Après
ses études classiques, il rentra à Port-au-Prince, la capitale, pour étudier en
Sciences de la gestion. Quelques années plus tard, on le retrouve au pays de
Jacques Cartier où il se perfectionna à l’École des Hautes Études Commerciales
(HEC), une constituante de l’Université de Montréal.
À
la fin de ses études, il rentra à la Banque Fédérale de Développement du Canada
(BFDI). Ensuite, il passa plus de 30 années au ministère du Revenu du Québec, à
titre d’enquêteur professionnel, traquant les fraudes et évasions fiscales dans
les Grandes Entreprises. »
Depuis
la retraite, Max Dorismond est surtout connu pour ses prises de position, ses
nombreux articles et chroniques dans Le Nouvelliste, Haïti Connexion Culture et
le Coin de Carl. Aujourd’hui, il vient de publier son premier ouvrage DES MOTS POUR CONJURER NOS
MAUX que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt.
J’ai
été fort impressionnée par la richesse de cet essai dans lequel Dorismond
aborde une douzaine de sujets : la religion, le monde artistique, le milieu
littéraire haïtien, l’état actuel d’Haïti, l’époque de la colonisation, le
royaume des rêves, la déchéance d’Haïti, la politique haïtienne et pour
terminer la rédemption du peuple haïtien.
Ce
qui frappe surtout le lecteur c’est le style de l’auteur : direct et accessible
à tous.
Dans
ses prises de position, Dorismond ne se contente pas de dénoncer, il apporte
des suggestions voire des solutions pour l’avenir de son pays malgré une
certaine nostalgie par rapport au passé. On peut être d’accord ou réfuter ce
qu’il écrit, mais on ne saurait faire autrement que de lui reconnaitre une
grande sensibilité et sa franchise dans la dénonciation de certains faits. D’où
le livre porte bien son titre,DES MOTS POUR CONJURER NOS
MAUX.
1.
AP - Max Dorismond, qu’est-ce qui a vous a porté à écrire ce livre?
MD – 1 : Écrire pour moi est une sorte d’exutoire,
une partie de ma nature. Très jeune, j’éprouvais déjà le désir de
dénoncer les travers de la société occidentale, d’ouvrir les yeux de mes naïfs
copains, face au complot international d’un petit groupe de pays qui
s’entendait entre eux pour s’enrichir, laissant le reste de la planète à sa
misère. J’avais toujours le goût de partager les trouvailles de mes lectures
avec mon entourage.
De
là à extérioriser mes sentiments, synthétiser mes émotions, il n’y avait qu’un
simple pas à franchir. Or, l’ambiance familiale m’avait aussi facilité la
tâche. Mon père, étant un fonctionnaire au service de l’État, disposait d’une
machine à écrire à la maison. En conséquence, dans mon jeune âge, encouragé par
Papa, j’avais le privilège de taper dessus et de créer mes propres papiers, en
commençant par des petits poèmes, des chansons, etc. Ce fut un jeu.
En grandissant sous le régime duvaliériste qui avait
horreur des scribouilleurs, on se cachait pour écrire dans le noir. Car, à
l’époque, certains mots tels que : Cuba, cubisme, suffisaient pour t’envoyer
saluer Saint-Pierre. La prudence s’imposait. C’est ainsi que des concitadins,
les gars de Haïti-Connexion d’Orlando et d’Arkansas qui se remémoraient certains souvenirs culturels,
avaient réclamé mes services à la fondation de leur blog. Épris de mes
articles, le public et certains amis ont réclamé un livre. C’est ainsi que je
suis tombé dans la marmite.
2.
AP - Est-ce l’éditeur qui a choisi l’image sur la page couverture?
MD – 2 : Non. C’est une photo que mon épouse avait croquée sur son iPad, lors
d’une exposition florale au Jardin botanique de Montréal en 2010, je crois. Par
hasard, elle me l’avait proposée et j’avais acquiescé sans discussion. Le
public semble l’adorer.
3.
AP - Bien que votre ouvrage soit un travail de réflexion, on découvre dans le
choix des mots une certaine sensibilité même lorsque vous exprimez une grande
indignation. Est-ce exact?
MD – 3 : C’est exact. Au fond, c’est la nostalgie qui m’étreint. Vivre au pays des
blancs, malgré 50 années d’exil, n’est pas une sinécure. J’ai mal dans ma peau,
j’ai mal dans tout mon être de voir sombrer ce si beau pays qu’est le mien, en
vivotant à l’étranger. S’entourer de beauté, de bling-bling, de gadgets, ce n’est
pas la vie. C’est se bercer d’illusion ou, pour mieux l’exprimer en créole,
« Se pete tèt nou ». Alors, un sentiment de révolte, parfois sourde, nous accable
et nous incite à grimper dans les rideaux (par la pensée, bien sûr). Donc, se
défouler sur une feuille blanche s’avère être un dérivatif appréciable pour
cacher notre désillusion, notre trop-plein de rage, et découvrir en définitive
que nos rêves se meurent lentement, au rythme de la détérioration accélérée de
la terre qui avait bercé notre jeunesse.
4.
AP - Dans l’avant-propos du livre, une phrase m’a vraiment frappée, vous dites
: le film de notre histoire politique, avec son cortège de meurtres sordides,
d’assassinats inclassables, de haine compulsée, de trahisons inédites enlève,
toute humanité, toute valeur morale à la jeunesse. Car les multiples exemples
qui en découlent ne sont pas de hauts faits d’armes, mais des souvenirs
séditieux pour des esprits malfaisants, détraqués par l’obsession du pouvoir,
de l’argent, et que sais-je encore!
Depuis
la publication de votre livre (mai 2019), la situation du pays s’est encore
dégradée, on ne peut plus dire qu’on est au bord du gouffre, on est en plein
dedans malgré l’aide de la diaspora. Pensez-vous que l’espoir est encore permis
comme vous le souhaitez dans votre ouvrage?
MD – 4 : À voir ce que nos aînés et nos prédécesseurs nous ont légué, nous pouvons
aisément deviner l’avenir, quant à la toxicité ambiante. Or, où est passé
l’esprit de sacrifice de nos héros, où sont allés les exemples de patriotisme,
de fraternité qui ont été l’apanage de nos pères. L’individualisme croissant
qui anime l’île aujourd’hui ne se trouve pas dans nos livres d’histoire. À beau
chercher l’origine de cette contagion de maltraitance, de corruption, de
couardise, nul ne peut penser à nos braves Pères qui, nous ont au contraire
légué, l’esprit de sacrifice, de courage et de ténacité. Voilà la raison de mes
réflexions.
Toutefois,
comme je le répète assez souvent, un pays ne meurt jamais. Nous ne faisons que
passer. Par conséquent, la bévue, le mal-être, ne sont pas éternels. Donc, une
prise de conscience est capitale à un moment donné pour la génération à venir.
Avec la pertinence des réseaux sociaux ouverts sur le monde, avec cette
jeunesse alerte et trépidante, qui ne nous ressemble nullement, nous caressons
tous l’espoir de voir poindre, un jour, la rédemption d’Haïti.
5.
AP - Jérémie - Ne m’appelez plus jamais la cité des poètes - En tant que
Jérémienne de naissance, j’ai été bouleversée en voyant ce titre. J’imagine qu’en
tant que Jérémien cela a été difficile pour vous de parler des déboires de
votre ville natale plus particulièrement des vêpres de Jérémie. Aujourd’hui,
comme vous le dites si bien dans votre ouvrage, la Ville de Dumas est laissée à
l’abandon et oubliée par tous les gouvernements haïtiens. Espérez-vous qu’un
jour que Jérémie connaîtra une renaissance?
MD – 5 : Tout d’abord, je suis amer en pensant aux assassinats sordides perpétrés
au cœur de Jérémie par des assoiffés de pouvoir, des ignares patentés, des
ignorants décorés. Ces derniers se sont laissés embobiner, labourer le cerveau
et manipuler la conscience pour quelques pièces de monnaie, qui les ont
dénaturés pour les conduire, toutes voiles dehors, à la porte de la déraison.
Une ville divisée entre des entêtés qui ne jurent que par leur nombril. Des
frères de sang dénués de toute intelligence et qui n’ont pas hésité une seconde
avant de franchir le Rubicon. Hélas!
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Max et son épouse Jacqueline dans les Laurentides lors d'un petit déjeuner.
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Et
ensuite, quelle récompense avaient-ils reçue, au bout du rouleau? Presque rien.
Nada! On dirait que les autres provinces les regardent comme des pestiférés,
des indésirables à laisser tomber, des malfrats infréquentables et répugnants,
à oublier au bord de la route. Et, en réalité, ils ont été vraiment oubliés,
sur toute la ligne.
Néanmoins,
je compte sur cette faculté de la mémoire qu’est l’oubli et le facteur temps,
pour stopper cette désincarnation aux fins d’effacer les affres de cette erreur
innommable, tout en comptant sur la nouvelle génération pour amorcer la
résurrection dans un proche avenir.
6.
AP - Le lancement de votre livre a connu un grand succès au Québec. Par la suite,
il y a eu des tournées professionnelles aux États-Unis (Floride, New York,
Georgie) et également en Espagne. Est-ce que vous comptez organiser d’autres
lancements en Europe?
 |
| Lors du premier lancement au Québec ( Photo HG) |
MD – 6 : Non, je n’ai aucun projet en ce sens. Sauf si j’y suis invité. Par
contre, j’ai reçu deux invitations pour un lancement en Haïti. Mais j’hésite à
y mettre les pieds pour le moment. Laissons passer la caravane. On y reviendra.
7.
AP - Vous me semblez quelqu’un de très créatif, si vous deviez vous décrire en
tant que personne, comment le feriez-vous?
RÉP
– 7 : Comme la plupart des individus, sortir du quotidien occupe une place de
choix dans mes décisions. La médiocrité m’effraie et m’énerve. Donc, on fixe la
lune pour atteindre les étoiles. Ainsi, j’ai pu réaliser la majorité des
objectifs que je m’étais assignés, pour moi, pour mes filles, pour ma famille
élargie et même pour ma famille de proximité. Ça a marché.
J’ai
toujours été aiguillonné par cette tendance à pousser les autres, souvent de
purs étrangers, à se dépasser. C’était comme une démangeaison, une envie folle
d’aider les autres dans le besoin. C’est une faiblesse, je la concède. C’est
une partie de moi. Souvent, j’ai eu à me mordre le pouce pour en avoir trop
fait. La reconnaissance n’est pas toujours au rendez-vous. Aujourd’hui, je mets
la pédale douce, car, en prenant le train de la vie, sans nulle prudence, on
peut frapper un mur. Et j’en avais frappé. Je crois que c’est le seul trait de
créativité chez-moi. Après, c’est la routine habituelle : vivre la vie au jour
le jour, un point c’est tout!
Néanmoins,
certaines situations dans le quotidien m’horripilent et m’obligent parfois à
sortir de mes gongs, quand l’évènement dépasse le cadre de la civilité : c’est
l’injustice érigée en système. Dans ces moments de dépassement, j’enfourche ma
plume ou je pianote sur mon clavier aux fins de sortir de cet accès
d’impatience, de cette sourde rancœur, en accouchant mes réflexions, mes «
non-dits » sur une feuille blanche, d’où la compilation des articles qui ont
contribué à la naissance de mon livre, « Des mots pour conjurer nos maux ».
Le
titre éponyme en veut tout dire. C’est exactement, un ensemble de non-dits, une
compilation d’aigreur et d’exaspérations enfouies, que je ne pouvais contenir,
sous peine d’explosion.
Entre
autres créativités concrètes, puisque c’est la question, je peux vous parler
d’une application informatique que j’avais mise sur pied au temps de mes études
en gestion. Au balbutiement de l’ordinateur et à l’arrivée d’Excel, j’avais
utilisé l’intelligence de la machine pour introduire des formules de
mathématique financière pour monter un système qui me permet d’investir de
l’argent dans un actif donné et prévoir mon profit futur avant d’investir un
centime. D’où l’expression que je répète souvent à mes associés, mes enfants ou
amis qui réclament mes conseils : « Il faut savoir où va un dollar avant de le
dépenser ». C’est un formulaire électronique qui a fait ses preuves dans la
famille, dans mes investissements personnels et chez certains amis. Voilà!
J’espère avoir fait œuvre utile.
8.
AP - Si je me fie à vos écrits, la politique semble tenir une place importante
dans votre vie. En dénonçant l’injustice, souhaitez-vous en tant que membre de
la diaspora partager un jour votre expérience et votre compétence avec nos
compatriotes en Haïti?
MD – 8 : Partager mes expériences avec les compatriotes d’Haïti! Hum, la grosse
question! Au prime abord, je souligne qu’à mon âge, cette intention ne m’a
jamais effleuré l’esprit, en raison des traumatismes subis, justement en Haïti.
Étant un type très émotif, qu’un rien déstabilise, je ne me vois pas dans mon
pays d’origine, en situation de composer avec mes congénères sur le terrain
pour le bien-être de mes frères et puis rater l’objectif pour les diverses
raisons appréhendées au départ, telles que la couardise, l’hypocrisie, la
traîtrise, la mauvaise foi, la corruption… la liste est non-exhaustive. Pour
ce, je préfère rester dans mon coin avec mon ordi pour dénoncer, critiquer et
proposer des solutions. Après toutes ces années à l’extérieur, nous sommes des
extravertis, des quantités exogènes à utilité restreinte, malgré la masse
d’expériences accumulées au fil du temps. Trop d’Indiens ne garantissent pas
toujours la victoire!
9.
AP - Vous parlez un peu de votre famille dans le livre. Qu’est-ce qu’elle
représente pour vous?
MD – 9 : C’est mon point d’ancrage, le phare vers lequel je me dirige en toutes
circonstances. Dans le pays d’accueil choisi, nos relations avec les
autochtones (entendons ici: les Québécois) se résument à un rapport de
proximité. Ce n’est pas comme chez nous là-bas, où on se sent comme dans un
gros village, où la maison du voisin représente un havre de sécurité pour tous.
Au pays d’accueil, c’est le repli sur soi. Et la famille devient le berceau, le
terreau, la source vers laquelle on se retourne pour se rafraîchir quand le
stress de l’exil nous tenaille.
10.
AP- Est-ce indiscret de vous demander si vous comptez écrire un prochain livre?
MD – 10 : Écrire un autre livre, je n’y ai pas tellement pensé. C’est comme pour
le premier, l’intention n’y était pas. Comme le public s’était fait insistant,
j’ai succombé, faute de choix. Demain, si la demande se réitère, la possibilité
de publier un nouveau ne me fera pas de tort. Ce sera peut-être dans le même
style : un livre de relaxation, invitant à la réflexion. Un bouquin à lire en
dilettante et sans chichi. Mais, en attendant, perdu dans mes pensées, je
préfère regarder passer le temps tout en réfléchissant sur l’actualité
chevrotante d’aujourd’hui, avec son lot d’incertitudes à désarçonner même les
plus coriaces.
11.
AP - Qu'aimeriez‑vous ajouter à l'intention des lecteurs de la revue POUR
HAÏTI?
RÉP
– 11 : Je les invite à concrétiser leurs rêves les plus secrets, soit de voir
leur pays ressusciter en paix et en beauté, avec les plus beaux souvenirs d’hier
enfouis quelque part en eux. Qu’ils continuent à lire la revue « Pour Haïti »,
l’un des liens qui les rattache encore à ce paradis presque perdu, pour que
l’oubli ne fasse pas litière de leurs rêves.
12.
AP - Merci Max Dorismond de m’avoir accordé cette entrevue.
MD – 12 : Bienvenue, ma chère!