HCC- Une trilogie de lettres destinée à élever la réflexion de nos lecteurs à son plus haut niveau.
Au fil des rubriques de HCC, nous faisons de notre mieux pour gâter nos lecteurs avec des textes
fouillés, bien équilibrés et soigneusement illustrés.
HCC - Une érudition immense dans les domaines : « de la politique, de l'histoire, des religions, de la culture et des arts en général. »
Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte...
Je ne peux me retenir d’ajouter ma voix à celle de la
famille même si je ne sais vraiment quel hommage rendre à ce professeur dont l’amitié
magistrale m’a encouragé et orienté depuis les Hautes Études Internationales d’Haiti
jusqu’au terme de sa vie à Montréal.
Serge, esprit vif et perçant, d’un charisme indéniable,
a donné son temps et son savoir à la jeunesse de son pays avec une immense générosité.
Un prof qui se sentait responsable de demain et comptable devant les générations
à venir. Cet homme du monde des idées avait aussi une enviable puissance de
travail.
Enfin, un Haïtien tout court, un homme du peuple
haïtien en familiarité avec tout ce qui a trait aux mœurs populaires, aux
traditions du pays, au folklore. Serge Foucand une source inépuisable d’émerveillement,
une source irremplaçable de connaissance. Ce me fut un inestimable privilège de
l’avoir rencontré.
Nous avons vécu de bonnes années d’amitié. On a eu de joyeuses
parties de rire. J’ai été témoin de moments splendides de sa vie dont la
famille est le centre de gravité. Je le savais qu’il n’allait pas bien, allongé
sur un lit, soumis au déclin et à la maladie mais l’annonce de son décès m’a
atteint avec une effroyable soudaineté. Depuis, le temps me parait pesant. Je
ne cesse de penser à cet homme qui a une essence, une histoire, une structure,
une humanité. De tels hommes s’épanouissent, s’évanouissent. Ils ne
disparaissent pas, ils continuent. Adieu Serge et merci pour tant de marques
d’affection.
Dieudonné Larose s’en est allé. Avec lui
disparaît une voix, mais demeure une présence : celle d’un artiste dont le
timbre, la sensibilité et la conscience résonneront encore longtemps dans la
mémoire collective haïtienne. Figure majeure de la musique populaire haïtienne,
il sut transformer le quotidien en poésie et les blessures collectives en mélodies
porteuses d’espérance.
Sa voix, immédiatement reconnaissable, portait
l’âme d’Haïti. Elle chantait l’amour et l’absence, la lutte et la dignité, la
nostalgie et l’espoir. À travers ses chansons, Dieudonné Larose accompagna des
générations — dans les festivals, les bals populaires — jusqu’à la diaspora,
lors de soirées festives où sa musique demeure un lien vivant entre l’exil et
la terre natale.
Il fit ses débuts au sein du Shoogar Combo,
notamment lors du carnaval Pigeon, avec entre autres une chanson à succès
dédiée à « maman », avant de rejoindre le DP Express, où il marqua durablement
les esprits avec Gran Nana. Ces expériences forgèrent son identité artistique
et affirmèrent une présence scénique déjà remarquable.
C’est toutefois au Canada, avec le groupe
Missile 727, qu’il s’imposa pleinement. Des titres comme Mandela, Guerre
mondiale, Jolie Minou, Rasanble ou Limbé s’inscrivirent durablement dans le
paysage musical. Accessibles et profonds, ces morceaux révélèrent un artiste
engagé, capable de rassembler sans jamais renoncer à la lucidité.
Au-delà de la voix et de l’engagement, Dieudonné
Larose imposait aussi une signature visuelle rare. Styliste de fait, il était
son propre couturier, dessinant lui-même ses costumes de gala avec un sens aigu
du détail et du protocole. Sur scène, son élégance n’était jamais ostentatoire
: elle relevait d’une discipline, d’un respect du public et de l’art. Il
demeure l’un des rares artistes haïtiens à avoir élevé l’habillement au rang de
langage scénique, toujours impeccablement vêtu, maîtrisant l’allure comme la
posture. Cette rigueur vestimentaire accompagnait une présence magnétique : dès
qu’il apparaissait, la salle s’animait, et les refrains de ses chansons, connus
de tous, étaient repris en chœur. À cet instant précis, Dieudonné Larose
cessait d’être un simple interprète pour devenir une véritable icône de la
musique haïtienne, à la fois élégante, populaire et profondément respectée.
Avec Mandela, chanson devenue un hit à une
époque où Nelson Mandela était encore emprisonné, Dieudonné Larose inscrivit la
musique populaire haïtienne dans une dimension historique et panafricaine.
L’œuvre dépassa le simple divertissement pour devenir un acte de solidarité
internationale, rappelant qu’Haïti demeure attentive aux combats pour la
liberté et la justice à travers le monde. Ce message fort lui valut plusieurs
distinctions et plaques d’honneur sur le continent africain.
C’est dans cette continuité mémorielle que
s’inscrit la vidéo de Mandela, publiée il y a dix-sept ans sur ma chaîne
YouTube, où l’on voit Dieudonné Larose, aux côtés du groupe Top Vice, lors
d’une prestation en Martinique. Plus qu’une simple archive, ce document
témoigne de la portée caribéenne et universelle de son œuvre, ainsi que de la
force intacte de l’artiste sur scène.
Au-delà du chanteur, c’est une conscience
culturelle que nous perdons. Sur scène comme dans ses textes, Dieudonné Larose
captivait son public tout en dénonçant, avec courage et éloquence, les
inégalités sociales. Il fut bien plus qu’un interprète : une voix de
contestation, un messager, à l’instar de Bob Marley.
Haïti et sa diaspora pleurent l’un de leurs fils
les plus sensibles. Mais son départ n’est pas un silence. Ses chansons
demeurent comme des repères et des archives vivantes, témoins d’un peuple qui
continue de se raconter à travers la musique.
À sa famille, à ses nombreux enfants et
petits-enfants à travers le monde, à ses proches, à ses compagnons de scène et
à tous ceux que sa voix a touchés, nous adressons nos plus sincères
condoléances.Dieudonné Larose n’est plus parmi nous, mais il ne nous quitte
pas.Par son art, il entre dans l’éternité.
Le konpa, désormais reconnu par l’UNESCO comme patrimoine
culturel immatériel de l’humanité, dépasse largement les frontières d’Haïti.
Plus qu’un genre musical, cette reconnaissance célèbre une mémoire collective,
un art de vivre et une manière unique pour un peuple de transformer son
histoire — parfois douloureuse — en rythme, en élégance et en partage.
Né au milieu du XXᵉ siècle sous l’impulsion du maestro
Nemours Jean-Baptiste, tissant avec virtuosité les rythmes africains et
latino-américains, le konpa, autrefois orthographié compas, s’est imposé comme
la colonne vertébrale de l’identité musicale haïtienne. Danse et langage, lien
social et célébration, expression populaire et émancipation, il unit les
Haïtiens, ici comme à l’autre bout du monde, par le pouvoir universel de la
musique.
Des confins d’Haïti aux grandes métropoles de sa
diaspora, le konpa a accompagné les joies collectives, témoigné des crises,
porté les élans amoureux et transmis, de génération en génération, une idée
profonde de la dignité par la musique. En l’inscrivant à son patrimoine,
l’UNESCO célèbre cette continuité vivante et la formidable capacité du konpa à
se réinventer sans jamais renier ses racines.
Cette reconnaissance a des retombées multiples et
profondes. Sur le plan culturel, elle protège et valorise le konpa, favorise sa
transmission aux jeunes générations et offre une visibilité internationale
accrue aux musiciens, compositeurs, danseurs et chercheurs haïtiens, longtemps
marginalisés malgré leur influence sur les musiques caribéennes et
afro-diasporiques.
Économiquement et touristiquement, elle ouvre de
nouvelles perspectives : festivals, circuits culturels, industries créatives,
initiatives éducatives et projets d’archivage musical bénéficient d’un regain
d’intérêt mondial. Musicalement, le konpa s’inscrit formellement dans les
banques de rythmes, les productions de séquences électroniques et
contemporaines, renforçant sa présence dans les musiques actuelles et créant
des opportunités tout en valorisant un savoir-faire local authentique.
Dans un contexte où Haïti est trop souvent réduite à ses
crises et à l’instabilité politique, cette consécration agit comme un
contre-récit puissant. Elle rappelle que le pays demeure une terre de création,
de raffinement et d’innovation culturelle. Le konpa s’érige en ambassadeur de
cette vitalité : il raconte Haïti autrement, par le mouvement, la mémoire et
l’harmonie.
Reconnaître le konpa, c’est reconnaître la voix d’un
peuple qui, malgré les épreuves, continue de faire danser le monde avec un
rythme joyeux et cadencé. En cette fin d’année 2025, Haïti peut inscrire deux
notes positives à son palmarès : la qualification des Grenadiers pour la Coupe
du monde 2026 et la consécration du konpa comme patrimoine culturel immatériel
de l’humanité.
Au-delà de la célébration, l’inscription du konpa au
patrimoine mondial fédère la diaspora et les communautés locales, illustrant
que la culture haïtienne peut générer influence, cohésion et développement.
Elle constitue un levier stratégique pour projeter une image de résilience et
de créativité sur la scène globale, et affirme que la musique reste l’un des
plus puissants vecteurs d’identité et de dialogue interculturel.
Jocelyne Frédéric Gauthier Ex-conseillère municipale d'Auteuil de 2013 à 2025
Par Max Dorismond
Il était très difficile de
croiser Jocelyne Gauthier sans avoir remarqué ce signe de détente au coin de
ses lèvres. Elle était toujours en confiance. Elle aimait le monde. La chaleur
humaine était son carburant.
Laissant sa terre natale
(Jérémie-Haïti), pour des cieux plus cléments, Jocelyne s’était installée au
Québec pour poursuivre des études universitaires. Elle «avait obtenu un
baccalauréat couvrant un large éventail de domaines, tels que la gestion des
services municipaux, les sciences sociales et les relations interethniques». Ce qui
l’amena à débuter sa carrière au ministère de l’Immigration à Montréal.
Remarquant son humanisme
débordant, une connaissance lui avait suggéré d’aller en politique. À ces mots,
ne suivant que son étoile, elle décida de briguer un poste en affaires
municipales à Laval, sa ville de résidence, sous la bannière du Mouvement
Lavallois. Elle a été élue au premier essai à titre de Conseillère.
Ce poste lui seyait comme
un gant, au point qu’elle a été réélue à trois occasions, pour finalement clore
son mandat le lundi 10 novembre, 10 jours avant son décès,
survenu au cours de son sommeil.
Tout politicien,
habituellement, parle des deux côtés de la bouche pour endormir le votant. Ce
n’est pas le cas de notre amie Jocelyne qui allait au-devant de ses commettants
pour s’enquérir de leurs besoins. Ce comportement lui a valu l’admiration de
ses pairs, et ses fidèles partisans n’ont jamais rechigné à lui confier une
nouvelle mission sans interruption, depuis plus de 12 ans.
Dans l’histoire politique
de la deuxième ville du Québec qu’est Laval, elle s’avérait être la première
élue d’origine haïtienne au Conseil Municipal. Elle est aussi la première
femme, toutes races confondues, à présider aux destinées de la Société de
Transport de Laval (STL), une entité qui administre un budget de 190,5 millions
de dollars au service de sa population.
À entendre le maire
Stéphane Boyer roucouler de satisfaction dans son hommage à la disparue, on
doit comprendre toute la confiance qu’il avait placée en cette dernière, pour
lui octroyer cette présidence tant convoitée. Avec chaleur et enthousiasme, il
la décrit comme : «une femme flamboyante,
avec un sens de l’humour inimitable. Elle aura marqué la vie politique de cette
ville à sa manière : avec panache, droiture et intégrité».
S’il fallait énumérer les
actes bienfaiteurs de Jocelyne envers ses électeurs et la communauté haïtienne
en particulier, la lecture serait fastidieuse. Résumons simplement l’un des
nombreux commentaires d’un groupe de bénéficiaires de sa municipalité qui souligne
ce qui suit : «Engagée, humaine et toujours présente pour
Auteuil, elle a marqué notre milieu par son soutien, son caractère et son
authenticité. Nous garderons d’elle le souvenir d’une femme passionnée, proche
des gens et profondément attachée à son quartier…». (Loisirs
Ste-Béatrice à Laval).
Que dire de plus! Nous ne
pouvons passer outre le flamboyant succès de notre compatriote. Sa réussite conforte
notre fierté. Très tôt, elle avait dit adieu à sa terre natale pour voguer vers
l’inconnu. Le cœur léger, et le stress pour compagnon, elle a frappé à la porte
d’une grande institution pour la quitter prématurément, après l’avoir
transformée grâce à sa vision, sa compétence et son humanisme. Le courage, la
rectitude morale et le sens de l’honneur de la regrettée disparue laissent au
cœur de la diaspora un peu de baume et un zeste de dignité.
Adieu, ma chère Jocelyne, Tu aurais pu vivre encore un peu, pour
paraphraser le chantre Jean Ferrat. Mais le destin l’a voulu autrement. On
n’oubliera jamais le trésor de ta présence et de ta générosité. Et comme l’avait
écrit Arthur Rimbaud : «les souvenirs, c’est ce
qu’on peut amener de plus beau dans l’éternité».
Ma chère Jocelyne, toute
la diaspora haïtienne te dit chapeau! Nous te devons tous, une
fière chandelle. Nous partageons avec tes proches la douleur de ce départ
prématuré, tout en présentant nos plus sincères condoléances à tes garçons,
Jean-Marc (Pavina) et Jules-André, tes sœurs, Margareth et Naïvi, ton frère Clodel,
tes neveux et nièces, tout en ayant une douce pensée pour ton défunt mari,
notre regretté Julio Gauthier
qui t’attend auprès de l’Être suprême.
Il n’était pas seulement un guitariste virtuose, ni une voix
dans le chœur tumultueux de la musique haïtienne : il était une vibration, une
âme en mouvement, un souffle de poésie posé sur six cordes. Avec la disparition
d’André “Dadou” Pasquet, c’est plus qu’un artiste qui s’éclipse : c’est une
école d’élégance, de rigueur, d’audace et de tendresse sonore qui se tait
doucement. Cofondateur du Magnum Band aux côtés de son frère Claude “Tico”
Pasquet, il avait façonné l’un des ensembles les plus emblématiques de notre
patrimoine musical.
Dadou Pasquet appartenait à cette caste rare de musiciens que
l’on ne peut contenir dans un style, un genre ou une époque. Il était plus
qu’un artiste : il était une présence. Un trésor culturel qui dépassait Haïti —
et c’est peut-être là, dans cette grandeur silencieuse, que réside l’une de nos
plus grandes tristesses. Au fond de moi, j’ai souvent rêvé qu’il fût né
ailleurs, ou qu’il évoluait dans un pays où l’on sait reconnaître ses génies de
leur vivant, où l’on ne confond jamais discrétion avec insignifiance.
Malgré la noblesse de son art, Dadou n’a jamais bénéficié,
dans sa propre communauté, de la reconnaissance à la hauteur de son génie créatif et
de la délicatesse de son jeu. Les Frères Déjean, le Magnum Band faisaient
partie de ces rares phares musicaux capables de hisser Haïti sur les grandes
scènes du monde — avec élégance, intelligence et émotion. Pourtant, ces
formations n’ont jamais reçu les honneurs ni la place que leur art méritait
légitimement.
Et voilà que le temps du deuil ramène les regrets… Des larmes
tardives, certes, mais qui témoignent malgré tout de l’amour — ou peut-être du
remords — d’un pays qui réalise trop souvent après coup la valeur de ses
trésors.
Dans les accords de Dadou, façonnés d’un doigté magique et
inégalé, vibraient la douce nostalgie du temps qui passe, la mélancolie du
konpa, la maestria, et cette lumière discrète — l’espérance d’un peuple en
quête de beauté. Ses notes ne s’écoutaient pas seulement : elles se
déplaçaient, entraient dans le cœur des gens comme entrent les choses vraies,
sans fracas, sans arrogance — mais pour y demeurer.
Maestro Dadou ne jouait ni avec onglet ni avec médiator : ses
doigts, au contact direct de la corde, laissaient parler la finesse de son
toucher et la profondeur de son expression. Dans ses compositions — les unes
plus poignantes que les autres — chaque note respirait, chaque accord avait une
âme.
Ses créations musicales sont devenues des repères affectifs,
des lieux de mémoire où l’âme haïtienne vient se reconnaître, danser,
réfléchir… ou simplement se souvenir. Et parmi ces œuvres, l’une se distingue
comme un cri de dignité, de beauté et d’espérance : Liberté, un morceau où la
guitare de Dadou parle au cœur comme une voix humaine. Une vidéo rare, d’une
intensité émotionnelle exceptionnelle, que je vous invite à découvrir
ci-dessous.
Fondé en 1976, Magnum Band n’était pas seulement un orchestre
: c’était un langage. Une école musicale où le konpa devenait pensée,
sophistication, élégance. Une fusion subtile entre jazz, soul, tradition
haïtienne, conscience sociale et émotion pure. Sous la direction artistique de
Dadou, les solos de guitare se faisaient discours, les cuivres devenaient
conversations, et la musique racontait l’histoire d’un peuple. Le slogan disait
juste : Magnum n’était pas seulement différent — il était la seule différence.
Mais dans sa quête d’harmonie entre les cultures, Dadou
Pasquet avait aussi laissé une empreinte précieuse au-delà des frontières
haïtiennes. Sa guitare et sa voix, toujours en équilibre entre finesse et
profondeur, avaient magnifié d’autres grandes signatures musicales, comme celle
de Teddy Pendergrass dans Close the Door, et
trouvé écho auprès d’autres voix de la Caraïbe. Parmi ses collaborations les
plus marquantes, son duo avec la chanteuse guadeloupéenne Tanya Saint-Val, dans vérité, demeure l’un des plus émouvants dialogues musicaux du monde créole.
Cette vidéo 👉Vérité, que
j’ai publiée il y a dix-sept ans sur ma chaîne YouTube, dépasse désormais plus
d’un million de vues — preuve éclatante de la délicatesse, de la force et de la
portée universelle de leur art.
Son héritage ne se mesure pas en albums ni en trophées, mais
en émotions, en musiciens inspirés, en vocations nées en silence. Dadou Pasquet
n’était pas seulement une étoile : il était une constellation. Une élégance
musicale gravée à jamais dans la mémoire des mélomanes.
Haïti Connexion Culture, avec respect, émotion et gratitude,
présente ses sincères condoléances à son épouse, à ses enfants, à ses
petits-enfants, à son frère Tico, son alter ego musical, ainsi qu’à ses
millions de fans à travers le monde.
Haïti, les Antilles et la diaspora pleurent un maître, un
sage, un frère. Mais la musique, elle, ne pleure pas. Elle lui sourit. Car elle
sait qu’il n’a pas disparu : il a simplement changé d’octave. Il est parti,
oui. Mais quelque part, entre un accord suspendu et une note qui s’envole,
Dadou Pasquet respire encore. Et si l’on tend l’oreille — vraiment — on
l’entendra, discret, élégant, chanter avec l’éternité : Sole Ale.
Il y a des dates qui ne vieillissent pas. Elles ne s’effacent ni dans les discours ni dans les cœurs. Le 18 novembre fait partie de celles-là. En 1803, elle a donné naissance à l’idée haïtienne de liberté. En 2025, elle a rappelé que malgré les blessures, Haïti sait encore se lever.
Cette date n’est pas seulement une commémoration : c’est un battement de cœur national. C’est le jour où, sur le champ de Vertières, une armée composée d’anciens esclaves, de paysans et de soldats improvisés a déjoué l’un des plus puissants régimes militaires du monde, faisant naître l’idée haïtienne de dignité et d’existence.
Ce 18 novembre 2025, le pays a vécu une autre émotion, dans un autre registre, mais portée par le même élan intérieur. Ce soir, les Grenadiers ont fait plus que se qualifier pour la Coupe du monde : ils ont réveillé une fierté longtemps enfouie. Une victoire sportive, certes, mais surtout une victoire symbolique — presque philosophique : celle d'une nation qui, malgré ses douleurs, trouve encore la force de se célébrer.
Une équipe en exil, mais jamais sans drapeau
La qualification n’a pas été facile. L’équipe nationale a joué loin de ses terres, privée de stade, de public, parfois même de repères. Une sélection en exil, contrainte de représenter un pays que beaucoup regardent avec inquiétude ou compassion, rarement avec admiration. Pourtant, match après match, la conviction est née : l’Haïti du football n’était pas seulement une équipe — elle était une résistance.
Le match décisif, disputé loin du sol national, fut comme un écho de Vertières : silence, tension, incertitude… puis explosion de vie. Une victoire 2-0, modeste sur le papier, mais immense dans sa portée. Ce soir , les supporteurs n’ont pas seulement célébré un score — ils ont célébré une preuve : Haïti existe encore — et dans l’avenir.
Et c’est précisément cette coïncidence qui donne à l’événement sa force symbolique. Ce 18 novembre, deux siècles après le combat fondateur, le pays a connu une autre forme de victoire — pacifique, collective, mais chargée de la même idée : se lever face à l’impossible.
Dans les rues défoncées de Port-au-Prince, du Cap-Haïtien, dans les quartiers de Montréal, Miami, Paris ou Santiago, diaspora et pays se sont rejoints dans le même souffle. Dans les radios communautaires, sur Facebook, Instagram, TikTok, dans les salons populaires et les familles dispersées, une phrase revenait : « Vertières encore ». Ce n’était pas une nostalgie. C’était une continuité.
Cette victoire ne change pas tout. Mais elle change quelque chose. La qualification à la Coupe du monde ne résoudra ni l’insécurité, ni la pauvreté, ni l’exil. Mais elle réveille quelque chose de précieux : la conscience que malgré ses blessures, Haïti n’a pas dit son dernier mot.
Cette victoire, à la frontière du sport et de la mémoire, ne fabrique pas de trophées — elle fabrique des regards. Elle transforme la perception que les Haïtiens ont d’eux-mêmes, et c’est peut-être là le premier pas de toute renaissance.
Vertières fut une conquête militaire. Cette qualification est une conquête symbolique. Mais toutes deux se rejoignent dans une même idée :Haïti ne renonce jamais.
Quand le compas se fait symphonie, Boston retient son souffle…
Par Hervé Gilbert,
Le 16 novembre 2025, ce n’était ni un simple spectacle, ni un
concert parmi tant d’autres : c’était une rencontre entre l’élégance du son et
la noblesse de l’émotion. Dans la majestueuse enceinte du Boston Symphony Hall,
bâtie au début du XXᵉ siècle et foulée par les plus grands orchestres du monde,
Nu Look — en formation symphonique — a offert une
soirée où la musique n’était plus seulement entendue : elle était ressentie,
habitée, respirée.
Sous ces voûtes conçues pour magnifier l’acoustique, chaque note
trouvait sa place naturelle, comme si la salle elle-même avait été créée pour
accueillir cette fusion entre la sophistication orchestrale et la sensibilité
haïtienne. Nu Look n’a pas simplement interprété ses titres : le groupe les a
transformés en récits sonores, en paysages d’émotion, en fragments de mémoire
collective.
Une brève fenêtre sur l'atmosphère du Boston Symphony Hall
Boston a battu au rythme d’une élégance rare. Orchestre
emblématique du compas moderne, Nu Look y a livré bien plus qu’une performance : une
symphonie vivante, où chaque note devenait émotion et chaque accord, récit.
Arly Larivière, fidèle à son style — sobre, charismatique, presque orchestral —
a conduit musiciens et mélomanes comme un chef d’orchestre mène ses violons.
La voix, les cuivres, les cordes et les percussions se sont
entremêlés dans une harmonie soyeuse, rappelant que lorsque Nu Look joue en
mode symphonie, ce n’est pas juste de la musique : c’est une conversation entre
l’âme et le tempo.
Les classiques du groupe, revisités avec délicatesse, ont pris la
couleur d’un souvenir, la texture d’une brise familière. À Boston, le compas a
dansé avec la distinction — et Nu Look, une fois de plus, a prouvé qu’il
pouvait faire vibrer les cœurs avec la même intensité qu’il fait vibrer les
pistes de danse.
Le
public est reparti comblé, mais avec une seule certitude :cette symphonie, on voudrait l’entendre
encore… et toujours.