dimanche prochain, cette médaille dont je ne veux pas.»

Avec les six enfants qu'il laisse dans le deuil
Le dimanche prochain, le voyant arriver sans la médaille, Madeleine l’accueillit en disant : « Anhan, kot meday la? » Il la sortit alors de sa poche, précisant qu’il ne courait jamais après les honneurs.  Ce trait de caractère, Fanfan l’a conservé toute sa vie.  Et c’est sans doute ce penchant pour la simplicité et l’humilité qui l’animait quand il a prononcé en créole son superbe discours dans « un pays où les gens écrivent une langue qu’ils ne parlent pas et parlent une langue qu’ils n’écrivent pas ».

Fanfan, toi qui as fui les honneurs toute ta vie, tu peux aujourd’hui les récolter en toute quiétude.

Que ton âme repose en paix!
Et que la célébration commence!
Eddy Cavé



Tuesday, November 7, 2017

LES MÉTAMORPHOSES DE JOSAPHAT-ROBERT LARGE


Lors d'une vente signature de ses volumes  à New York

Eddy Cavé edddynold@gmail.com
Ottawa, ce 5 novembre 2017

La nouvelle du décès de Bobisson, tombée dans la soirée du samedi 28 octobre, m’a plongé dans une profonde réflexion et déclenché dans ma mémoire de nostalgique une cascade de souvenirs que j’ai encore du mal à contenir. Comme à l’accoutumée, je me suis précipité vers ma collection de photographies et ce qui reste de ma base de données mise à mal ces derniers temps par le crash de deux ordinateurs. J'en suis sorti avec une bonne dizaine de photos illustrant le long parcours qu’a suivi le garçonnet éveillé et turbulent que l’entourage appelait Bobisson et qui terminera ses jours à New York dans la peau du prolifique écrivain connu sous le nom de Josaphat-Robert Large.

Les photos étant devenues chez moi le catalyseur de la réflexion et un déclencheur de souvenirs, ce sont elles qui m’ont soufflé le mot « métamorphoses » qui, dans ce cas précis, s’applique au propre, comme au figuré. L’échantillon retenu va de photos de l’enfant gâté, que le père amène jusque dans les cérémonies officielles du jour de l’Indépendance, jusqu’à celles de l’homme mûr que nous pleurons aujourd’hui.

L’enfance
Autorités civiles et hommes d'affaires sortant d'un Te Deum
en 1946 sous le gouvernement Estimé. (1ère rangée à gauche)
Le préfet Georges Jérome cousin de la mère de Bobisson, le
maire Barthold Léonidas, père du romancier  Jean-Robert 
Léonidas, le commerçant Michel Desquiron et le sénateur 
Elie Lestage.                                                                          
Bobisson Large est né à Jérémie en 1942, de père jacmélien, venu à Jérémie pour diriger le lycée Nord Alexis, sous le ministère de Maurice Dartigue, et d'une  mère jérémienne née Odette Chassagne, Camille Large est un intellectuel de très belle facture qui initiera Bobisson dès le plus jeune âge aux cérémonies officielles Quant au gran-père maternel, le poète Numa Chassagne, dont le nom est intimement lié à ceux d’Etzer Vilaire et d’Edmond Laforest, il lui fait découvrir très jeune le monde merveilleux de la poésie. J'ai eu la surprise de ma vie quand , en identifiant avec Bobisson les personnages figurant sur la photo ci-dessus, il m’a dit : « Eddy, tu vois ce garçonnet debout à la première rangée aux pieds de Camille Large? Se mewn wi! » À 4 ans, il jouait déjà, comme on dit ici au Canada, dans la cour des grands. À sa droite, le préfet Georges Jérôme, cousin de sa mère, le maire Barthold Léonidas, le commerçant Michel Desquiron et l’ancien sénateur Élie Lestage. Qui dit mieux?

Par la suite, Bobisson prend l’habitude de fréquenter davantage les amis de ses frères aînés Gérald et Hervé et de sa soeur Marie-Josée que les enfants de son âge. Bien qu’il n’y ait entre lui et moi que deux années de différence, je n’ai guère de souvenirs de Bobisson jouant avec nous autres à la plage, à La Place d'armes ou dans des cours d’école à Jérémie. De mes nombreuses conversations avec lui, je déduis qu’il a été un enfant turbulent, à l’imagination fantasque, épanoui de manière précoce au contact d’aînés qui lui auraient donné un encadrement remarquable. Un seul exemple, son initiation à la photographie avant même qu’il ne franchisse le cap de l’adolescence.

La première métamorphose
Bobisson (à gauche), son père et sa soeur Marie Josée
À mes yeux, la première manifestation de son entrée fracassante dans l’adolescence est sa pratique de la photographie. Comme tout le monde le sait, ce passe-temps est coûteux, mais le gamin a des sous. Je devais me rendre compte de cette réalité près de 60 ans plus tard, soit en 2013 quand il m’a envoyé des photos prises par lui en 1954. J’étais alors à la recherche d’illustrations pour mon livre sur l’hôpital de Jérémie et je l’avais appelé pour lui parler de la reconstruction du bâtiment principal au lendemain du cyclone Hazel. Bobisson me confirma que le toit avait été emporté par le vent et qu’il avait lui-même photographié l’édifice, ainsi que les quartiers dévastés de la ville.

Avec son enthousiasme habituel, il m’envoyait dans les heures suivantes la seule photo que je connaisse de l’hôpital décapité par l’ouragan. Je ne pouvais pas en croire mes yeux et je le bombardai de questions. Il m’expliqua alors que son frère aîné Hervé avait laissé à la maison, en partant pour l’étranger, un appareil professionnel qu’il enfila à son cou pour effectuer son premier reportage photo. Chapeau bas! Si le romancier dit vrai…

1 Autour des 90 ans de l’Hôpital Saint-Antoine de Jérémie, Éditions Papyruz, Montréal, 2013.

C’est ainsi qu’est née sa passion pour la photo qu’il a entretenue toute sa vie, en prenant des cours aux États-Unis en investissant énormément dans l’équipement et en constituant une impressionnante collection de photos artistiques et historiques. Une passion qui anime, d’une couverture à l’autre, le très beau livre de photographies qu’il a publié en 2010 à Educavision en Floride sous le titre Jérémie et sa verdoyante Grand'Anse .


L’hôpital Saint-Antoine, 13 octobre 1954.
 Courtoisie de Josaphat-Robert Large
À la fin des années 1950, Bobisson et moi nous nous rencontrons occasionnellement à Port-au-Prince, où il poursuit son secondaire sous la supervision de son père qui enseigne le latin et la littérature française au collège Fernand Prosper. Après le cuisant échec de la grève des étudiants de 1960-1961, je retourne à Jérémie avec des compagnons d’infortune, dont  Jean-Claude Fignolé et Cécil Philantrope, et c’est à cette époque que remonte véritablement notre amitié avec Bobisson. Il travaille alors au magasin familial et on le voit partout où il y a un peu d’action : sur les plages en galante compagnie; sur les terrains de foot où il épate le public avec ses spectaculaires plongeons de gardien de but; dans les boîtes du nuit, les soirées dansantes, à La Pointe. Il achète une Jeep dont il enlève le toit de tissu et forme un duo infernal avec son âme damnée Émile Semexant. Tous les souvenirs que j’ai de cette époque sont ceux d’une période agréable où les seules ombres au tableau venaient des abus de pouvoir de la dictature naissante des Duvalier.

De mon côté, je gagne un concours d'entrée à la Banque Nationale et je poursuis à Jérémie mes études de droit commencées avant la grève à Port-au-Prince. C'est l'époque où Antoine Jean inaugure le  Versailles Night Club à l'entrée de la ville, où Joe Bontemps monte le groupe Jérémia et où Nemours Jean-Baptiste se rend à Jérémie pour animer les soirées de la Saint-Louis. Avec le recul, on voit que l'heure était à l'euphorie et que rien ne semblait indiquer que l'économie et la société jérémiennes s'acheminaient vers l'éclatement. Mais les choses ne tarderont pas à se gâcher.

Après la désagréable surprise de la présidence à vie, des événements sanglants d’avril 1963 à Port-au-Prince, l’émigration est apparue comme la seule voie de sortie d’une jeunesse aux abois. C’est à cette époque que Bobisson émigre aux États-Unis et que sa vie prend un tournant complètement imprévu.

En revenant un samedi soir, à Manhattan, d’un party particulièrement bien arrosé, la voiture dans laquelle Bobisson prenait place avec de joyeux fêtards fait sur Riverside Avenue une de ces embardées qui laissent peu de chances aux passagers du véhicule. Le bilan : trois morts, dont Ti Claude Denizard, vedette bien connue de la rue des Miracles; deux blessés graves, le conducteur Émile Semexant et Bobisson. Le décès de Ti Claude provoqua une telle commotion à Port-au-Prince que, pendant plusieurs mois, l’orchestre de Nemours Jean-Baptiste observa à toutes ses soirées dansantes une minute de silence pour entretenir la mémoire de ce fervent supporteur du groupe.

La deuxième métamorphose
Cet accident est sans doute la plus grande épreuve de la vie de Bobisson et celle qui marquera le tournant le plus radical de son existence. Retenu en traction-suspension pendant plus de trois mois dans un hôpital de New York, le jeune homme est forcé de regarder immobile la télévision ou le plafond du matin au soir. Il réfléchit, médite continuellement, se remet à la lecture. Fort heureusement, m’a-t-il raconté, il a une jeune amie américaine qui le visite tous les jours à la fermeture des bureaux. Passionnée de lecture, cette jeune dame dévore un livre de poche anglais tous les deux jours et les lui apporte. Il n’a d’autre choix que de les lire et il découvre ainsi Dos Pasos, Hemingway et les romanciers américains en vogue. Il revient alors aux bons auteurs délaissés depuis la disparition de son grand-père Numa Chassagne qui l’a initié très tôt à la poésie et inspiré les tendres années passées dans la grande maison familiale.

À sa sortie de l’hôpital, c’est un autre homme qui rentre chez lui, dans le Bronx. Il rompt radicalement avec l’alcool, réduit la cigarette et s’écarte graduellement des amities susceptibles de le ramener sur les terrains qu’il déserte. Il se déplace avec le soutien d’une canne et fait preuve d’une extraordinaire résilience durant cette phase de réhabilitation. Les retrouvailles avec les amis d’enfance Syto Cavé, Jean-Marie Roumer et Jacky Charlier seront pour lui une bouée de secours d’une valeur inestimable. Fort heureusement, le couple Luc-Flavie Philoctète, dont les filles Guerda, Dilia, Marlène et Alexandra sont des amis d'enfance, habite à une distance de marche de son immeuble. Il ne sera donc jamais seul.

Un disque qui reste à découvrir
J’ai souvent lu qu’il a participé à la création de la troupe de théâtre Kouidor qui a grandement contribué à la préservation de la culture créole haïtienne à New York dans les années 1970. Je crois plutôt que la troupe était déjà créée quand il s’y est associée comme acteur. Mais un fait demeure, il en a été un des membres importants. Dans mes conversations avec lui, comme dans ses multiples entrevues, Bobisson n’a jamais cessé de souligner l’apport des gros canons comme le metteur en scène Hervé Denis, le poète George Castera, les acteurs Max Kénol, Eddy Guerrier, de Jean et de Frantz Coulanges. Parmi les femmes dont les noms reviennent encore continuellement dans les conversations relatives à l’expérience Kouidor et à l’extraordinaire parcours de Bobisson, il y a ceux de Cécile Corvington, la veuve de Jacky Charlier, des soeurs Vieux et des soeurs Jean-Julien. 

Isolé à Ottawa durant la période d’ébullition de Kouidor et d’éclosion des talents de Bobisson, de Syto, de Jacky et de Jean-Marie, j’ai découvert, seulement en 1977, le long chemin parcouru par ces jeunes chanteurs et comédiens dont j’avais tant entendu parler jusque-là. C’était à l’occasion de ce qu’on avait appelé les contre-manifestations de l’an 20 de l’ère Duvalier. Parmi les collaborateurs locaux, il y avait Jean-Richard Laforest (disposition scénique, et critique) et son épouse Rose-Marie Gautier (animation et chants). Martha Jean-Claude, ainsi que l’ancien général et président Paul Magloire avaient aussi fait le déplacement et la troupe fit sensation. Je fus donc très agréablement surpris d’apprendre par la suite qu’elle avait eu un succès retentissant à la Martinique et qu’Aimé Césaire, alors maire de Fort-de-France, lui réserva un accueil des plus enthousiastes. En 2003, le livre de Bobisson Les terres entourées de larmes recevait le Prix littéraire des Caraïbes.

Les métamorphoses de la cinquantaine et de la soixantaine
Ne vivant ni dans le même pays ni dans la même ville que Bobisson, je n’ai pas eu la possibilité de suivre de près sa production littéraire ni les transformations physiques qui ont marqué chez lui, comme chez moi d’ailleurs, l’entrée dans l’âge d’or : l’embonpoint qui accompagne le ralentissement du métabolisme et la sédentarité de la retraite, la calvitie, les cheveux gris, puis blancs, etc. Avec le secours de la photo, j’ai pu revoir cette semaine encore les transformations que le poids des ans, de sa vie trépidante, sa riche production littéraire et artistique avait opérées en lui. Chez lui comme chez chacun  d’entre nous.

Mais l’homme a eu une vie bien remplie. Il a eu une jeunesse folle, a survécu miraculeusement à un grave accident qui, au bout du compte, a laissé relativement peu de séquelles, a remonté stoïquement la pente, touché à toutes les branches de l’activité humaine et des loisirs qui l’attiraient : la musique, le théâtre, le sport, la photographie, la natation, la plongée sous-marine, le tourisme. L’écriture a finalement été son activité première et il s’y est consacré après s’être doté de tous les instruments nécessaires à  réussite dans ce terrain cahoteux de l’édition. Ses études en linguistique lui seront d'un grand secours lorsqu'il commencera à publier en créole.Je m’incline humblement devant la détermination et le courage dont il a dû faire preuve pour construire l’imposant édifice culturel et artistique qu’il a laissé à la postérité.


Une regrettable série de rendez-vous manqués
Max Manigat,Kathia D. Ulisse, Bobisson, Claude Pierre, Lo-
chard Noël  (Miami 2015).                                                        
À bout de force et de patience, je n’essaie plus de compter le nombre de rendez-vous que j’ai manqués avec cet ami souvent imprévisible. Tantôt, c’était lui qui reportait la rencontre ou faisait tout simplement faux bond à la dernière minute, tantôt c’était moi qui annulais. Il est même arrivé que nous partagions un podium pendant la première partie d’une manifestation culturelle et qu’il disparaisse pendant une pause avant même que nous ayons l’occasion d’échanger nos livres. C’était à Miami en 2011, lors d’un lancement organisé par les éditions Kiskeya d’Hervé Fanini-Lemoine. Au beau milieu de l’activité, Bobisson était parti faire une course et  il n’est jamais revenu. Un artiste dans l’âme, a expliqué un des panélistes qui le connaissait bien!


.Une autre fois, il est arrivé à Montréal à la porte du KEPKAA, le Comité International pour la promotion du créole et l’alphabétisation, où il devait animer avec Ghislaine Charlier et moi une présentation de nos oeuvres respectives. Ne trouvant pas l’entrée de l’immeuble et ne voyant arriver personne une heure avant l’activité, il essaya sans succès de toucher les organisateurs au téléphone et reprit la route en direction de New York où commençait une inondation de son quartier. Il nous a expliqué en outre qu’il avait un délai très court pour reprendre un stock de livres qu’il avait dû laisser la veille aux douanes canadiennes.

L’expérience des rendez-vous manqués avec Bobisson est un des sujets favoris de conversation entre tous ceux et celles qui l’ont pratiqué un certain temps. Qu’il s’agisse des amis, de Paris, de Miami, de Jacmel ou de Montréal, tout le monde s’en plaint, puis se surprend à récidiver. D’ailleurs, n’a-t-il pas assisté à toutes les éditions du festival annuel de la poésie à Jérémie? N’a-t-il pas fait le voyage à Montréal en 1995 pour participer à l’hommage grandiose rendu au Château Champlain à l’homme d’affaires jérémien 
Antoine Jean à l’initiative du Dr Pierre-Michel Smith?

Chez Eddy Prophète (à droite) avec Léopold Molière et Sito.
La dernière fois que nous avons passé une journée ensemble, c’était en août 2012. Bobisson était de passage au Canada avec Syto et nous étions allés ensemble à Papineau-Ville, à un peu plus d’une heure de Montréal, pour visiter l’ami pianist Eddy Prophète, notre Oscar Peterson. Connaissant la passion des Jérémiens pour les déplacements en bateau, j’avais pris en cours de route un traversier reliant les deux rives du fleuve Saint-Laurent. Question de remémorer les voyages Jérémie-Port-au- Prince à bord du Mercédès. Ce fut un véritable régal. Malheureusement trop court! Bobisson et moi étant les seuls à vouloir photographier, nous ne figurons ensemble dans aucune des photos prises ce jour-là.

Ces deux photos prises dans la cour d'Eddy le Prohète, comme il s'appelle lui-même, sont les souvenirs les plus récents de nos rencontres que j'ai pu trouver. La maladie s’est mise par la suite de la partie et c’est par le téléphone que nous avons maintenu le contact jusqu’à la fin de l’été dernier. 

L’héritage de Bobisson et de Josaphat Large
Pour ceux et celles qui ont connu Bobisson depuis le tout jeune âge à Jérémie, le corps inanimé qui ira en terre ce week-end aura été habité au fil des décennies par deux personnages très différents : l’enfant gâté de la Haute Ville qui deviendra un adolescent super sympathique et insouciant, un gardien de but efficace, mais fantaisiste; le jeune adulte qui, après un emprisonnement d’un jour à Port-au-Prince et face aux menaces d’une dictature de plus en plus sanglante, prendra ses jambes à son cou et optera pour l’exil volontaire.


Syto, Eddy Cavé , Yoyo et Eddy Prophète
J’ai appris cette semaine seulement, en écoutant de sa bouche, une histoire partielle de sa vie, que c’est pour passer entre les mailles du dispositif de filtrage des candidats à l’émigration qu’il fit émettre son tout premier passeport au nom de Josaphat-Robert Large. Ainsi, l’adolescent généreux qui tenait la caisse du magasin Large en face du marché de Jérémie, le gardien de but exubérant des Flamands noirs qui encaissa un jour six buts parce qu’il jouait avec des facultés affaiblies, le client assidu qui stationnait régulièrement sa Jeep rouge sang à l’entrée du Versailles Club pour déposer  de ravissantes jeunes filles, c’était, comme on l’appelait à Jérémie, Bobison Madan Laj. Il a laissé des souvenirs impérissables dans cette ville et dans la mémoire d’une bonne tranche de la diaspora jérémienne.

En revanche, l’auteur des Terres entourées de larmes, de Rete! Kote Lamèsi, de Jérémie et sa verdoyante Grand’Anse, le détenteur du Prix Littéraire des Caraïbes 2003, c’est Josaphat, Josaphat-Robert et Robert. C’est l’écrivain aux multiples talents qui a pris la relève de Bobisson pour léguer à la postérité une oeuvre d’une grande valeur littéraire. L’ouvrage intitulé, Josaphat-Robert Large, la fragmentation de l’être, publié en 2009 sous la direction de Frantz Antoine Leconte, est sans doute l’hommage le plus éclatant qu’on pourra jamais rendre à son talent et à son mérite.

De son côté, le linguiste Hugues Saint-Fort a érigé un véritable monument à la gloire de Josaphat en écrivant : « Avec Rete, kote Lamèsi, Robert Large a écrit un roman qui semble unique dans la littérature haïtienne d’expression créole. En effet, du début à la fin du roman, l’auteur interpelle le lecteur non seulement au sujet de l’interprétation que ce dernier donnera à l’histoire qui est racontée dans le texte, mais aussi de sa conception du roman en tant que genre littéraire. »

Depuis l’annonce du décès les témoignages des amis et des lecteurs arrivent de tous les coins du monde. Alexandra Philoctète, l’amie d’enfance qui a annoncé le soir même la nouvelle du décès a reçu un volumineux courrier de condoléances et de témoignages de sympathie. Gary Klang a été le premier à réagir, soulignant qu’il ne trouvait pas les mots pour dire à quel point il aimait Robert. De son coté, Frantz Voltaire relayait la nouvelle dans le monde entier. Le jour même Mérès W. Wèche titrait dans Le National : « Un poète jérémien de plus a pris le large » et nos amis jérémiens de Haïti Connexion Network  répercutaient à l’infini l’écho de la mauvaise nouvelle… Comme Mérès l’a souligné fort à propos, le Festival de la poésie de Jérémie perd, avec le départ de ce grand ami, un de ses plus fervents supporters.

⁂ Je m’apprêtais à diffuser ce texte quand j’ai reçu par l’entremise d’Alexandra Philoctète la note suivante de Gary Klang, accompagnée du dernier poème de l’auteur :

La note de Gary  Klang
« Comme je l'ai dit sur Facebook, j'ai traversé toute ma vie avec Bobby Labrousse, et toute ma vie d'écrivain avec Josaphat Bobby Large, environ 40 ans. Je ne sais plus ni où ni comment nous nous sommes rencontrés, mais peu importe.

Ensemble, nous avons mené des combats incessants, parfois d'une rare violence, contre tous ceux qui n'avaient qu'une idée: nous exclure (une pathologie très courante dans le milieu littéraire). Fort heureusement est arrivé le miracle internet: nous n'avions plus besoin de ces petits hommes.

Ajoutons pour mémoire que Josaphat a beaucoup souffert de ça, mais il a réussi à vaincre l'ingratitude et la méchanceté de ceux qu'il avait pris à tort pour des amis.
On se parlait quasiment tous les jours et, entre nous, la confiance était absolue. Je viens de perdre une immense part de moi-même : un être loyal et courageux, un Ami à tous les sens du terme. Les mots me manquent pour dire combien je l'aimais. »

Gary Klang 

Le chant du cygne de Josaphat
J'ai relu hier avec beaucoup d'émotions le courriel des deux lignes qu Bobisson a adressé à Alexandra le 11 juillet dernier pour accuser réception de mon texte intitulé « Jean-Claude rejoint Claude Pierre et Serge Legagneur dans l'éternité ». Sentant peut-être sa propre fin venir aussi, il avait écrit: « Mon Dieu c'est toute une génération qui s'en va.   Me voici portant trois deuils les larmes aux yeux. »

Que son âme repose en paix!

« L’homme du Contrat social

(Pour la liberté)

Liberté notre nostalgie
Notre désir intense
Chaîne qui se brise en mille morceaux
Quand envahissent nos coeurs
Certains besoins d’air et de souffles
Liberté te conquérir

Tu deviens insoumission
Et quand les rives de ta soif
Entraînent calmement
Au Contrat social
L’homme épris de liberté
Bousculé par ses désirs de respiration
Seul
Sur les flots immobiles de sa natte
Flottant entre le repos et le réveil
Il surnagera sur les ondes de la nuit
Comme dans une pirogue
Allant sur les rives pourtant éloignées du sommeil
Oh ! Il se lèvera tôt le lendemain pour marcher vers la liberté
Marche donc
Puisque tu es né ce faisant
Homme de la nature
Tu portes en toi une palette de couleurs
Ce ruisseau où a puisé Rousseau
Pour les pétales de sa thèse

Josaphat-Robert Large
Septembre 2017 »

Nota : Les funérailles de l'ami Bobisson ont été chantées à New York le samedi 4 novembre. J'adresse mes plus sincères condoléances aux membres de sa famille et aux nombreux amis qu'il comptait sur cette terre qui est en train de s'écrouler sous nos pas.  

Que son âme repose en paix!


Eddy Cavé, Ottawa ce dimanche 5 novembre 2017