Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

Friday, August 18, 2017

Malou – Une voix aux accents d’éternité

Par Max Dorismond

Parnel Clédanor allias Malou
Personnage charismatique qui ne vivait que pour sa chanson, son micro et sa guitare, Malou cultivait la joie de vivre. Un sourire enjôleur au coin des lèvres était sa marque de prédilection, son empreinte d’artiste. Il était les mots, les strophes de ses chansons. Il les respirait, les buvait à grande lampée et les concrétisait grâce à la magie de l’électronique en une phrasée sonore qui venait te chercher dans tes rêves les plus secrets. Nul n’aurait imaginé cette subite disparition.

Pour les Grand’Anselais, il était MALOU. Pour les autres, c’était Parnel Clédanor. Nous, Jérémiens de la diaspora, n’avons pas eu le temps de lui dire ce qu’il représentait à nos yeux. Nous avons raté l’occasion de lui dire MERCI, deux fois MERCI. C’est très malheureux. La plupart d’entre nous, commettons souvent cette malencontreuse et regrettable erreur, de ne jamais faire part du vivant de nos bienfaiteurs, de l’amour, du respect que nous leur vouons. Cette symbolique déclaration arrive toujours trop tard, à leur disparition, lors de l’ultime adieu.

Malou, aujourd’hui, malgré les sanglots qui affluent dans nos gorges, malgré les larmes qui déboulent en cascade sur nos visages  et nos cœurs qui sont en lambeau, nous avons l’insigne devoir de décrire au monde la place que tu occupais dans notre album de famille.

Lorsqu’en 1964, la fureur aveugle et inexprimable endeuillait nos rues, défigurait notre cité, ta voix si singulière s’élevait derrière les portes closes dans des ritournelles d’une telle tendresse qu’on en venait à chasser nos peines, à éradiquer nos douleurs, nos chagrins et nos traumatismes. Tu nous avais redonné goût à la vie et à l’espoir. On avait retrouvé un certain équilibre pour continuer notre chemin, même cahoteux. Mais, devant l’horizon hermétique d’un pays exangue et zombifié, où « l’inaptocratie » et l’arbitraire avaient droit de cité, nous, de la jeunesse, avions opté pour l’exil. Sans hésiter, tu nous avais suivi à la trace, même si nous avions voyagé à l’envers du rêve de nos ancêtres, bâtisseurs de nation, même si émigrer, c’était mourir un peu.

Au pays d’accueil, quand nos rêves disputaient l’espace au cauchemar, tu étais toujours là pour nous remonter les ailes. Face à la nostalgie chronique, tu nous chantais nos heureux souvenirs : Jérémie, Versailles, la Place Dumas, l’Anse-d’Azur,  les flots bleus de la Grand’Anse et le sable chaud des Antilles. Au cours de ces agapes fraternelles, tes chansons, à l’image de la jeunesse de l’époque, à la mesure de ton personnage, charmaient et interpellaient à la fois tes fans. Voilà comment je t’ai décrit dans l’un de mes articles : « Chansonnier surdoué, les structures musicales de tes poèmes sont d’une inventivité efficace chargée de rythmes et d’émotions. On écoute tes premières chansons, les yeux embués, et les secondes, un peu éberlué, la tête dans les nuages à la recherche d’un premier amour perdu, d’un premier rêve laissé sur les contreforts de « Versailles Night Club ». À t’entendre dans la chanson éponyme, « A Versailles ce soir », on ne cesse de retourner à ce rendez-vous manqué d’un amour imaginaire… ».

  
Pour saisir l’impact, l’apport psychologique de ce célèbre jérémien sur ses congénères souffreteux, en diaspora, veuillez visionner, juste pour l’histoire, une des vidéos des « Amis de la Place Dumas » captée par Hervé Gilbert de Haïti-Connexion Network, à Palm Coast, en Floride et vous comprendrez. À voir les convives se dandiner ou chanter en chœur, vous aurez deviné le défoulement de ces femmes et de ces hommes qui oublient l’espace d’un refrain les affres de l’exil pour retourner, par la magie du rêve, dans le coin de pays qui avait tant bercé leur jeunesse.


J’avais écrit encore  « que tu étais notre chanteur fétiche.  De ta voix sirupeuse, rappelant celle d’Elvis Presley ou le crooner Frank Sinatra, tu nous as entraînés vers des sommets insoupçonnés. Ton talent nous a permis de nous évader dans des excursions exotiques où la mélancolie a été détrônée et la tristesse désarçonnée. En quatre langues, français, anglais, espagnole et créole, tu nous prenais par la main pour nous entraîner avec toi au septième ciel ». En ces moments de détente, le stress de l’exil, la pression de l’Amérique triomphante étaient loin de nos préoccupations. Tu étais purement et simplement la pilule apaisante qui masquait l’effroi de l’absence, le chagrin de l’isolement. Tu étais le point d’intersection entre notre folie et notre soif du mieux-vivre.

Voilà ! Mon cher Malou. Comme les poètes sont éternels, il ne sera jamais trop tard pour les remercier. Pour toi, notre artiste de prédilection, nous ne cesserons jamais de te dire, mille fois : Merci !

Cher Ami, à la place que tu occupes à la droite de Dieu, nous t’invitons à ne pas lâcher le micro. Car au ciel aussi, nous aurons toujours besoin de ta superbe voix.

Bon voyage frérot !  Ce n’est qu’un au revoir ! Repose en paix !

Monday, August 14, 2017

Les colons avaient aussi des puces et des morpions en partage (2ème partie)

Par Max Dorismond

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Plusieurs poèmes de l’époque chantaient ces actes intimes, ces doux grattages en public sous les épais habits de l’époque. Plusieurs livres en parlaient. L’élite n’était pas à l’abri.  Même Louis XIV, « dont le Journal de Santé, tenu par ses médecins, nous apprend qu’il était troublé par les punaises 5- ».  Selon le pasteur protestant Christian Lesser, « Il n’est point d’homme, depuis le Roi, jusqu’au dernier de ses sujets, qui soit à l’abri de leurs insultes 5- ». En réalité, ces insectes nuisibles n’étaient pas l’apanage du peuple. Les femmes de la haute société qui portaient des manteaux « en fourrures d’animaux carnivores », accompagnées d’un petit chien, ne reflétaient pas simplement un signe de coquetterie, mais de préférence, une technique pour se protéger contre les vermines qui s’attaquent au revers de la fourrure ou se collent au petit chien, véritable piège à puces. « Le parasitologue Jean-Claude Beaucornu signale que leur abondance était telle que pendant la restauration de White Hall en 1962, on aurait trouvé, dans des vêtements datant du règne d’Henri VIII, (Angleterre 1491-1547), des centaines de puces mortes 6- ». En 1668, Étienne Cormus était payé 24 florins mensuellement pour « fumiger, parfumer, purifier  passants et maisons 7- ».
Aussi, plusieurs peintures ou tableaux célèbres du XVII et XVIIIe siècle témoignent de la virulence de ces insectes piqueurs et du romantisme qui y a été accolé. On retrouve la « Chercheuse de puces » du peintre français Nicolas Lancret, La « Servante à la puce » de Georges de la Tour, la « Chasse aux puces » de Gerrit Van Honthorst, s’il ne faut citer que ceux-là. En effet, « Il semble que la chasse aux puces soit un jeu amoureux de l’époque moderne », selon l’auteure Camille le Doz…3- Pas plus tard, qu’hier, au XIXe siècle, c’était malséant de chercher des puces en public, mais dans l’intimité, on ne dédaignait point cette tendre caresse. Et les amoureux s’en délectaient à cœur joie. Plusieurs poètes ont légué leurs odes à la puce. Nous pouvons citer, à preuve, le poème de Claude d’Esternod, « Le Paranymphe de la vieille qui fit un bon office (1619)». L ‘auteur relate les souvenirs de l’intimité d’une maîtresse âgée lors de ses ébats amoureux évoquant les puces à témoins : « Puisses-tu vieille Cibelle / Vivre toujours comme immortelle / Que la puce mal à propos /Le morpion, ni la punaise, / Ne viennent point troubler ton aise, / Ta pasture, ni ton repos 8- »

Ce qui suit va sans nul doute nous laisser avec une pensée pour les premiers Américains, en l’occurrence les indiens, au contact des premiers aventuriers qui y débarquèrent. L’histoire rapporte que ces derniers furent victimes de mauvais traitements, du travail harassant auquel ils n’étaient pas habitués, de maladies importées par les Européens sans en décliner la totalité. Or, cet insecte hématophage fut porteur « de l’agent vecteur du bacille de la peste bubonique ». Cette peste décima l’Europe du VIe  jusqu’au VIIIe siècle 9-. Ensuite, elle refit son apparition en 1347 pour ravager le continent qui a perdu un quart de sa population, soit de 25 à 40 millions de personnes, pendant 5 ans, de 1347 à 1352. Cette époque fut connue sous le vocable de la « mort noire ou la peste noire ». Par des contrecoups sporadiques, cette peste frappa ce continent pour s’affaiblir seulement au XVIIe siècle 10-.

Christophe Colomb, dans son récit à propos des indiens d’Amérique, décrivait cette peuplade comme étant des saints-hommes. « Ils sont très doux et ignorants de ce qu’est le mal. Ce sont les meilleurs gens du monde et les plus paisibles…11- ».  Colomb effectue son premier voyage de retour en Espagne en laissant une garnison en bons termes avec les autochtones. À son retour à St-Domingue, en novembre 1493, ce fut la consternation. Les 39 membres de son fortin furent décimés. Si, et encore si les indiens avaient découvert que ces éléments avaient contaminé leurs femmes et leurs filles avec ces insectes hématophages, ne serait-ce pas, entre autres, une des causes de ce carnage exécuté par ces « hommes si paisibles » ? Là encore, l’histoire a souligné d’autres raisons pertinentes. Nous ne saurons avancer dans ce labyrinthe pour le moment. Car, avec les « SI », nous pourrions converser avec les martiens. Toutefois, dans la chaleur tropicale, la croissance de ces bestioles s’avère plus virulente.  L’auteur de l’ouvrage «  Hortus sanitatis », Joannes de Cuba, (1491) l’a confirmé en ces termes : « La pulce est moult piquante et poignante, memement au temps deste (été) et au temps de pluye 12- ».

Malgré la somme de livres existants consacrés à ce sujet, il y eut un voile épais sur ces épisodes que l’Europe obséquieuse ne voudrait pas révéler. C’est ce qui explique l’absence de ces ouvrages chez les ex-colonisés. Les bons petits Frères de l’Instruction Chrétienne ne s’empressaient pas de les entretenir du ravage de ces bestioles dans leur société d’origine. Pourtant, objet encore brûlant, les écrivains ne désarment point. Michel Braudau, en 1982,  nous a gratifiés du livre, le « Fantôme d’une puce » et Camille Le Doze, en 2010, nous arrive avec « La Puce : De la vermine aux démangeaisons érotiques ».

Dans la réalité, les autochtones ne furent pas seulement tributaires de la langue. Les prédateurs avaient aussi des puces, des morpions, des punaises et d’autres vermines en partage. Les natifs furent victimes d’une kyrielle de maladies innommables. Est-ce que ces derniers et les esclaves importés d’Afrique, à part ceux importés d’Europe (Les Engagés),  en avaient aussi, bien avant ce choc des civilisations? Aucun bouquin connu n’en a fait mention. Je n’ai pas poussé mes recherches assez loin pour répondre à cette interrogation. Cependant nous n’allons pas non plus infirmer l’histoire. L’hygiène laissait à désirer partout, sur tous les continents, à cette époque. Chacun possédait ses petites bibittes et ses simples bobos, connus sous d’autres noms, évidemment. Toutefois, j’ai retracé dans un écrit de l’historien Jacques Casimir, « Le chemin des origines », une référence des autorités coloniales de l’époque, sorte d’appel au secours pour prévenir ou stopper les infections dans les Caraïbes. Elle se lit comme suit : « Les Antilles françaises des Amériques : Guadeloupe, Martinique, Saint-Domingue(Haïti), étaient devenues les déversoirs de toute la racaille de la société française, si bien qu’en 1713, Charles de Corbon Comte de Blénac, gouverneur Général des Antilles françaises et de la Martinique et Jean-Jacques Mithon de Senneville, premier intendant de Saint-Domingue, supplient le Ministre de la Marine « de n’envoyer aucune fille comme à l’ordinaire des mauvais lieux de Paris ; elles apportent un corps aussi corrompu que leurs mœurs. Elles ne servent qu’à infecter les colonies et ne sont nullement propres à la génération 14- » ».

J’ai lu l’ouvrage du Dr. JBR. Pouppé Desportes : « Histoire des maladies de Saint Domingue (1742) 13- ». Il a séjourné au Cap-Haïtien durant quatorze ans. Le mot puce n’y figure pas plus. Par contre, des maladies fulgurantes qui tuent en l’espace de vingt-quatre heures furent répertoriées. Des maladies aux noms bizarres, aux effets dévastateurs pour la plupart, au point de souligner que notre existence aujourd’hui s’avère être le résultat de la sélection naturelle. C’est-à-dire, les plus forts seulement étaient parvenus à survivre dans l’enfer décrit. La chaleur tropicale était impardonnable. Le nouveau monde ne fut pas un itinéraire parsemé de roses écarlates.

Voilà ! Ce fut pour moi, une manière de partager avec vous ces quelques souvenirs coquins sur cette langue qui n’est pas nôtre et que les petits amis de nos ancêtres n’avaient pas jugé nécessaires de leur révéler.

Max Dorismond
NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

1-       Remuer la puce à quelqu’un : Autrefois c’est épouillé quelqu’un, lui enlever ses puces. Aujourd’hui, c’est taper, battre, secouer un enfant, un individu… Marché aux puces : Zone commerciale qui fait référence à des vêtements infestés de puces en vente à partir du XIXe siècle. (Hugo Dumas, La Presse du 12-07-2017) – Aujourd’hui : zone commerciale où l’on vend de tout, du neuf comme du vieux. Sorte de foire commerciale. Avoir la Puce à l’oreille : « Cette locution, autrefois, a désigné pendant des siècles, le  tourment et l’agacement amoureux. Aujourd’hui, elle signifie : être au courant de… »
2-       On appelle Moyen Âge, (Ve au XIIIe siècle) ou époque médiévale la longue période d'environ 1000 ans qui, en Europe, sépare la fin de l'Empire romain d'Occident (476 ap. J.-C.) de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb en 1492(ou de la chute du royaume musulman de Grenade en Espagne, la même année)
3-       « La Puce : De la vermine aux démangeaisons érotiques. Camille le Doze » Les Éditions Arkhê, 2010 (France). (page 170)(page 86)

Sunday, August 13, 2017

Malou fait pleurer les Jérémiens

Parnel Clédanor (Allias Malou)

Ottawa le mardi 8 août 2017

Après avoir bercé, charmé, ensorcelé plusieurs générations de Jérémiens et de Jérémiennes, Malou les fait pleurer aujourd’hui  en déposant sa guitare et en éteignant son  micro. Son départ précipité plonge en effet dans la consternation des centaines d’amis et d’admirateurs convaincus qu’il continuerait longtemps encore à animer les retrouvailles annuelles de Palm Coast, des Amis de la Place Dumas, les croisières de la Saint-Antoine Hospital Funds de Miami. Sans parler de ses cercles de fans de New York et du New Jersey, du Canada, etc.  Mais Hélas! 

La nouvelle est tombée dimanche soir à Montréal durant une réunion de Jérémiens où l’on parlait de la soirée culturelle de la veille, une célébration de la vie de Ghislaine Charlier, la mère de Maxon, Jacky et André Charlier et veuve de l’historien socialiste  Etienne Charlier. Ghislaine était une Jérémienne réputée comme conférencière, militante de gauche, historienne, critique littéraire, etc. morte à la veille de son centenaire au début de l’année aux Gonaïves, chez sa belle-fille Gérarda Élysée, l’épouse de Maxon.

Après les décès successifs des poètes Claude C. Pierre, Serge Legagneur et Jean-Claude Fignolé, qui ont été un rude coup pour les lettres jérémiennes et haïtiennes en général, personne ne s’attendait à ce que cet autre volet de la culture qu’est la musique soit frappé aussi vite et aussi durement. Claude Pierre est parti, le 24 juin, Serge Legagneur, le 29 du même mois, Jean-Claude Fignolé le 11 juillet.  On pouvait de bon droit s’attendre à ce que la caravanne des corbillards observe au moins une pause pour reprendre son souffle et nous permettre de reprendre le nôtre. Mais rien de tel ne s’est produit. Les traitements de Malou semblaient donner des résultats encourageants quand brusquement l’hôpital a téléphoné à la famille pour dire que son cœur avait cédé. Quel choc!

Lourd bilan de pertes pour la première partie de l’année post- Mathiew   qui a détruit nos écoles, notre hôpital, notre économie, nos infrastructures routières et autres. Avec le départ de Malou, c’est un volet de notre vie culturelle et sociale et de l’histoire du divertissement à Jérémie qui s’écroule.

De quatre ans plus âgé que Malou, je l’ai vu grandir à Jérémie et j’ai suivi avec intérêt ses premiers pas dans la musique. C’est toutefois à l’étranger que j’ai découvert l’artiste achevé qu’il était devenu. Au début des années 1960, tandis que je commence ma carrière d’employé de banque à Jérémie, Malou est déjà un passionné de musique et consacre presque exclusivement ses heures de loisir à ce passe-temps. Durant la journée, il s’installe sur la galerie de la maison familiale et interprète inlassablement ses chansons préférées.  Son genre favori est alors la ranchera mexicaine et son idole, Miguel Aceves Mejia.  Les Javier Solis, Amalia Mendoza et Cuco Sanchez viendront ensuite.

Les Fantaisistes de Jérémie (1967)
(De la gauche vers la droite) Fito,Gwo Ben,Malou, Renel
Azor allias Doroseau,Gogo Jacob.Second plan:Louperou,
Ti Miguel et Antoine Jean (de la gauche vers la droite).
À la tombée de la nuit, surtout les soirs de pleine lune, il emmanche sa guitare, rejoint sa cohorte d’amis musiciens et part pour les sérénades à La Pointe, sur le Place d’Armes… sous les balcons des fillettes à séduire. Il se fait ainsi une réputation de crooner, de  chanteur de charme qu’il entretiendra jusqu’à  sa mort. Après la dissolution du groupe Jérémia de Joe Bontemps fils, au début des années 1960, il crée Les Fantaisistes de Jérémie avec quelques copains du groupe embryonnaire Juventa et le soutien actif du visionnaire Antoine Jean, propriétaire de Versailles Night Club. Malgré les amusantes rivalités qui marquent l’apparition du groupe Hispaniola de Wilfrid Siméon, les Fantaisistes volent de sommets en sommets, embrasant les rues de Jérémie pendant les jours gras et partant à l’assaut du très gâté public de Port-au-Prince.  Au Rex Théâtre de la Capitale, ils font un vrai tabac vers 1968 et leurs noms sont sur toutes les lèvres.  Par la suite, après 1970, je prendrai connaissance de leurs progrès à partir du Canada. Je reçois alors régulièrement leurs enregistrements et je suis à la fois les progrès personnels de Malou et ceux des formations qu’il crée.

On y reconnaît de gauche à droite : le guitariste Jean Lindor (Kal Karèt); le batteur Miguel (Manman Kanson), le propriétaire du Cub, Antoine Jean (Tatann); le manager du groupe Benoît Chéry (Gwo Benn); le chanteur Renel Azor ( qui aimait tant les musiciens de Nemours qu’on le rebaptisa Duroseau);  le-chanteur Malou, l’accordéoniste Fritz Henri (Ti Fito). Au premier plan :  le tambourineur Louperou et le fameux Gogo Bòs Benn, qui se passe de présentation.

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El Hombre digital (2004)
Malou a dans l’intervalle diversifié ses styles, son répertoire et s’est affirmé comme un grand animateur. Il chante en français, anglais, espagnol et créole, perfectionne sa diction et son accent dans chacune de ces langues et prend l’habitude d’occuper intégralement les scènes sur lesquelles il se produit. Chemin faisant, il ajoute à son répertoire des classiques français comme La vie en rose, La chanson d’Orphée, Les divorcés, etc.  Doué d’un merveilleux sens de l’organisation, il intègre les synthétiseurs à son attirail et  crée aux États-Unis une formation musicale très légère faisant dans le style des Les Fantaisites de Jérémie. Il n’a alors aucune difficulté à fidéliser les clientèles jérémiennes du New Jersey, de New York, Nayak, Miami, Boston, Chicago, Montréal, etc.

En 2004, je suis à Jérémie pour la Saint-Louis et je redécouvre Malou en vivant une sorte d’euphorie indescriptible. Le style troubadour est à l’honneur et Malou s’y est converti avec bonheur. Il n’a pas fait le voyage cette année-là, mais il a envoyé dans sa ville une cargaison de son dernier CD, Malou,  El Hombre Digital. Un vrai petit bijou que, treize ans plus tard, je ne me suis jamais lassé de jouer et de rejouer : le potpourri réalisé à partir des Divorcés, des classiques de Franck Sinatra, Before the Next teardrop de Freddy Fender. Il y a ajouté aussi ses propres grands succès, dont La femme et la boisson, Ti Kalap, Pari Nan Yon Baskou, etc.  Le chanteur a atteint sa pleine maturité, il chante juste, les accompagnements sont bien choisis, le rythme excellent, la diction impeccable, et l’homme maîtrise pleinement  la technologie du numérique.

Encore un peu, je me serais cru aux États-Unis à l’époque des grands succès de Michael Jackson où vous descendiez d’un taxi où vous aviez entendu le chanteur pendant toute la course et que vous entriez dans un restaurant ou un grand magasin pour être accueilli par la voix du même chanteur. Eh bien, partout où je mettais les pieds à Jérémie, on jouait du Malou qui n’avait pas fait le déplacement : chez Antoine Jean, aux réunions annuelles de Daniel Étienne à Roseaux, de Jean-Claude Tabuteau à Buvette, d’Edwin Magloire, à Rochasse, chez Brunel Pierre à la Haute Ville. Partout. Ce CD est une vraie pièce de collection que j’encourage chaque Jérémien, chaque jérémienne à ajouter à sa collection et à conserver précieusement.

Quatre ans après, en 2008, je retrouvais Malou et Eric Pierre à la veillée mortuaire de Bòs Benn Jacob , le patriarche de Nan Goudron, mon village natal. Ils étaient venus du New Jersey et nos retrouvailles furent quelque chose d’extraordinaire. Le plus émouvant était la présence au salon funéraire de Serge Legagneur, qui avait perdu Eric de vue depuis plus de 40 ans et qui évoquait avec nous leurs souvenirs de quartier : parties de chasse, séances de natation et de plongeon dans le port, etc.  Malou était resté bouche bée à les écouter parler de cette époque où Nan Goudwon  et la galerie des Jacob étaient une sorte de centre d’attraction dans  la ville.

Je n’oublierai jamais la mine qu’il a faite, le lendemain soir, quand il est passé avec Eric et Cécil Philantrope à l’appartement-bibliothèque de Serge, au boulevard Gouin.  On y marchait pratiquement sur les livres, et ce gars de New York n’en revenait pas de voir notre vieux célibataire vivre seul et déambuler avec le plus grand naturel au milieu de tous ces livres. Raymond Charles, un autre ami de New York, de passage aussi à Montréal, nous expliqua ce soir-là qu’il n’y avait pas à New York un seul concierge qui laisserait un occupant accumuler autant de livres dans un appartement. En général, ils alertent le Service des incendies de la ville et les inspecteurs vous somment de réduire radicalement le risque d’incendie que représente un tel stock de livres.

Luc Jeune, Roger, Malou, Emile (Ti Bwa), Daniel, Herve
Cayemittes (de la gauche vers la droite) (2ème rangée)
Jean-Robert Lestage, Ti Jean Lindor, Pierre, Eric Sanon,
Miguel Chassagne, Jean-Claude Bernard. De la gauche
vers la droite (1ère rangée)                                        
Par la suite, j’ai raté plusieurs occasions de rencontre avec Malou, en particulier à Miami et à Palm Coast. Mais j’ai continué à m’intéresser à ses travaux, à suivre ses succès, à écouter sa musique. Les comptes rendus des rencontres annuelles  des Jérémiens en Floride abondent en photos et en bandes sonores illustrant les derniers tronçons du long parcours de Malou sur la scène musicale. Le lecteur intéressé trouvera dans les articles de Max Dorismond et des frères Gilbert de Haïti Connexion Network une profusion d’excellents souvenirs à conserver.

Après avoir sonné sur le monde des lettres de la Grand’Anse avec les décès des Ghislaine Rey Charlier, Claude C. Pierre, Serge Legagneur, Jean-Claude Fignolé, le glas s’est tourné vers le monde du spectacle. Malou était un grand artiste jérémien et il a apporté une importante contribution à la vie sociale de sa ville, puis aux communautés jérémiennes de la diaspora nord-américaine. Ne serait-ce que pour cette raison, il a droit à toute notre affection, à notre gratitude et à notre respect.

Une nouvelle génération qui s’éteint
À l’annonce du décès de Malou, Jean-Robert Lestage a publié sur sa page Facebook une photo du groupe Juventa, qui a donné naissance aux Fantaisistes de Jérémie au début des années 1960. Il soulignait, non sans tristesse, qu’il était le seul survivant du groupe des musiciens. Je viens de faire la même remarque en sortant de ma collection la photo de la page 3 des Fantaisistes, que je dois au sens du partage de mon ami Jean-Renel Azor.  Quand Renel m’a donné cette photo, il n’y figurait que deux survivants, Malou à la guitare et lui au micro. Malou  parti, Jean-Renel reste le seul survivant de la formation qui a pavé la voie à Jean-Jean Roosevelt, à Galaxie et aux groupes modernes de la ville.

Maestro Malou
Repose en paix
En principe, l’extinction graduelle des générations avec le temps ne devrait avoir en soi rien de particulièrement inquiétant. Mais dans le cas de Jérémie et d’Haïti, elle suscite de graves inquiétudes. Non seulement nous ne voyons pas s’affirmer une relève digne de confiance et capable d’enrichir ou même d’entretenir le riche héritage légué par les générations précédentes, rien ne se fait pour ensemencer de nouveau ces terres encore fertiles qui ont donné tant de belles têtes et de belles voix et fait la renommée internationale de la Grand'Anse.

Dans le monde du spectacle, nous avons bien eu Jean-Jean Roosevelt, Steve Brunache, Lody Auguste et bien d’autres mais, pour toutes sortes de raisons, nous ne voyons pas encore pointer à l’horizon le digne remplaçant d’un Malou Clédanor.

Mon cher Malou, je me prosterne très bas devant ta dépouille en te disant :Tu as bien servi ta famille, ta communauté et ton pays. Que ton âme repose en paix!

Eddy Cavé,
Ottawa, ce mardi 8 août 2017
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               

Illustrations:HCC



La femme et la boisson

est l'un  des anciens succès des Fantaisistes de Jérémie remanié et rejoué à travers  le disque « El Hombre Digital » en 2004 dans un style “Twoubadou” par Parnel Clédanor dit Malou, le chanteur coqueluche de ce groupe musical qui a existé à Jérémie vers les années 60-70. Lors des retrouvailles annuelles de  Palm Coast  en 2016,  hommes et femmes dansaient  en compagnie  de Malou au rythme de ce hit qui rappellent tant de souvenirs ayant fait des moments heureux. 

Thursday, August 3, 2017

Les colons avaient aussi des puces et des morpions en partage (1ère partie)

Par Max Dorismond

La langue française, pour la plupart des ex-colonisés, est indiscutablement un butin de guerre. Ceci étant dit, l’ancien maître avait-il intérêt à tout léguer, à  tout  dévoiler sur les coquins secrets de son patrimoine linguistique ? Je crois que non. Par contre, le hasard qui fait si bien les choses a  fini par laisser derrière lui, comme dans le conte du « Petit Poucet » de Charles Perreault, quelques indices pour nous permettre de remonter le fil de l’histoire aux fins de découvrir quelques mignons petits mystères que nos petits cachotiers de colons avaient intérêt  à garder sous le paillis pour des raisons historiques ou infâmantes.

En regardant de plus près, la littérature nous revient avec certaines expressions qui ont traversé le temps avec leur cortège de souvenirs pour être servis aujourd’hui  sous quelques légers maquillages au gré de la modernité.

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Puce de l'homme
Entrons dans l’univers des insectes pour mieux saisir l’insidieux parcours de notre sujet. Le mot « puce » ne nous est pas du tout étranger. Une cohorte d’expressions a fleuri autour de ces quatre lettres qui définissent en réalité un insecte suceur de sang, un insecte dérangeant dont la démangeaison ne laisse personne indifférent, quelque soient l’époque et les circonstances. Il cristallise les angoisses et les fantasmes humains. Aujourd’hui, on le conçoit avec une certaine connotation romantique et érotique, comme dans ma puce, ma pucelle, dépuceler, dépucelage,  épouiller, mon pouilleux ou des locutions: avoir la puce à l’oreille, remuer les puces à quelqu’un, Le Marché aux puces 1-  etc »… Il ne raconte pas la même histoire qu’aux siècles antérieurs. Par exemple, du Moyen-Age 2- jusqu’au XVIIIe, plusieurs auteurs connus et inconnus en parlaient, tels La Fontaine, dans « L’homme et la puce », Shakespeare, dans la pièce « Henri IV ».  En 1891, Paul Verlaine, dans « Chanson pour elle », fut l’un des derniers poètes «  à être encore émoustillés en observant une femme s’épucer  3-» :
« Lorsque tu cherches tes puces / C’est très rigolo. / Que de ruses, que d’astuces ! / J’aime ce tableau / C’est alliciant en diable… ».

La chercheuse de puce par Nicolas Lancret
Huile sur toile (1720-1730 )
Il est notoire que l’hygiène corporelle, en cette période, laissait à désirer. Pour l’anecdote, les gens pouvaient passer tout l’hiver sans se baigner, sans se laver, si bien que des dizaines et des dizaines de rites et formules employés nous parviennent et s’utilisent encore, mais dans un sens idyllique ou figuré. Citons, entre autres, le « bouquet de la mariée » porté encore aujourd’hui. C’est un vestige hérité de l’hygiène du Moyen-Age. Le mois d’avril était le temps de l’ablution générale, autrement dit, le temps du seul et unique bain de l’année. Lors de cette baignade collective, qui se déroulait souvent dans une sorte de  gros baril, toute la famille utilisait la même eau chaude par ordre hiérarchique. L’eau devenait tellement sale qu’il arrivait à certains de jeter l’eau avec le dernier baigneur qui était, le plus souvent, le bébé de la maison. C’est de là qu’origine l’expression très prisée aujourd’hui en d’autres circonstances : « Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain ». Arrivé au mois de mai, le mois habituel des mariages, l’heureuse élue devait porter un bouquet devant elle pour détourner l’odeur insupportable émanant de son corps.

Chasse de puce joyeuse dans la lumière de bougie
(Par Gerrit Van Honthorst
Retournons à nos insectes. Le XVe siècle inaugure la découverte de l’Amérique par les Conquistadores européens. S’en suit au XVIe et au XVIIe la sauvage colonisation. Et le cinéma, qui exhibe ces conquérants de l’époque sous leurs lourds habits d’apparat multicolores, haranguant leurs guerriers casqués, à l’assaut de l’or des autochtones… ne fut que romance. Ils étaient tous des pouilleux. Lors de cette épopée, héroïque pour les conquérants, tragique pour les natifs, les poux, les puces, les morpions étaient parties prenantes de la caravane. En Europe, ces bestioles ne répugnaient pas à grand monde. Se gratter en public n’était pas inconvenant. En tous les cas, pas avant la fin du XVIIIe siècle, au moment où la « civilisation des mœurs » avait atteint son paroxysme et où ce comportement de primates était discrédité. Les indiens, les esclaves importés, à part les « engagés ou 36 mois », connaissaient-ils l’existence de ces bestioles suceuses ? L’histoire est muette là-dessus. Nous ne pourrons nous avancer sur ce terrain pour le moment.

La femme à la puce (1638)
Huile sur toile de Georges de la Tour
Dans l’Europe du XIVe ou du XVe siècle, pucelle et puceau étaient synonymes de virginité des jeunes gens des deux sexes, parce que les puces étaient à demeure sur ces jouvenceaux. Pour perdre ce qualificatif, il fallait procéder au dépucelage au moment choisi. C’est un processus érotique qui se tenait évidemment dans l’intimité, dans une position dénommée aujourd’hui le 69. C’était un rite de passage, où le couple procédait à un épouillage érotique commun avant de passer à l’acte. Exit l’érotisme, c’était aussi un geste social, un signe de tendresse ou de déférence. « Dans le lit, au coin du feu, les maîtresses épouillent leurs amants avec application ; les servantes épouillent leurs maîtres ; les filles épouillent leurs mères et les belles-mères leurs futurs gendres 3- ».

Durant cette période, ce geste épousait la tendance de l’époque et intégrait les mœurs courantes, au point où les amants, pour magnifier cette pratique, conservaient dans un écrin en cristal, or ou diamant, selon la fortune du couple, la première puce qui les piquât, en guise de souvenir impérissable. Enchassée  dans un bijou de cristal, cette puce chanceuse était portée au cou comme une relique. Pour l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, ce lien affectif que cette société d’hier partageait avec ces parasites échappe aujourd’hui à notre entendement. Par exemple, dans son livre « Montaillou, village occitan », il analyse les gestes de sociabilité, où le curé se fait épouiller par sa « dame d’œuvres » en plein soleil Nous devons au scientifique Robert Boyle une nomenclature de ces insectes suceurs : « …les puces se trouvent indifféremment sur tout le corps, les poux dans quelques froncissures (plis) (ndlr) de chemise, les cirons sous l’épiderme, les morpions au pénis et sous les aisselles 4- ».


Max Dorismond



NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

11-      Remuer la puce à quelqu’un : Autrefois c’est épouillé quelqu’un, lui enlever ses puces. Aujourd’hui, c’est taper, battre, secouer un enfant, un individu… Marché aux puces : Zone commerciale qui fait référence à des vêtements infestés de puces en vente à partir du XIXe siècle. (Hugo Dumas, La presse du 12-07-2017) – Aujourd’hui : zone commerciale où l’on vend de tout, du neuf comme du vieux. Sorte de foire commerciale. Avoir la Puce à l’oreille : « Cette locution, autrefois, a désigné pendant des siècles, le   tourment et l’agacement amoureux. Aujourd’hui, elle signifie : être au courant de… »
22-      On appelle Moyen Âge, (Ve au XIIIe siècle) ou époque médiévale la longue période d'environ 1000 ans qui, en Europe, sépare la fin de l'Empire romain d'Occident (476 ap. J.-C.) de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb en 1492(ou de la chute du royaume musulman de Grenade en Espagne, la même année)
33-      « La Puce : De la vermine aux démangeaisons érotiques. Camille le Doze » Les Éditions Arkhê, 2010 (France). (page 170)(page 86)