Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

Friday, November 14, 2014

Le film historique de l'exécution de Marcel Numa et de Louis (Milou) Drouin

Il y a juste 50 ans...
Par: Gérard Férère et Eddy Cavé
CE 12 novembre 2014 rappelle le cinquantième anniversaire de l'exécution des héros Marcel Numa et Milou Drouin dont voici un récit tiré de Armée d’Haïti après Magloire et Hitlérisme duvaliérien.

Attention : Les images de la vidéo en bas peuvent choquer
Marcel Numa (gauche) et Louis Milou Drouin  (droite ) en attente de
leur  exécution, le 12 novembre 1964.                                               
 « Après leur capture, Marcel Numa et Louis (Milou) Drouin furent conduits à Port-au-Prince, torturés, questionnés, et fusillés le 12 novembre 1964, en pleine rue, devant le cimetière. Duvalier exigea la présence des employés de l’État et des secteurs privés ; que les élèves de toutes les écoles, jardin d’enfants, primaire, secondaire, universités, soient conduits par leurs professeurs au lieu de l’exécution. Des orchestres populaires furent forcés de s’y rendre pour jouer de la musique dansante, des boissons gratuites furent distribuées, et la canaille partisane célébra la victoire de l’Hitlérisme duvaliérien sur les droits de l’homme, le respect de la vie humaine et les Commandements de Dieu. On ne détacha les cadavres des poteaux que plusieurs jours  après quand ils  étaient déjà en putréfaction ».
J'ai connu Marcel Numa enfant. Ci-après le "In Memoriam" que je lui ai consacré  dans Armée d'Haïti après Magloire et Hitlérisme duvaliérien:

 En souvenir de Marcel Numa, jeune ami que j’ai connu gamin
sur les quais de Jérémie et pour qui, depuis lors, 
 j’avais développé une affection toute particulière.
Que ton sang versé fertilise le sol d’une meilleure Haïti! 

Cinquante après la mort de Numa, les larmes me viennent encore aux yeux quand je pense à lui. Je passe la parole à mon ami Eddy Cavé, auteur de De Mémoire de Jérémien qui,  lui aussi était un des gamins sur le quai que je me faisais le plaisir d’accueillir à bord de mon bateau des Garde-Côtes:
 A l’époque du cyclone Hazel, en 1954, le port de Jérémie recevait régulièrement la visite d’une frégate des Garde-Côtes qui était commandée par deux jeunes officiers formés au Venezuela, Gérard Férère et Jean-Claude Laporte. Deux hommes d’une ouverture d’esprit extraordinaire qui nous traitaient en jeunes adultes, nous faisaient visiter leur bateau et nous parlaient de navigation sans jamais se lasser.
Marcel Numa 
 À l’époque, Marcel Numa qui avait seulement 10 ou 11 ans avait déjà succombé à l’appel du large et visitait souvent la frégate, bombardant les officiers de questions sur leur métier. Gérard avait un faible particulier pour lui et l’encouragea, sans doute sans le savoir, à opter pour ce métier.
En vacances à Miami avec Cécile Philantrope et Harry Loiseau au printemps 2004, nous passons un après midi mémorable chez les époux Nancy et  Gérard Férère. Nous parlons de tout et de rien... Gérard avait gardé de cet adolescent turbulent et au regard petillant d'intelligence qu'était Marcel Numa un souvenir mêlé d'émotion et d'admiration. (Cavé 2009:221)

  
2) Un mot d'Eddy Cavé

Chers amis, 

En écho au triste rappel ci-dessus, diffusé ce matin sur le Net par mon ami Gérard Ferère, je crois de mon devoir de souligner également le 50e anniversaire de l’exécution publique des Jérémiens  Marcel Numa et de Milou Drouin à l’entrée du cimetière de Port-au-Prince.  Cette date du 12 novembre 1964 est  entrée dans l'histoire de notre pays comme la fin tragique d'un rêve politique. Elle est aussi celle d’un viol collectif perpétré sur une jeunesse pleine de fraîcheur et d’illusions par un dictateur obsédé par l'efficacité des mesures de répression.  

 Louis Drouin avant son fusillade.
Certes Marcel et Milou étaient des prisonniers de guerre qui s'étaient lancés dans la lutte armée pour renverser un régime qui s'enfonçait  dans des pratiques sanguinaires et arbitraires dont on ne pouvait prévoir l'issue. Mais quel motif autre que le sadisme pouvait pousser le pouvoir à forcer des milliers d'adolescents à quitter leurs salles de classe pour se rendre au lieu de l'exécution? Pour les contraindre à assister au spectacle d'une exécution publique comme s'il s'agissait d'une kermesse, d'un Te Deum, d'un défilé carnavalesque? L'objectif de la dictature était manifestement de couronner par un spectacle macabre le projet machiavélique d'implantation de la présidence à vie déjà bien enclenché avec les massacres du vendredi 26 avril 1963. 

L'histoire retiendra, qu’abstraction faite de l'assassinat des membres de la famille Benoît et de l'incendie de leur domicile du Bois Verna, le gros des tueries se déroulait dans « la discrétion » des champs de tir et des cellules du Fort Dimanche ou dans l'obscurité des salles de tortures. Cette fois-ci, il fallait renforcer l'impact dissuasif et préventif des exécutions en donnant un grand coup en public. Ce sera le spectacle ahurissant de ces deux hommes dans la vingtaine solidement ficelés à un poteau et se pliant en deux sous la rafale d’un peloton d'exécution. Ce  fut le sort de Milou et de Marcel. Un divertissement forcé conçu jusque dans le détail par le dictateur lui-même. Un scénario diabolique digne des jeux du cirque de Néron. 

Trois ans plus tard, quand, en juin 1967, le président à vie voudra se payer un spectacle encore plus convaincant, il le fera au Fort dimanche en passant par les armes 19 des officiers les plus dévoués à sa personne. Satisfait des résultats de sa politique d'épuration, il jugera inutile, cette fois-ci, d’inviter les écoles au spectacle. Il se contentera d’informer l'opinion en procédant personnellement à la radio à un appel nominal des disparus. « Absent! », répondit-il de sa voix nasillarde après avoir cité le nom de chacun d’eux. Le comble du cynisme et de la mise en scène! Et quand vint le temps d'interpeller ceux qui s'étaient engouffrés dans les ambassades étrangères, il répondit avec jactance : « Ils ont pris la fuite après avoir bénéficié des faveurs de César.» Enfin, pour qui se prenait-il, ce modeste médecin de campagne devenu en moins de dix ans un redouté président à vie? Il réussit toutefois à instaurer un régime héréditaire dont, aujourd’hui encore, nous portons le poids dans toutes les sphères de la vie nationale.  

La mauvaise farce qui s'en est suivie aura quand même duré 19 ans. Dix-neuf années durant lesquelles le pays à genoux se vida des ressources intellectuelles et du savoir-faire technique dont il avait tant besoin pour se lancer dans la croisade du développement. Après le vigoureux coup de balai de 1986 au cours duquel les spectateurs de l'exécution de novembre 1964, devenus adultes, se lanceront à codeur joie dans l'application des méthodes enseignées par le dictateur défunt. Et la roue de l'histoire a continué de tourner... 

Dans un texte diffusé sur le Net en 2006, j'avais mentionné l'absence d'une vision mobilisatrice dans ce qu'on a appelé L'épopée des Treize . Je n'aurais jamais écrit ces pages avant 1986, car elles auraient fait le jeu de la dictature. Mais le moment me paraissait venu d'analyser sans complaisance les faiblesses du mouvement pour éviter qu'à l'avenir des expériences aussi coûteuses sur le plan humain et social ne soient de nouveau tentées sans la moindre chance de succès.  
Le groupe Jeune Haïti - Cliquez pour agrandir

À l’époque, j’avais aussi à l’esprit le souvenir de l’échec de la tentative de guérilla urbaine de Gérald Brisson dans laquelle Jérémie perdit un fort contingent de militants qui n’étaient pas nécessairement engagés dans la lutte armée. Si Adrien et Daniel Sansaricq sont tombés les armes à la main, Alphonse Bazile, Dominique Luc, Jean-Claude Alexandre, les Desrosiers et les modestes paysans de Gatineau étaient de paisibles citoyens fauchés pour simple délit d’opinion. 

En allumant ce matin un cierge à la mémoire de Marcel et de Milou, je n'ai renié ni l'esprit ni la lettre de mon texte de 2006. Je me suis incliné devant le courage dont ils ont fait preuve en se lançant dans ce combat inégal contre  une dictature féroce et stérile. Et j'ai salué avec humilité et admiration la dignité avec laquelle ils ont refusé la bénédiction du religieux pour entrer de pied ferme dans la légende. 

En visionnant ce matin cette séquence du film de l'exécution, diffusé sur le Net par les soins de l'organisation Haïti Lutte contre l'impunité, je n'ai pu m'empêcher de penser à la conversation échangée entre un moine espagnol et le chef taïno Hatuey condamné à mort à Cuba en 1512 pour avoir fomenté une insurrection contre les Espagnols. Au missionnaire qui lui offrait le dernier sacrement avant qu'il ne monte sur le bûcher, le guerrier taïno répondit plus ou moins ceci : « Si les Espagnols vont au ciel, moi, je préfère aller en enfer. »
  
Plutôt mourir debout que de vivre à genoux!     


Voici le film historique de l'exécution de Marcel Numa et de Louis (Milou) Drouin.
le 12 novembre 1964, contre le mur nord-ouest du cimetière de Port-au-Prince.