Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

Saturday, June 16, 2018

Marcel Gilbert, un philosophe au service de l’humanité

Article tiré du livre  « De Mémoire de Jérémien »  (tome 2) d'Eddy Cavé. 

La famille Gilbert se sent vraiment honorée de cette rétrospective d'Eddy Cavé sur un éminent membre de son clan, en l'occurrence le professeur Marcel Gilbert, un oncle, qui a beaucoup souffert de l'exil et de la prison  sous le régime tortionnaire de Papa Doc. Nous prenons un réel plaisir à reproduire dans les colonnes de Haïti Connexion Culture  les agréables souvenirs que son ancien  élève Eddy Cavé a gardés de cet intellectuel de belle eau qui a apporté une contribution remarquable à la formation d'un grand nombre d'Haïtiens et de Congolais . 
HG

Éminent philosophe et mathématicien, Marcel Gilbert fut le professeur  de
nombreuses générations d'étudiants en Haïti et au Congo Brazzaville où il avait

 pris refuge pendant le régime  Duvalier. Il a connu la prison  à plusieurs reprises.
En 1986, dans ses 
« lettres à la nation », il appela de ses voeux à l'établissement

 « d'une unité historique de peuple ». Il mourut le 4 mai 2001 à l'age de 75 ans.      
                                                                                                              

Par Eddy Cavé

De tous les professeurs que j’ai eus au secondaire, Marcel Gilbert est sans conteste celui que j’ai le plus admiré, qui m’a marqué le plus et à qui je dois le plus. De tous les idéologues de gauche que j’ai fréquentés et pratiqués de façon assidue, il est sans nul doute le plus conséquent et le plus attachant. Parmi les aînés qui ont guidé mes pas durant l’adolescence et la jeune vingtaine et qui sont devenus des amis à l’âge adulte, Marcel occupe une place de choix, ainsi que sa femme Simone dont je ne cesserai jamais de louer les grandes qualités de cœur et d’esprit. Je garde aussi un excellent souvenir de son ami le professeur, idéologue  et militant de gauche Max Chancy, que je tiens à associer à cet hommage.

Mon professeur et directeur de lycée
Marcel Gilbert en 1966
J’ai véritablement connu Marcel en 1957, année où il a accédé à la direction du lycée Pétion où je rentrais pour mes humanités. Renvoyé du Collège Saint-Louis de Jérémie avec une dizaine d’autres camarades qui refusaient de se soumettre aux diktats d’une petite clique de prêtres bretons rétrogrades, arrogants et arbitraires, j’ai trouvé dans ce lycée tout ce qui manquait à mon épanouissement : un enseignement laïque de première qualité; une grande ouverture d’esprit par rapport aux idées libérales du siècle des Lumières; des relations de respect mutuel et d’affection presque paternelle entre professeurs et  élèves.  Bref, l’environnement  idéal pour cet adolescent qui glissait inconsciemment vers l’athéisme, refusait la mémorisation à outrance, le scoutisme et toutes les formes d’embrigadement collectif de la jeunesse.


Le lycée Alexandre Pétion vers les années 1960
Dès l’ouverture des classes au lycée Pétion, je rentrais dans le moule de cet établissement séculaire comme s’il avait été façonné pour moi. Cela n’était sans doute pas l’œuvre de Marcel, mais sa présence y était pour beaucoup.

Nommé directeur du Lycée en remplacement d’Edner Saint-Victor après le renversement de Paul Magloire en décembre 1956, Marcel héritait de l’établissement d’enseignement public le plus prestigieux du pays. Il y avait d’ailleurs gagné ses épaulettes en enseignant les mathématiques d’abord, puis la philosophie pendant de nombreuses années et en jouant un rôle de premier plan au Conseil des professeurs. En outre, il était assisté dans sa mission du corps professoral le plus impressionnant qu’on pouvait trouver à l’époque.

Le lycée Alexandre Pétion (rénové en 2015)
Je rappellerai, à titre d’exemples, les noms des excellents professeurs que j’ai eus respectivement en seconde et en rhéto sous sa direction  : Ulysse Pierre-Louis, puis Henry Armand  pour le français; Raoul Frédéric , puis Clervaud (grec); Guy Lominy (latin); Claude Moise, puis Rémy Zamor (histoire); André Robert (physique); Marcel Francoeur (chimie); Solage Dominique (anglais). Tous des normaliens diplômés, des gens qui aimaient leur profession et avaient foi en l’avenir du pays.

Sur le plan administratif, Marcel  était assisté  par le censeur des études Chrysostome Laventure, surnommé Mèt Tutu,  qui était réputé pour sa sévérité, son sens de la discipline, sa grande droiture et surtout sa passion pour la justice. Le surveillant général était Ernest Châtelain, qui remplaçait au pied levé les professeurs absents et séduisait les classes par sa verve et son éloquence. À la révocation de Marcel par le régime Duvalier, à l’été 1960, Laventure fut promu directeur à la stupéfaction générale, Châtelain, censeur, tandis que Pierre Duviela  revenait comme surveillant général. Cette équipe se débrouilla assez bien, mais la débandade commencée ailleurs ne tardera pas à s’étendre au Vieux lycée.

Marcel Gilbert et Max Chancy à Montréal en 1966
Des trois années passées par Marcel à la direction du Lycée, il y a lieu de retenir la syndicalisation des professeurs de l’enseignement secondaire avec la création de l’Union Nationale des Maîtres de l’Enseignement Supérieur (UNMES); la grève d’un jour qui força Duvalier à capituler en 1959 dans son projet de réduction des appointements ; les extraordinaires taux de réussite des élèves du Lycée Pétion aux examens officiels du baccalauréat. En 1959, 43 des 50 élèves présentés par le Lycée pour la Philo C réussirent dès la session ordinaire de  juillet. Par la suite, on  retrouvait leurs noms au haut des listes d’admission des facultés les plus exigeantes, dont Médecine et Polytechnique. La débâcle commença l’année d’après avec la dissolution du syndicat et les persécutions des professeurs révoqués, dont Marcel lui-même. Plusieurs y laisseront leur peau, par exemple Mario Rameau, Guy Lominy, Jean-Jacques Dessalines Ambroise et son épouse.

La promotion inscrite en philo en octobre 1959, donc la mienne, n’a donc pas eu Marcel comme professeur, mais Chavannes Douyon  beaucoup plus à son aise dans l’enseignement de la psychologie que de la logique. La déception était donc totale de ce côté. Circonstance aggravante, le cours d’histoire était assuré par le Dr René Piquion, dessalinien farouche, dont la mission principale semblait être de nous inculquer l’idolâtrie du Fondateur. « Dessalines est un bloc », se plaisait-il à répéter, s’abstenant  de couvrir le programme qui s’étendait pourtant  jusqu’en 1915. La solution qui s’offrait donc à nous était  d’encourager Marcel et Mario Rameau à dispenser des cours privés en soirée. C’est ce qui a été fait.

Marcel Gilbert à Brazzaville
dans les années 1970.         
Éjectés tous les deux du Lycée, qui était le point de contact privilégié avec la jeunesse, ces deux professeurs devaient se trouver à la fois un moyen de subsistance  et une autre tribune pour la diffusion des théories révolutionnaires et l’émulation de la jeunesse. Je garde  un souvenir ému des débuts de cette expérience de Marcel dans le privé. D’abord, l’idée des « Cours privés de philosophie Marcel Gilbert »  lui déplaisait profondément, et il pensait, en donnant dans une forme d’utopie, qu’il suffirait de fixer le coût à la modique somme de deux  dollars par mois et que le tout se déroulerait normalement. Les cours se donnaient au collège Simon Bolivar, à Lalue, et nous étions plus d’une soixantaine à y assister.

À l’évidence, il fallait un minimum de gestion et de comptabilité, ce qui répugnait un peu au philosophe. J’acceptai de m’en occuper à la condition qu’il se limite à enseigner et  me donne les pleins pouvoirs pour le reste. Je vois encore le regard attristé et sceptique avec lequel il acquiesça à ma formule de collecte des mensualités : dans un premier temps, il annonce ma nomination comme teneur des Cours Marcel Gilbert et il demande aux élèves  de régler la note le premier jour du mois. Le deuxième jour, j’annonçais que seuls les élèves qui ont payé seront habilités à suivre les cours. Puis, je demandai de vider la salle et je procédai à l’appel nominal des élèves en règle avec la Comptabilité.

Comme par enchantement, tous les retardataires avaient leurs billets de 10 gourdes en main au moment de passer la porte, sauf un seul, qui me lâcha une insanité au moment d’ouvrir son portefeuille. Mais il régla quand même. À en juger par la pochette de Lucky Strike qui transparaissait de  sa chemise de nylon, le gars était tout simplement de mauvaise foi. Le message était passé :  le professeur avait une famille à nourrir et avait droit à une rémunération, même symbolique. À noter que l’enseignement de bonne qualité avait cessé d’être totalement gratuit en Haïti. Marcel renouvela l’expérience durant  les années suivantes, jusqu’à son départ pour l’Afrique en 1965. De mon côté, j’avais quitté Port-au-Prince après l’échec de la grève des étudiants de 1960-1961 pour m’établir d’abord à Jérémie, puis pour partir étudier au Chili.

À l’édition 2011 de Livres en folie où je signe De mémoire de Jérémien à Port-au-Prince, je rencontre Mme Alphonsine Bouya, une fonctionnaire congolaise du Programme alimentaire mondial (PAM) passionnée de livres haïtiens et récemment mutée de Rome. Elle me parle avec enthousiasme des amis et professeurs haïtiens qu’elle a eus à Brazzaville, ce, jusqu’au moment où le nom de Marcel Gilbert tombe dans la conversation. Et c’est au bord des larmes qu’elle voit la photo de Marcel dans le livre en compagnie de Max Chancy, cet autre monument de l’enseignement de la philosophie en Haïti.

Mme Bouya explique avec une émotion poignante aux  amis éberlués réunis autour de la table ce que Marcel Gilbert représentait pour elle et de nombreux Congolais de sa génération. C’est ce mentor, nous explique-t-elle, qui a fait de l’élève désespérée de ne pas avoir la bosse des mathématiques qui lui a donné confiance en elle-même et contribué le plus à faire d’elle la spécialiste internationale en secours d’urgence qu’elle est devenue. Un témoignage complètement inattendu déclenché par les seules vertus d’une photo.E;;e m'en a donné d'autres par la suite dont celle-ci.

Je savais que, socialiste jusqu’au tréfonds de son âme, Marcel avait suivi un extraordinaire parcours durant son exil sur la terre d’Afrique et qu’il y avait réalisé une grande partie des rêves que lui interdisait la dictature féroce instituée au pays. Notamment celui de pratiquer l’enseignement à la manière d’un sacerdoce. De cette rencontre avec Alphonsine et de notre affection commune pour Marcel est née une amitié qui dure encore et à qui je dois la confirmation de tout ce que j’ai pu entendre de merveilleux sur la contribution de l’ami Marcel à la formation et la conscientisation de jeunes Congolais.

La lutte clandestine
J’étais suffisamment bien placé dans les organisations de jeunesse, surtout celles de la gauche, pour savoir que Marcel était une des têtes dirigeantes d’un des deux grands partis clandestins du pays : le Parti d’entente populaire (PEP) et le Parti populaire de libération nationale (PPLN). Par discipline et pour les mêmes raisons de sécurité qui avaient présidé au choix de la formule de cellules ayant très peu de lien entre elles et sans contact direct avec l’état-major, personne n’essayait de savoir plus que ce que disaient les bulletins distribués sous le manteau.

De même, aucun des jeunes militants de la base des partis ne cherchait à s’informer sur les chefs. Les renseignements d’ordre général sur l’orientation idéologique et les choix stratégiques nous suffisaient, et c’était bien comme cela. Je fus donc extrêmement surpris quand, à ma première rencontre avec Jacques Alexis, ce dernier me demanda à brûle-pourpoint de monter une antenne du Parti à Jérémie, avec son ami l’agronome Scirth (Toto) Dougé. Marcel Gilbert n’aurait jamais pris un tel risque avec un jeune homme de moins de 20 ans.

J’ai eu récemment la surprise de ma vie quand, en visionnant le documentaire d’Arnold Antonin sur Jacques Stephen Alexis, j’ai entendu Guy Dallemand, un ancien militant du PEP, affirmer que le PPLN de Marcel Gilbert recevait ses instructions directement de Moscou, tandis que le PEP fonctionnait en toute indépendance. De vieux relents d’une rivalité de partis complètement désuète! À ma connaissance, Marcel n’avait pas un parti et c’est un fait connu que Roger Gaillard, Mario Rameau, Jean-Jacques Dessalines Ambroise, Toto Guichard et lui ont appartenu au Comité central. Et que le Parti ira jusqu’à créer sa propre maison d’édition, Les Éditions du Livre Progressiste, pour mieux diffuser ses analyses.

Dans le tome IV de sa série sur la corruption en Haïti intitulé L’ensauvagement macoute (pages 392-393),Leslie Péan a souligné la lutte menée par le PPLN dans la dénonciation de la corruption et de la dilapidation des deniers publics, l’exploitation de la magie et de la sorcellerie, des pratiques arbitraires destinées à perpétuer l’ignorance dans le pays. Il cite à cet égard la publication créole On Pas en Avant, datée du 8 avril 1962, dans laquelle les gens qui ont bien connu Marcel n’ont aucune difficulté à retrouver sa main et ses idées.

Après plusieurs arrestations, Marcel a eu la vie sauve en acceptant de prendre le chemin de l’exil en 1964, après plusieurs séjours derrière les barreaux. Dans un hommage rendu à Roger Gaillard en 2001, Suzie Castor écrit : « Roger se tourne vers l’histoire comme bouclier et instrument de mise en valeur de son travail intellectuel.» Quant aux autres membres connus du Comité central, Mario Rameau, Toto Guichard, Jean-Jacques Dessalines Ambroise et son épouse, ils disparaîtront en prison en 1965 à un moment où les idées de lutte armée et de fusion du PEP et du PPLN en un parti unique commençaient à faire leur chemin. Le PUCH, le Parti unifié des communistes haïtiens, était en gestation.

Nos rencontres à l’étranger
Marcel chez lui à Brazzaville.
Je revenais d’une semaine de vacances à Chicago en juillet 1976 quand je reçois un appel téléphonique de Marcel m’annonçant sa visite à Ottawa. Cela faisait plus de dix ans que nous nous étions perdus de vue, et cette rencontre se déroula dans une véritable atmosphère d’euphorie. Johanne avait trois ans et Marie-Cécile portait Martin. Quelle joie de revoir ce couple à qui je devais tant! En même temps, quelle tristesse que de remémorer les espoirs déçus, les illusions perdues et de voir défiler par la pensée les nombreux camarades tombés au combat.

J’ai alors retrouvé les Marcel que j’avais connus, aimé et admiré : le père de famille modèle, le mari attentionné, l’observateur attentif aux moindres nuances des situations les plus complexes, le penseur appliquant avec un naturel surprenant les ressources d’une logique implacable à la compréhension des faits les plus déroutants de la vie nationale. C’était une agréable soirée d’été, et nous étions restés assez tard dans la cour à parler de nos expériences respectives de l’exil, volontaire dans mon cas.

Hormis la grande tristesse qui se lisait sur son visage, l’homme n’avait pas changé. Généreux par tempérament, serein par habitude, d’humeur égale comme aux temps des luttes héroïques de l’UNMES et du PPLN, Marcel ne cessa jamais de m’étonner cette soirée-là. Je ne parvenais pas à comprendre, et je ne comprends toujours pas d’ailleurs, comment cet homme qui avait tant souffert de la dictature pouvait aborder l’actualité haïtienne et envisager l’après-Duvalier avec tant de calme. Et que dire alors du cheminement de sa pensée et de ses réflexions sur les malheurs de ce pays.

Le penseur de gauche qu’il a toujours été, le professeur de philosophie qui a toujours cru en les vertus de la dialectique, le révolutionnaire vaincu et démobilisé qui dut, pour survivre, prendre le chemin de l’Afrique ancestrale a poursuivi sa quête de remèdes au mal haïtien. Et il en a trouvé d’excellents, mais qui n’ont guère de chances de succès, si le malade ne coopère pas…

J’ai rencontré sur les terres d’exil des dizaines et des dizaines de vieux amis qui avaient au moins deux grilles d’analyse : l’une pour les questions théoriques et d’ordre général, l’autre pour les questions pratique et d’autre personnel. L’un d’entre eux, par exemple, ancien militaire réformé et emprisonné par Duvalier, était devenu à New York dans la cinquantaine un protestant allant assidûment au temple, bible à la main, et prônant le pardon. J’admirai sa sérénité jusqu’au moment où la conversation dériva sur l’après-Duvalier. Il s’enflamma alors au point de prôner des exécutions massives au Champ-de-Mars. Marcel, lui, n’avait qu’une seule grille d’analyse qu’il appliquait, en parfaite adéquation, à la fois aux situations théoriques et aux problèmes concrets.

Durant mes rencontres avec lui, la discussion porta un jour de l’été 1980 sur la détérioration de l’éducation au pays. Je me serais cru à l’une de ses classes de philosophie quand il m’expliqua que, le besoin créant l’organe, le pays avait sécrété de nouvelles valeurs après la fuite des cerveaux des années 1960 et qu’il avait recommencé à produire des universitaires aussi compétents que ceux de sa génération :

«Les travaux de jeunes normaliens que je lis sont aussi bons, me dit-il, que ceux que faisaient les gens de ma génération quand ils avaient leur âge. Il faut les applaudir  et construire l’avenir avec eux. » Je n’ai jamais entendu un tel discours de la bouche de quelqu’un d’autre. Chapeau bas, Monsieur le philosophe! Ma seule réserve, c’est que ce processus doit souvent s’étendre sur plusieurs générations…

Par la suite, nous nous sommes revus à chacun de ses passages à Montréal, et le bruit a couru à un moment donné que la gauche haïtienne de cette ville envisageait de se regrouper autour de lui pour une éventuelle candidature à la présidence. C’était sans compter sur la soif de pouvoir qui allait brouiller toutes les cartes au renversement de la dictature le 7 février 1986. Sans les vieux démons qui font de chaque militant de notre pays un candidat potentiel à la présidence…

L’évolution de ses idées
Je n’ai jamais discuté avec Marcel de sa participation aux élections générales de 1957, mais toujours eu l’impression qu’il a appuyé ans un premier temps la candidature de François Duvalier. Par la suite, il s’est lancé à fond dans l’action syndicale, puis dans le débat idéologique opposant le PEP et le PPLN, ce qui a relégué au second plan la discussion sur le rôle des partis politique en Haïti, l’opposition entre, d’un côté,  les Libéraux d’Edmond Paul et de Boyer Bazelais  et, de l’autre, les Nationaux de Louis Joseph Janvier, Démesvar Delorme et Lysius Salomon. Avec l’intégrité intellectuelle qu’on lui connaît, il a approfondi cette question dans ses années d’exil pour élaborer une vision qu’il a exposée en 1984-1995 dans la brochure  La patrie haïtienne : de Boyer Bazelais à l’unité historique du peuple haïtien.

En essence, Marcel développe dans cette brochure une vision tellement idéaliste de la vie et des alliances politiques qu’elle frise l’utopie. Pour barrer la route à ce qu’il appelle « la classe de pouvoir d’État», composée des immigrants-brasseurs d’affaires et bailleurs de fonds du Bord-de-mer alliés à des combinards bien souchés aux États-Unis, en République Dominicaine et ailleurs, Marcel préconise une alliance historique des  secteurs les plus progressistes de la Nation. Une alliance qui, en 1957 par exemple, aurait regroupé le travaillisme de Louis Déjoie, le justicialisme de Daniel Fignolé et le technocratisme de Clément Jumelle.

Marcel rappelle à bon escient le combat héroïque mené de 1870 à 1883 par les libéraux d’Edmond Paul et de Boyer Bazelais pour assainir les finances publiques, instituer un début d’industrialisation au pays pour combattre la pauvreté, freiner l’exode rural et lancer le pays dans la voie du progrès. Dans la guerre de slogans que l’on connaît « le pouvoir au plus grand nombre contre le pouvoir aux plus capables », le noirisme l’emporta pour porter au pouvoir Lysius Salomon qui, tout compte fait, fera énormément de tort au pays.

Il est intéressant de souligner à cet égard l’extraordinaire cheminement suivi par Marcel sur la terre d’exil, tandis que son vieil ami et camarade de cellule Leslie Manigat restera jusqu’à la fin de ses jours un admirateur inconditionnel du président Salomon.

À la lumière de l’aveuglement et l’individualisme sauvage avec lequel nos personnalités politiques abordent encore à la fin de janvier 2016 l’avenir du pays, il est permis de se demander si l’humanisme de Marcel et son souci illimité du bien public ne lui ont pas fait perdre à un moment donné  un certain  sens des réalités haïtiennes.

En effet, Marcel a sans doute raison de souligner l’importance de trois  facteurs  qui ont contribué à bloquer en 1957 l’unité historique envisagée pour le peuple haïtien :  l’influence de l’aile mulâtrisante de la clientèle de Déjoie qui a porté ce dernier à accumuler gaffes sur gaffes jusqu’à tenter l’aventure coup d’État des 24-25 mai; les manœuvres des  courants noiristes qui ont  porté le leader populaire Daniel Fignolé à rompre l’alliance avec l’industriel Louis Déjoie, puis à accepter le cadeau empoisonné de la présidence provisoire; l’absence de vision qui a empêché les intellectuels « progressistes » de saisir la possibilité --  offerte par  le courant jumelliste -- de dépassement historique de la question de couleur et d’instauration d’une ère de progrès économique et social en Haïti. Mais ne faut-il pas chercher en nous-mêmes les causes du refus systématique de participer à tout projet de sauvetage national conçu par un parti autre que le nôtre?
Les joies et les tristesses du retour
Comme la plupart des exilés politiques, Marcel est rentré au pays dès qu’il put se dégager de ses obligations professionnelles au Congo. Il y retrouva ses vieux amis d’enfance, notamment  les frères Simphar et Aramys Bontemps qui lui furent d’un grand secours dans les moments de malheurs des années 1960-1965,   Heneck Titus, dont il partagea la résidence de Delmas pendant plusieurs mois, ainsi que ses neveux et nièces Delano, Myrta, etc. Il retrouvait aussi les frères de combat et autres survivants de la période héroïque de l’UNMES et du PPLN, dont la présence lui fit beaucoup de bien après sa vingtaine d’années d’exil :  Max Chancy, Michel Hector, Claude Moïse, Gérard Pierre-Charles et Suzie Castor, ainsi que de nombreux anciens élèves, notamment René Théodore auto-propulsé à la tête du PUCH.

Marcel Gilbert rencontre Mgr Willy Romélus à Jérémie
(1987)
Je l’ai visité à quelques reprises en août 1986 chez Heneck et je dois dire que je l’ai trouvé un peu perdu, désorienté, attristé. Comme tous les militants sortis sans transition de la clandestinité pour affronter à visière levée les forces du statu quo, Marcel repartait en Haïti avec de sérieux handicaps. Les jeunes des générations qui venaient de faire violemment irruption sur la scène politique ne connaissaient aucun d’eux et ils avaient grandi dans un contexte que ces revenus de l’exil ne connaissaient pas. Jean Dominique l’avait dit dès sa descente d’avion. En outre, cette tranche de la population  avait déjà ses idoles, ses leaders et elle partait sans la formation requise à la conquête du pouvoir. Comme la belle équipe de Rivière Hérard et des signataires du Manifeste de Praslin à la chute de Boyer en 1843.

Je n’avais aucun moyen de prévoir comment la bamboche démocratique du général Namphy allait s’achever, surtout après les échauffourées de l’opération Rache Manyok de Mgr Romélus, mais j’étais très inquiet au moment de reprendre l’avion pour le Canada. Outre les préoccupations que l’avenir du pays suscitait en moi, il y avait Marcel que je voyais un peu comme Daniel dans la cage aux lions..

Le voyage à Jérémie
La traversée de la rivière Glace avec Carole Demesmin
Un des moments forts de son retour au pays a sans doute été le pèlerinage effectué à Jérémie pour assister au Festival culturel grand’anselais de janvier 1987. La photo prise avec Simphar Bontemps et la future Ati Carole (Maroule) Démesmin vêtue d’une rouge éclatant est de toute beauté. Tout comme la chaleureuse poignée de main avec l’évêque de Jérémie, la photo où la diva Carole le tient par la main pour l’aider à traverser à pied la rivière Glace comporte un symbolisme qui reste encore à déchiffrer.

Comme tous les expatriés jérémiens de passage dans leur ville natale, Marcel tenait à faire une visite au cimetière. Il voulait aller se prosterner non seulement sur la tombe de ses parents, mais aussi sur celle de la mère de Simphar, Tante Lucélia, qui le comblait de gâteries quand, jeune lycéen, il savant monté un trio avec Aramys Bontemps et Amiclé Beaugé*. La photo ci-dessous dit bine l’émotion dans laquelle s’est déroulée cette visite.

Les souvenirs de Leslie Péan et d’Aphonsine Bouya
Mon ami  Leslie Péan, qui a entretenu avec Marcel des relations privilégies durant une bonne dizaine d’années, le visitant chaque fois que son poste d’expert de la Banque mondiale l’amenait à Brazzaville, a partagé avec moi les agréables souvenirs qu’il a gardés de l’homme et de sa famille. Je retiens trois choses de ces conversations avec Leslie.  La première, c’est la vision qu’avait Marcel de la question de couleur qu’il fallait écarter, à son avis, pour privilégier la propriété des moyens de production.  La deuxième, son amour de la culture et de l’art haïtiens en général; il ne cessa  jamais  de s’intéresser à la peinture et à la musique haïtiennes, parlait souvent de Tiga et disait toujours à Leslie : «   Comment, Carole Démesmin n’a rien produit ces derniers temps?   Tu dois m’apporter ses dernières cassettes ou ses derniers disques à ton prochain voyage. J’aime tellement sa voix! »

Marcel et Simphar Bontemps au cimetière de Jérémie
(1987)
Par ailleurs, Leslie a eu la gentillesse de me communiquer une lettre datée de 1982 dans laquelle Marcel sollicitait ses commentaires et ses suggestions au sujet de la brochure consacrée à Boyer Bazelais. Marcel y fait état de son intérêt pour Haïti Observateur dont il voulait  renouveler l’abonnement. Compte tenu de la différence d’âge, de génération  et de maturité  entre ces deux hommes et du fait que Marcel ne pouvait partager l’orientation idéologique de cet hebdomadaire, le contenu de cette lettre ne est pour le moins surprenant. Elle exprime sans détours la grande humilité de l’homme face à un penseur beaucoup plus jeune et son ouverture d’esprit face aux courants d’idées différents des siens. Il en est de même de la chaleureuse poignée avec Mgr Romélus et de son affection pour  Carole Démesmin qui militait déjà activement dans le vodou.

Souvenir de son voyage à Jérémie en Janvier 1987.
De g. à d. : Simphar, Arnelle, Joe Bontemps, Carole
Démesmin et le peintre Tiga.                                   
De Bruxelles où elle rédie maintenant, Alphonsine a partagé avec moi ses souvenirs de la période où elle a eu Marcel comme professeur à Brazzaville. Elle m’a ainsi raconté une bonne dizaine d’anecdotes bien révélatrices des convictions et de la personnalité de l’homme. J’en ai retenu trois dans lesquelles je retrouve le grand sage et le militant désintéressé que j’ai connus.

Le Bon Samaritain
 « Les samedis après-midi  et les lundis de la Pentecôte (fériés dans tout le pays), il n’y avait pas classe, sauf pour les élèves de M. Gilbert qui avait instauré des heures de rattrapage. Il nous expliquait cela par cette phrase: "Je suis payé pour vous que vous réussissiez à l'école! Alors, faites en sorte que je mérite mon salaire!" »

Le distrait
« Lors d'une leçon de mathématique, un jour qu'il faisait une chaleur étouffante, Monsieur Gilbert voulut essuyer la sueur qui perlait de son front; il se trompa et s'essuya le visage avec le chiffon qu'il tenait à la main pour essuyer le tableau. Toute la classe retint son souffle. Monsieur Gilbert, toujours imperturbable, se retourna vers la classe et  dit: "Ne vous retenez pas, vous pouvez rire. Mais sachez que la passion du devoir bien accompli peut distraire. " »

Sur l’importance des mathématiques
Quand certains de nos camarades se plaignaient de la complexité des logarithmes, Papa Gilbert répondait : "Les logarithmes vous divertissent ou vous ennuient, mais moi ça ne me divertit pas! N'oubliez pas que c'est par les logarithmes que les Hollandais sont venus en Afrique pour la première fois!"

En guise d’adieu à ce grand ami
Outre ses Lettres à la Nation parues dans Le Nouvelliste  dans les années 1990 et la brochure sur Boyer Bazelais,  Marcel a publié très peu et on a peu ou pas écrit sur lui, de sorte que  je crains énormément qu’il ne sombre dans l’oubli dans quelques générations. Il a toutefois laissé un recueil de poèmes qui a été couronné à Paris en 1983 du Premier prix de poésie contemporaine : Réveil en retrait de deuil. J’y ai trouvé un passage que je ne cesse de répéter depuis le début de la crise électorale qui, en ce début de 2016, menace de conduire le pays à l’éclatement :

                  « Si tous les rafistolages n’ont pas tenu
                  C’est que le temps est venu
                  De reprendre tout l’ouvrage
                  Avec le fil et au crochet d’un autre âge.»

Dans la sobriété propre à l’ami Marcel, ces vers expriment toute la clairvoyance, la patience, la
sagesse et la perspicacité de ce bel esprit qui n’a jamais baissé les bras devant l’immensité d’une
tâche.

Marcel, tu ne cesseras jamais de m’inspirer!

Ottawa, ce samedi 30 janvier 2016

Par Eddy Cavé








ADDENDUM
Je m’apprêtais à transmettre ce chapitre à l’éditeur quand j’ai reçu de Simphar le courriel suivant :
« Ayant achevé la lecture de cette dernière version de ton texte, je me suis remémoré une pensée que j'ai eue le 20 janvier dernier en pensant à mes chers disparus, ma mère Lucélia, mon père Boss Ti Djo et ma femme Gisèle. En me reposant sous un manguier à Gressier,  j'ai couché sur le papier cette réflexion qui a trait à l'Amour, à l'Agape et qui s'applique aussi à Marcel. Je te l'envoie :

Toutan nou kapab renmen
E toutan nou kapab raple'n
Santiman Lanmou sila a,  nou
Kab mouri, men nou pap janm
Disparèt reyèlman.  Lanmou nou
Te kreye a ap kanpe dyanm.
Tout souvni yo ap rete tennfas.
 N'ap kontinye viv nan kè tout moun
 Nou te fe santi n,  nan kè tout sila yo
 Nou te bay yon sipò lè nou te vivan.
 LANMÒ TOUYE LAVI, MEN LI PAKAPAB TOUYE RELASYON."

Simphar Bontemps, Gressier le 13 février 2016 »





Tuesday, June 12, 2018

Rencontre historique entre Donald Trump et Kim Jong Un

Donald Trump et Kim Jong Un se serrent la main chaleureusement
à leur arrivée au sommet de Singapour.                                               

Le moment est historique. Ce mardi 12 juin peu après 9h05, heure locale, le président américain Donald Trump et le dirigeant nord-coréen  Kim Jong-Un se sont retrouvés sur l'île de Sentosa à Singapour pour une rencontre historique, marquée par une chaleureuse poignée de main  qui fera le tour du monde.

Annulée un premier temps, puis confirmée par la Maison-Blanche la semaine dernière, la rencontre historique entre le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un et le président américain Donald Trump, sur l'île de Sentosa à Singapour, s'inscrit dans un contexte d'une spectaculaire détente entre les deux pays.

La tant attendue poignée de main entre les deux leaders s'est déroulée à 9h05 précises, heure locale. Elle a duré une bonne dizaine de secondes, les deux hommes apparaissant plutôt souriants.

Autre poignée de main, quelques minutes plus tard, dans les couloirs de l'hôtel Capella, dans une ambiance détendue.

Petit aparté devant les rares photographes et journalistes accrédités pour l'occasion. Le temps d'une courte déclaration publique. «C'est un grand honneur», a brièvement déclaré le président américain, promettant une «relation formidable» avec le leader nord-coréen. «Le chemin pour en arriver là n'a pas été facile», ajoutait Kim Jong-un dans un cours message traduit en anglais par un interprète sur place.

S'en est suivi un entretien privé d'une quarantaine de minutes entre les deux dirigeants. Une durée relativement courte par rapport à ce qui était annoncé. «Nous allons résoudre le problème nucléaire. Je suis impatient de travailler là-dessus avec vous. Merci beaucoup tout le monde, merci», a conclu le président américain, à l'issue d'une rencontre entre les deux délégations.



La communauté internationale verra de grands changements suite au sommet entre la Corée du Nord et les États-Unis, a assuré de son côté Kim Jong-un lors de la cérémonie de signature.

«Le monde verra de grands changements à l'issue du sommet», a déclaré le président américain. «C'est une réunion historique, nous avons décidé de laisser le passé derrière et sommes prêts à signer un accord historique». 

  «Nous sommes très fiers de ce qui s'est passé aujourd'hui, je pense que notre relation avec la Corée du Nord et la péninsule coréenne se trouvera dans une situation très différente de ce qu'elle était dans le passé (…) Nous avons développé un lien très spécial (…) Nous allons nous occuper d'un très grand et très dangereux problème pour le monde», a déclaré M.Trump.     

De plus, le Président américain s'est dit prêt à accueillir le dirigeant nord-coréen à la Maison-Blanche.

Après la cérémonie de signature du document, les chefs d'État ont mis un point final à ce premier sommet américano-nord-coréen de l'Histoire.  


 Sources combinées


Wednesday, June 6, 2018

Quand Daniel Rouzier essaie d’éteindre la mèche


Par Max Dorismond

Daniel Rouzier
Si Daniel-G. Rouzier, un distingué membre attitré de l’élite économique du pays, grimpe aujourd’hui dans les rideaux, il s’agit d’une autre preuve entre mille, que ça va mal, très mal, au pays des Alibaba. Et pourtant, Rouzier n’est pas le saint espéré.  Dans des articles sur la vente de black-out, on retrouve souvent le nom de E-Power, la compagnie qu’il chapeaute. Je fus l’un de ses détracteurs. En attendant de joindre l’utile à l’étonnement, faisons une halte critique sur l'esprit de son discours 1 et essayons de décortiquer la raison de cette historique interpellation d’un fils de la « haute » qui était censé se la couler douce avec les copains de son clan.

Tout d’abord, posons-nous la ou les questions, à savoir : quelle mouche a piqué notre lanceur d’alerte national pour le porter à aller laver le linge sale devant une étrangère, l’Ambassadrice américaine récemment débarquée, avec tout le curriculum du pays dans ses bagages? Existe-t-il une fissure au sein de cette caste tissée-serrée? Cela ne doit pas nous étonner. Malgré leur richesse démesurée, certains d’entre eux gardent les pieds sur terre et souffrent en leur for intérieur du dénuement de la masse. Y-aurait-t-il « panique dans le camp des Grecs » à la possible vision d’un peuple métamorphosé en chiens sauvages dévorant tout sur son passage dans un futur appréhendé, mais impossible à cibler?  Est-ce un sursaut de patriotisme ou un zeste de conscientisation humanitaire d’un esprit morcelé, concassé, face à la misère dégradante qui lui blesse les paupières et l’âme? Nous ne le saurons jamais. Cependant, une évolution s’observe par cette prise de conscience. L’interpellateur a le mérite d’avoir sonné le tocsin pour annoncer que le carnaval a trop duré. Ne lui tenons aucun grief!

Le petits amis au col blanc
Je peux me permettre d’ajouter dans ma réflexion que Rouzier est d'ascendance Jérémienne, la cité où les assoiffés de Duvalier avaient décapité quelques uns de ses riches parents, parmi les 26 mulâtres assassinés en 1964. Or son analyse factuelle de la situation d’Haïti, où une minorité, noire et claire, impose le tempo de la corruption, sans tenir compte de la souffrance provoquée et de l’inhumanité d’un tel brigandage, lui cogne la caboche et le captive.  Tout lui indique que les signes avant-coureurs des « Vêpres de Jérémie » sont présents, face à l’insolence des forfaits, face à cette délinquance en col blanc  qui confèrent à certains le droit de priver les pauvres de leur pain quotidien, des menus services, de l’instruction tout en regardant de haut les plus vulnérables, en les humiliant sans commune mesure. Devant ce sinistre tableau, le côté altruiste de Daniel Rouzier a peut-être eu le dessus, pour opérer ce détour à 180et interpeller ses semblables qui, grisés par l’appât du gain, semblent voler comme Icare, trop près du soleil.

En réalité, cette élite, à laquelle certains accolent les épithètes les plus saugrenues, les plus rébarbatives, n’est pas uniforme ou ne mérite pas précisément ce titre. En effet, la définition de cette expression,  attribuée à un groupe donné, devrait englober certains paramètres. L’élite devrait être l’épine dorsale supportant toute la structure économique et intellectuelle de la société. Pour répéter un sociologue, originaire de Jérémie, de surcroît : « De par ce pouvoir économique, elle (une élite) est censée marquer l’histoire à partir de ses prises de position et de l’idéologie qu’elle véhicule et qu’elle insuffle. Pour s’affirmer et se pérenniser, cette bourgeoisie doit être dynamique, compétente, instruite et disposée à assurer un minimum de prospérité et de bien-être à la communauté environnante ».

Est-ce le cas de notre élite, de notre bourgeoisie? Nous pouvons dire que non. Certes, elle compte quelques instruits, diplômés de bonnes universités d’outre-mer. Toutefois, la grosse majorité demeure un ramassis de parvenus qui ne jurent que par la grosseur de leur portefeuille, en préférant miser sur la bêtise humaine d’une fausse aristocratie plutôt que sur l’intelligence et la sensibilité. Quant à l’instruction, « Tout voum ce Hawayou (How are you) ». Ils ne savent pas plus loin que le bout de leur nez et ne jurent que par le paraître. Au delà, c’est le vide sidéral.

N’étant pas ethnocentrique, Daniel Rouzier a jugé nécessaire de ramener ses amis à la raison et a fait sien le plaidoyer de Voltaire dans son « Traité sur La Tolérance (1767) », à savoir : «  Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ».
           
Il était une fois les écuries d’Augias… - L’état de la situation -
Autrefois, quand Haïti avait une certaine structure étatique, les privilégiés offraient leur aide aux éventuels candidats à la présidence et s’attendaient naturellement à un retour d’ascenseur. D’autres, par des contacts discrets, moyennant un certain pourcentage, s’arrachaient tant bien que mal les faveurs de César. Mais, après 1986, la nature du jeu  a changé du jour au lendemain. Une fois, les Duvalier dehors à coup de pied, ne devient plus président qui veut. J.B. Aristide a goûté à la médecine des maîtres de céans qui avaient juré que « désormais, le pays leur appartient ». Ce slogan expressif a été mis en chanson par un de leurs obligés.  On le fredonnait innocemment, en riant, sans arrière-pensée de son réalisme délétère pour la santé de la nation. 

En effet, cette élite bourgeoise qui avait souffert dans sa chair la perte de ses privilèges ancestraux, est bien en selle maintenant et dirige le pays par petits chefs interposés : Président, Ministres, Parlementaires. Pour assurer ses arrières, elle a ordonné à Jovenel de remettre sur pied les Forces armées, (la FAD’H), malgré vents et marrées. Et tout va bien, Madame la marquise, toutes les marionnettes rythment la cadence des maîtres de la place, au doigt et à l’oeil.

Autrefois, le business marchait à petits pas pour les nantis. Maintenant, tout roule au galop. La contrebande est florissante. La fiscalité est obsolète. Les grosses redevances fiscales n’ont jamais été versées. Conséquemment, ce sont les plus pauvres qui sont pénalisés, oubliés, néantisés. Comme corollaire, tout le monde, du fonctionnaire au simple citoyen,  pratique le « deal » ou  la négociation des droits, pour flouer l’État.

Les franchises douanières aux commerçants entrepreneurs ressemblent à des cartes de vœux offertes à toutes les occasions. En veux-tu, en voilà! Les châteaux des mille et une nuits décorent les pentes verdoyantes des collines environnantes et les maisons secondaires enjolivent les bords de mer et des rivières. Les voitures rutilantes à 200 000,00$ ne sont pas rares sur les routes défoncées.

Le peuple qui n'a plus de larmes à verser.
L’envers de la médaille rivalise avec cette richesse arrogante et insolente. Et les séquelles de la prévarication disputent l’espace au désespoir de la masse des miséreux. Tous les services publics sont déficitaires et le peuple laissé à lui-même vit de prières et d’espérances. La prostitution juvénile devient fléau. Les hôpitaux publics ne sont que l’ombre de leur nom. La course aux soins médicaux demeure un sport olympique. Plusieurs malades, faute de médicaments, ont été remis à leurs parents, pour finir sur une natte dans la cour de ces institutions. Par carence électrique, certaines chirurgies se terminent à la lueur d’un téléphone cellulaire. Les déchets décorent les villes dans toute la république et leurs relents pestilentiels empoisonnent l’air. Les fonctionnaires ne savent à quels saints se vouer pour nourrir leurs proches. Ils crient famine. Plusieurs mois d’arriérés sont en attente de versement. 

A Port-au-Prince, les gens de la haute ville jettent des
ordures dans les égouts qui traversent la ville, quand il
pleut ces canaux débordent et inondent les quartiers
pauvres du bas de la ville. Triste réalité!                     
Une épée de Damoclès balance sur la tête des Port-au-Princiens depuis des lustres quand on pense aux égouts dysfonctionnels de la cité. Au niveau écologique, l’inorganisation spatiale qui résulte de l’incompétence, du népotisme et du manque de fonds dû à la corruption, laisse planer un danger récurrent sur la population à tout instant. Une capitale construite pour 300 000 personnes, se voit aujourd’hui encombrée de plus de 4 millions d’individus. Imaginez la catastrophe appréhendée face à la défécation de cette marée humaine dans des égouts entravés par des déchets domestiques. Je vous invite à lire l’article d’une chroniqueuse américaine, Rebecca Herscher : « You Probably Don't Want To Know About Haiti's Sewage Problems » ou «  Les problèmes d'égouts en Haïti ne vous empêchent pas de dormir 2!». À bien y penser, seuls les inconscients peuvent dormir sur leurs deux oreilles.  

Si vous comprenez l'Apocalysme, vous pouvez
comprendre ce dessein.                                  
La démographie est galopante. En 70 nous étions 6 millions, en 2018, nous représentons 12 millions. Selon les statistiques du FMI, plus de 3 millions de nos frères vont au lit le ventre vide. C’est le sauve qui peut. La jeunesse oisive fuit vers le Chili ou le Brésil avec comme objectif final : les États-Unis ou le Canada. C’est cette petite porte par où commence le voyage sans retour qui coince encore le détonateur de la bombe et l’empêche de sauter. Prions pour que ces deux nations ne la ferment pas, SVP!

Comment en sommes-nous arrivés à ce carrefour -  
En Haïti, tout est simple. La complication n’est pas leur tasse de café. Pour contrôler le pouvoir et ses ramifications, la clique des grandes fortunes investit directement dans la présidence et dans le Parlement. Elle achète les votants et le tour est joué. Pour les parlementaires, c’est le même procédé. Ces derniers s’arrangent pour graisser la patte des « bases » pour semer le chaos, assassiner quelques fanatiques de certains adversaires à titre d’avertissement et l’affaire est dans le sac.

Une fois le pouvoir acquis, toutes, « toutes les institutions étatiques sont vulgairement privatisées avec, à leur tête, deux ou trois grands bourgeois invisibles » qui avaient investi bien gros, dixit l'économiste Fritz Jean  3, ex-PDG de la Banque Nationale. Ils appliquent, une fois servis, les lois de complaisance promulguées pour eux, au gré de leurs business. Plusieurs affairistes connus jouent le jeu, mais les titrés du Parlement détiennent le record et ne s’en cachent point. Ces derniers réclament quelques directions qu’ils contrôlent par procuration, par parents, maîtresses ou amis intercalés. Les plus en verve obtiennent les ministères ou les directions les plus rentables. Rien ne se fait sous le sceau du secret. Tout se sait. Au contraire, le fait de les citer émousse leur égo et conforte leur position. « La veille Sabah », (vendredi), c’est l’expression consacrée, ils font le tour des boîtes pour collectionner leur rente.

Voilà en gros, une succincte vision de la situation. Il y a tellement à dire, à développer sur la gabegie haïtienne que mille petits articles ne sauraient suffire. Le conférencier Rouzier nous en avait mis plein les oreilles. Sans nul autre choix, nous sommes condamnés à soutenir tous ceux qui ont le mâle courage de dénoncer les faits. Même s’ils en sont des bénéficiaires. Un soupçon d’humanisme sommeille chez tout un chacun. C’est dans la nature de l’Hommes. S’il se réveille, ne l’éteignez pas. Au contraire, encourageons Daniel Rouzier, dans sa campagne de dénonciation du comportement inacceptable de ses pairs, à aborder la situation d’une manière plurielle. Il est du sérail. Faute de mieux, nous nous voyons dans l’obligation d’exaucer ce changement de paradigme en cours. Parfois, l’alliance des contraires provoque ses propres étincelles et contribue à alimenter le feu de l’espoir.

Max Dorismond
 

Note – 1 : Cliquez sur le lien pour lire le discours de Daniel Rouzier
Note - 2 : La traduction du titre est du rédacteur (MD). Mais l’article est en anglais, par contre.
Note – 3 : Cliquez sur le lien pour entendre l’économiste Fritz Jean, ex PDG de la BNRH