 |
| Dieudonné Larose |
Par Hervé Gilbert
Dieudonné Larose s’en est allé. Avec lui
disparaît une voix, mais demeure une présence : celle d’un artiste dont le
timbre, la sensibilité et la conscience résonneront encore longtemps dans la
mémoire collective haïtienne. Figure majeure de la musique populaire haïtienne,
il sut transformer le quotidien en poésie et les blessures collectives en mélodies
porteuses d’espérance.
Sa voix, immédiatement reconnaissable, portait
l’âme d’Haïti. Elle chantait l’amour et l’absence, la lutte et la dignité, la
nostalgie et l’espoir. À travers ses chansons, Dieudonné Larose accompagna des
générations — dans les festivals, les bals populaires — jusqu’à la diaspora,
lors de soirées festives où sa musique demeure un lien vivant entre l’exil et
la terre natale.
Il fit ses débuts au sein du Shoogar Combo,
notamment lors du carnaval Pigeon, avec entre autres une chanson à succès
dédiée à « maman », avant de rejoindre le DP Express, où il marqua durablement
les esprits avec Gran Nana. Ces expériences forgèrent son identité artistique
et affirmèrent une présence scénique déjà remarquable.
C’est toutefois au Canada, avec le groupe
Missile 727, qu’il s’imposa pleinement. Des titres comme Mandela, Guerre
mondiale, Jolie Minou, Rasanble ou Limbé s’inscrivirent durablement dans le
paysage musical. Accessibles et profonds, ces morceaux révélèrent un artiste
engagé, capable de rassembler sans jamais renoncer à la lucidité.
Au-delà de la voix et de l’engagement, Dieudonné
Larose imposait aussi une signature visuelle rare. Styliste de fait, il était
son propre couturier, dessinant lui-même ses costumes de gala avec un sens aigu
du détail et du protocole. Sur scène, son élégance n’était jamais ostentatoire
: elle relevait d’une discipline, d’un respect du public et de l’art. Il
demeure l’un des rares artistes haïtiens à avoir élevé l’habillement au rang de
langage scénique, toujours impeccablement vêtu, maîtrisant l’allure comme la
posture. Cette rigueur vestimentaire accompagnait une présence magnétique : dès
qu’il apparaissait, la salle s’animait, et les refrains de ses chansons, connus
de tous, étaient repris en chœur. À cet instant précis, Dieudonné Larose
cessait d’être un simple interprète pour devenir une véritable icône de la
musique haïtienne, à la fois élégante, populaire et profondément respectée.
Avec Mandela, chanson devenue un hit à une
époque où Nelson Mandela était encore emprisonné, Dieudonné Larose inscrivit la
musique populaire haïtienne dans une dimension historique et panafricaine.
L’œuvre dépassa le simple divertissement pour devenir un acte de solidarité
internationale, rappelant qu’Haïti demeure attentive aux combats pour la
liberté et la justice à travers le monde. Ce message fort lui valut plusieurs
distinctions et plaques d’honneur sur le continent africain.
C’est dans cette continuité mémorielle que
s’inscrit la vidéo de Mandela, publiée il y a dix-sept ans sur ma chaîne
YouTube, où l’on voit Dieudonné Larose, aux côtés du groupe Top Vice, lors
d’une prestation en Martinique. Plus qu’une simple archive, ce document
témoigne de la portée caribéenne et universelle de son œuvre, ainsi que de la
force intacte de l’artiste sur scène.
Au-delà du chanteur, c’est une conscience
culturelle que nous perdons. Sur scène comme dans ses textes, Dieudonné Larose
captivait son public tout en dénonçant, avec courage et éloquence, les
inégalités sociales. Il fut bien plus qu’un interprète : une voix de
contestation, un messager, à l’instar de Bob Marley.
Haïti et sa diaspora pleurent l’un de leurs fils
les plus sensibles. Mais son départ n’est pas un silence. Ses chansons
demeurent comme des repères et des archives vivantes, témoins d’un peuple qui
continue de se raconter à travers la musique.
À sa famille, à ses nombreux enfants et
petits-enfants à travers le monde, à ses proches, à ses compagnons de scène et
à tous ceux que sa voix a touchés, nous adressons nos plus sincères
condoléances. Dieudonné Larose n’est plus parmi nous, mais il ne nous quitte
pas. Par son art, il entre dans l’éternité.
 |
Hervé Gilbert
|