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Friday, October 17, 2014

Il y a 60 ans, le cyclone Hazel frappait…

Par Eddy Cavé,
Ottawa, le 8 octobre 2014
Eddy Cavé -  Courtoisie de Fabre Nephtaly Gauthier
Soixante ans après cette nuit d’horreur du 12 au 13 octobre 1954 qui détruisit environ 50%  de l’économie de la  Grand’Anse, il me reste deux souvenirs très particuliers du passage d’Hazel sur la région. Deux souvenirs qui ont  l’effet d’un catalyseur sur ma mémoire de septuagénaire : la chanson « Le cyclone », du troubadour cayen Robert Mollin, et la photo de ce qui restait de l’Hôpital Saint-Antoine au lendemain du désastre.
En m’installant ce matin à l’ordinateur, j’ai cliqué sur l’interprétation de la chanson réalisée par Oswad Genois et que m’a fait parvenir mon ami Jean-Claude Icart. Puis, j’ai mis en arrière plan de l’écran la photo de l’hôpital  décapité prise par Robert Large, alors âgé de 12 ans. J’ai fermé les yeux, et les souvenirs se sont mis à débouler d’eux-mêmes.

Dans le style volontairement provocateur de sa poésie, l’illustre parolier des Cayes plante d’emblée son décor :
Il était douze heures du soir,
Le temps était bien noir,
Les feuilles de tôle planaient
Les brigands méditaient.

Avec le recul, je me demande si l’ère des zenglendo n’avait pas déjà commencé, mais je ne veux pas interrompre cette rêverie à peine déclenchée :
Depuis un bon moment
Venait le ronflement,
Les portes s’entrebâillaient
De loin on écoutait
Je revois maintenant le chanteur du trio jérémien Étincelles, tcha tcha en main, annonçant les premières bourrasques de la nuit :
                                                   «  Fiou, fiou… Fiou, fiou… Le vent! »

Robert Mollin dans les années 1960 -Courtoisie de G. Condé
Apparemment, la perturbation commença beaucoup plus tôt à Jérémie qu’aux Cayes. À la fermeture des classes ce jour-là, il pleuvait déjà tellement que mon père dut aller raccompagner en auto  un groupe d’élèves du collège Saint-Louis, dont je faisais partie. Ne sachant pas ce qu’était un cyclone, nous pensions que la grosse averse accompagnée de vents violents était seulement la garantie d’un ou de deux jours de congé. Un gros nordé quoi! On se trompait royalement. Les vacances forcées allaient durer jusqu’aux fêtes de fin d’année.

 Arrivés à la maison,  les parents de chacun d’entre nous nous expliquent l’ampleur du drame auquel il faut s’attendre. Ils ont tous vécu l’inondation de 1935 qui fit des milliers de victimes, rasa les campagnes environnantes et emporta même l’ancien pont sur la Grand’Anse. Construit sous le gouvernement de Florvil Hypollite dans les années 1890, ce pont venait à peine d’être remplacé par le président Estimé et on se demandait s’il résisterait. Les parents  ne cachent pas leurs inquiétudes et nous assomment de directives et d’injonctions.

À l’heure du souper, il fait déjà nuit. La compagnie privée d’électricité créé par Elie Lestage dans les années 1930 a déjà mis la clé sous la porte, et c’est avec des lampes au kérosène qu’on éclaire, ce qui multiplie les risques d’incendie.
Les vents atteignant durant la nuit des vitesses de plus de 125 km/heure, ils s’en prennent d’abord aux maisons les moins solides, les moins bien protégés, et tout se passe dans la ville comme dans la chanson de Mollin. Les feuilles de tôle s’envolent, forçant l’insouciant troubadour à créer des mots nouveaux pour poursuivre sa narration. Sa bouteille de rhum en main, il reprend :

Le cyclone avionnissait
Les feuilles de tôle planaient
Les arbres chevauchaient
Tandis que je courtisais.
Les mamans consolaient
Les enfants qui pleuraient
Quand aux pieds d’une bébé
Je récitais mon salvé.

    Les  bateauxTi-Florida et Sirène résistant à un nordé dans 
la rade de Jérémie                                                                
La ville est secouée sans arrêt par des bourrasques de plus en plus menaçantes.  La pluie tombe à jets continus sur les toits de tôle, créant un vacarme étourdissant. Ce bruit se mêle aux orages dont la violence nous fait peur, s’ajoutant d’heure en heure au vacarme des arbres déracinés qui s’affaissent sur les maisons de bois. Le vent s’infiltre par toutes les portes et fenêtres qu’il ouvre et entame son œuvre destructrice. Il crée, à l’intérieur des maisons des quartiers les plus exposés et les plus vulnérables, des tourbillons qui les emportent les unes après les autres.
Ayant peu de souvenirs personnels du sauve-qui- peut de ce matin du 13 octobre, j’ai sollicité le concours de quelques amis qui m’ont bombardé de données intéressantes.

De Montréal, Guy Cupidon m’a raconté qu’il était beaucoup trop jeune pour savoir ce qui s’est véritablement passé dans la nuit du 12 au 13. Il se souvient, toutefois, qu’assis sur une petite chaise il a écouté toute la nuit le bruit étourdissant du vent, de la pluie sur le toit de tôle, des arbres déracinés. Chaque fois que les parents entrebâillaient timidement une porte ou une fenêtre, c’était pour voir les fragments de toit qui s’envolaient comme des feuilles de papier. Comme presque tout le monde, il ne verra la catastrophe que le lendemain matin.

Claudette Cavé, ma cousine, son épouse, a vécu ce cauchemar de façon un peu différente dans la maison basse de Tante Lauréa, au Fond Augustin, en face de l’église protestante :

«  Vers 6 heures du matin, on entendit frapper et des cris de détresse. C’était Gérard Desgraff, vêtu d’un immense pardessus jaune, accouru au secours des voisines dont l’ancienne maison de trois étages venait de s’effondrer.

" Loy, dit-il à ma tante,  la maison d’à-côté vient de s’effondrer. En attendant le jour, je dépose les deux voisines chez toi, Dèdette (Stoodly) et Millie (Monval). Elles ne pourront pas marcher jusqu’à chez moi. "

   Le vieux lycée de la Haute Ville fut gravement endommagé,
 mais il resta debout. Courtoisie de Patricia Balandie         
Par affection et par respect pour leurs cheveux blancs, tous les enfants du quartier les appelaient Tante Dèdette et Tante Millie. Elles grelottaient et pleuraient à vous fendre le cœur. Mes frères et moi avions aussi les larmes aux yeux. Le Bon Samaritain parti, on s’est de nouveau barricadé à l’intérieur. Les vents sont tombés au début de la journée, et c’est à ce moment que nous avons pu voir ce qui s’était passé pendant la nuit. L’avocatier géant qu’il y avait dans la cour s’était effondré. L’ancienne maison à trois étages de Tante Dèdette ainsi que la minuscule maison de Tante Estime qui y était adossée avaient été détruites. Le lycée avait résisté. L’église protestante aussi. Mais un vrai désastre … » 

Le poète et romancier Robert Large, à qui je dois les deux seules photos des dégâts du cyclone, m’a envoyé sans tarder  un courriel dans lequel il raconte la catastrophe en ces termes :

«… Ma mère et moi, nous habitions alors à Bordes.  Les bourrasques furieuses redoublèrent leurs efforts vers les 11 heures du soir, si bien que le toit en tôle commença à se détacher, deux ou trois feuilles à la fois. La pluie parvint ensuite à envahir la maison. Ma mère et moi, nous dûmes nous refugier sous le portique assez large de l’entrée du salon. C’est de ce point qu’accroché aux gonds solides d’une porte de sauvetage, j’ai observé les ravages qu’effectuait le vent au-dehors. C’est alors que je vis le toit de la maison des Lavaud (actuelle demeure du sénateur Maxime Roumer) s’envoler dans les airs comme une soucoupe volante, avant d’aller s’écraser aux flancs du morne Castaches.

L’hôpital Saint-Antoine, 13 octobre 1954.
 Courtoisie de Robert Large
Enfin, vers les 8 heures du matin, on partait à pied, ma mère et moi, pour le secteur du marché ou habitaient mes grands-parents, le couple Numa Chassagne. À quelques encablures de l’hôpital, dont je t’ai donné la photo,  un autre édifice attira mon attention : La bibliothèque Sténio Vincent que dirigeait alors Flavie Philoctète. Des groupes de sinistrés se bousculaient dans la cour. Il s’agissait d’une grande quantité de résidents du quartier « Nan Koton » dont les maisons avaient été complètement détruites durant la soirée tempétueuse du 12 octobre. Marlène, Guerda et Sandra Philoctète avaient gracieusement accepté de les abriter de la pluie. Ils restèrent plusieurs mois à la Bibliothèque, en attendant de pouvoir retaper leurs cahutes ravagées par la fureur des vents. »

Autre souvenir : l’arrivée du Président Magloire. Il  visita les quartiers les plus affectés de la ville, accompagné du commandant du District, le  capitaine Laurenceau. Cette visite du président coïncida par ailleurs avec l’apparition, à l’horizon de la ville, d’une douzaine d’hélicoptères de l’armée américaine, qui se mirent ensuite à papillonner un peu partout dans le ciel de la Grand’Anse. Les Blancs Meriken distribuèrent des boites de Corn-Beef, de sardines, des sacs de riz, de mais moulu, et, ce qui nous étonna le plus, des conteneurs de lait en poudre. C’était pour la première fois qu’on en buvait à Jérémie, si bien qu’on en parlait dans tous les salons. Les Blancs offrirent aussi des balles de linge (qu’on appelle ces jours-ci des Pèpè) dont les points de distributions dans notre quartier, je m’en souviens, étaient chez les dames patronnesses Mme Pierre Sansaricq et Mme Numa Chassagne…»

Le bord de mer dévasté, 13 octobre 1954.
Courtoisie de Robert Large
Pendant ce temps, que se passait-il dans les secteurs les plus vulnérables de la ville et de la campagne ?  C’était l’apocalypse. Le vent, la pluie, le froid, la faim, la peur, le sentiment permanent de l’imminence d’une mort tragique pour soi et les enfants qui vous entourent. La fureur des vents et des eaux qui emportent tout sur leur passage : les biens, les terres, les récoltes, le bétail, tout ce qui bouge ou qu’on possède. Bref, une reprise sur écran géant du film de l’inondation de 1935 qui se limita plus ou moins aux berges des grands cours d’eau de la région, en particulier la Grand’Anse et la Voldrogue.

Très différents des souvenirs qui précèdent, ceux de Valère-Cécil Philantrope jettent un éclairage particulièrement intéressant sur le sujet. Parti pour Port-au-Prince le samedi d’avant le cyclone pour poursuivre son secondaire, Cécil n’a rien vu de ces journées d’horreur. C’est à son retour dans la ville pour les vacances de Noël qu’il a vu de ses yeux ce qui s’était passé.  À mesure que le bateau s’approchait du port, il remarquait que le paysage avait changé. Beaucoup changé. Puis brusquement, il reçût un choc qu’il n’a toujours pas oublié : de tous les arbres restés debout, aucun n’avait gardé ses feuilles. Certains avaient encore des branches, mais aucun n’avait de feuilles!

Aramys Bontemps a fait la même remarque à l’Anse du Clerc, d’où sa mère Lucélia était originaire. Il se souvient d’y être allé à pied, peu de temps après le cyclone, pour porter du secours à des parents et amis sinistrés : 

   Le bord de mer avant le cyclone Hazel - (Photo) CIDIHCA
« Les ramiers qui, à l'encontre des tourterelles ne descendent presque  jamais à  terre, ne trouvaient plus d'arbres sur lesquels  se poser, ni de graines à manger. Ils étaient donc forcés de descendre sur le sol à la recherche de quoi subsister. C'était réellement dantesque… »

Ce sentiment de fin de monde est partagé par divers amis qui ont vécu  ces événements au bord du désespoir. Monique Félix, de la Floride, m’a rapporté un fait qui avait complètement disparu de ma mémoire : le retour des vents après une période d’accalmie. Le plafond de la résidence familiale à trois étages ayant été fortement endommagé durant la nuit, toute la maisonnée avait dû se réunir d’abord au deuxième étage, puis au rez-de-chaussée :

« À 6 heures du matin, nous avons vu, dans l’entrebâillement d’une fenêtre, s’affaisser la grande maison en bois de Mme Léon Montlouis qui donnait sur notre cour arrière. À 8 heures, il y eut une accalmie et on a pu quitter la maison pour un moment. Les vents, dit-on, avaient pris la direction des montagnes de Bordes, détruisant tout sur leur passage.  Mais le pire n’était pas encore passé, même si la plupart des maisons du quartier étaient comme à genoux.

Vers 10 heures, les "quatre vents " étaient de retour avec une force renouvelée et ils mirent à plat tout ce qui avait été ébranlé. Cet épisode terminé, je me suis rendue sur la galerie d’où nous pouvions voir la mer. La vue était complètement dégagée et j’ai eu un instant le sentiment tragique que nous étions, ma grand-mère, ma sœur, mon frère et moi, les seules personnes à avoir survécu à la catastrophe. Pour moi, le reste du monde avait disparu.

Ce qui reste de La Pointe. Courtoisie d’Émile Hilaire
Ma mère, qui était diabétique, se blessa à la jambe en traversant un amas de décombres. La blessure qu’elle se fit lui fut fatale. Elle décédait un mois plus tard »

Au fil du temps,  à mesure que la famine gagnait du terrain et que la population s’enfonçait dans la misère et les privations, les secours externes aidaient à alléger tant soit peu les souffrances. Et la nature devait graduellement reprendre ses droits. Des bourgeons sont d’abord apparus, puis des feuilles, puis des branches. Puis d’autres feuilles et d’autres branches. Jusqu’à ce que la région retrouve les apparences de ce qu’elle était avant cette terrible nuit d’octobre.  De l’avis de la plupart des observateurs, elle ne s’est jamais véritablement relevée des blessures de cette nuit du 12 au 13 octobre.

Aujourd’hui encore, je crie Pitié pour les victimes de cette catastrophe et pour celles des autres qui ne cessent de frapper cette ville livrée et ce pays livrés à eux-mêmes, malgré les apparences à l’effet contraire!  Saisissons ce moment pour prier une fois de plus pour le repos des âmes des victimes de cette nuit tragique!