Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

Tuesday, July 28, 2026

Historique : Edwin Raymond devient le premier shérif haïtiano-américain de la ville de New York

Edwin Raymond
Shérif de la ville de New-York

Par Hervé Gilbert

La ville de New York a été le théâtre d'un moment historique le lundi 27 juillet 2026. Dans une cérémonie empreinte de solennité, présidée par le maire Zohran Kwame Mamdani, Edwin Raymond a officiellement prêté serment comme shérif de la ville, inscrivant son nom dans l'histoire comme le premier Américain d'origine haïtienne à accéder à cette prestigieuse fonction.

Cette prestation de serment vient confirmer une nomination annoncée à la fin du mois de mai, après la révocation du précédent shérif, Anthony Miranda. Depuis cette date, Edwin Raymond assumait déjà les responsabilités du poste. Son investiture officielle marque désormais le début d'un mandat qui dépasse la simple portée administrative : il incarne un symbole de mérite, d'intégrité et de représentation pour toute une communauté.


Né à Brooklyn et élevé à East Flatbush, quartier où la diaspora haïtienne est profondément enracinée, Edwin Raymond est le fils d'immigrants haïtiens venus aux États-Unis avec l'espoir d'offrir un avenir meilleur à leurs enfants. Diplômé en justice pénale du John Jay College, il rejoint le Département de police de la ville de New York (NYPD) à seulement 22 ans. Son parcours exemplaire lui permet de gravir progressivement les échelons jusqu'au grade d'officier commandant.


Mais c'est surtout par son courage que Raymond s'impose sur la scène nationale. Refusant le silence face à ce qu'il considérait comme des dérives institutionnelles, il devient l'un des lanceurs d'alerte les plus connus du NYPD en dénonçant les présumés quotas de contraventions et d'autres pratiques controversées. Son engagement en faveur de l'éthique et de la transparence lui vaut une reconnaissance qui le conduira également à servir au sein du bureau de la procureure générale de l'État de New York.


Dans ses nouvelles fonctions, Edwin Raymond dirigera le bureau du shérif, chargé notamment de l'exécution des décisions civiles, de l'application des mandats judiciaires, du recouvrement de certaines taxes, des saisies de biens ainsi que des opérations visant les commerces de cannabis non autorisés, sous l'autorité du Département des finances de la ville de New York.


Lors de sa nomination, il avait résumé avec émotion ce qui nourrit son engagement :« Ayant grandi à East Flatbush en tant que fils d'immigrants haïtiens, j'ai été témoin à la fois des défis en matière de sécurité publique auxquels sont confrontées les communautés ouvrières et des inégalités qui, trop souvent, ébranlent la confiance envers les institutions gouvernementales. »


Le maire Mamdani salue le 
nouveau shérif Raymond lors
de son investiture.                  

Le maire Zohran Kwame Mamdani a salué en lui un homme « intègre, courageux et profondément attaché à la justice ». Profitant de cette cérémonie, il a également lancé un message fort à la communauté haïtienne. Face aux discours hostiles visant les immigrants, il a affirmé que toute tentative de chasser les Haïtiens de New York ou des États-Unis rencontrerait une opposition ferme. « La seule direction que les Haïtiens doivent prendre, c'est vers le sommet », a-t-il déclaré sous les applaudissements.

Au-delà de la portée institutionnelle de cette nomination, l'accession d'Edwin Raymond à la tête du bureau du shérif constitue une victoire symbolique. Elle rappelle que le courage, la compétence et la fidélité à ses principes peuvent ouvrir les plus hautes portes du service public. Pour la communauté haïtienne, souvent confrontée aux préjugés mais riche d'un héritage de résilience et de détermination, cette réussite est une source de fierté et d'espérance.


L'histoire retiendra qu'en ce 27 juillet, un fils d'immigrants haïtiens n'a pas seulement prêté serment. Il a envoyé un message à toute une génération : les origines ne limitent pas les ambitions; elles peuvent en être la plus grande force.


Toutes nos plus chaleureuses félicitations au shérif Edwin Raymond, pour cette nomination historique et pleinement méritée. Puisse son parcours continuer d'inspirer les générations présentes et futures, tant au sein de la diaspora haïtienne qu'au-delà.


Hervé Gilbert


Friday, July 24, 2026

Marie Gilianne Alexis, partie trop tôt, aimée pour toujours

Marie Gilianne Alexis
17 novembre 1961 - 12 juillet 2026


Par: Renée Alexis


Chère famille, chers amis,


C'est avec une profonde tristesse que nous faisons nos adieux à notre chère cousine, Joujou, dont la vie s'est éteinte beaucoup trop tôt. 💔


Au cours des cinq dernières années, Joujou a affronté un cancer du côlon avec un courage remarquable, une résilience admirable et une foi inébranlable. Après deux longues années de traitements et de chimiothérapie, elle a connu ce qui semblait être un véritable miracle : sa santé s'était rétablie et elle avait pu reprendre la vie qu'elle aimait tant. Hélas, tout récemment, son état s'est brusquement détérioré et, le 12 juillet 2026, elle s'est paisiblement endormie dans la mort.


Aussi souvent que nous y soyons confrontés, la mort demeure l'une des plus profondes épreuves de l'existence. Elle laisse dans nos cœurs un vide que les mots ne sauraient pleinement décrire. Tôt ou tard, chacun de nous sera appelé à pleurer un être cher, et viendra également le jour où nous devrons faire face à notre propre condition mortelle. Pourtant, au cœur même de notre chagrin, nous puisons réconfort et espérance dans cette magnifique promesse de Jéhovah : « Il fera disparaître la mort pour toujours, et le Souverain Seigneur Jéhovah essuiera les larmes de tous les visages. » (Isaïe 25:8).


En pleurant le départ de Joujou, célébrons également la beauté de sa vie. Profitons de cette épreuve pour serrer un peu plus fort ceux que nous aimons, chérir chaque instant passé à leurs côtés et continuer à nous soutenir mutuellement avec amour, bienveillance et compassion.


Je partage aujourd'hui sur ma page Facebook, ces photographies , prises à différentes étapes de sa vie, en hommage à la femme exceptionnelle qu'elle était. Puissent-elles raviver de précieux souvenirs, réchauffer nos cœurs et nous rappeler les innombrables moments de bonheur, de tendresse et d'amour que nous avons eu le privilège de vivre à ses côtés.


Au revoir, chère Joujou. Bien que tu ne sois plus parmi nous, ta bonté, ton sourire lumineux et l'amour que tu as si généreusement semé continueront de vivre dans nos cœurs. Jusqu'au jour où nous aurons la joie de te revoir, tu demeureras profondément aimée, tendrement regrettée et à jamais inoubliable. 🙏❤️


Renée Alexis




Adrien Jean - La fin du voyage

Adrien Jean
décédé le 14 Juillet 2026 à Boucherville,Canada

Par : Max Dorismond

Plusieurs métaphores ont été élaborées, expérimentées, pour illustrer notre passage éphémère sur terre. Tantôt on nous parle d’un train de voyageurs, d’un bateau de croisière où un parent, un ami descend à chaque arrêt, à chaque escale, etc. En résumé, ici-bas, nous ne faisons que passer, et à la dernière heure, nul examen de fin de session, nul concours n’est nécessaire pour nous adjuger une certaine place. C’est inéluctable, tout est joué à l’avance, il n’y aura point de recyclage. Nous sommes destinés à être, tous, un de ces quatre, un premier de classe, ô paradoxe, qu’on regrettera, qu’on pleurera

C’est ainsi que le jour «J» de Adrien est arrivé après une longue maladie, laissant sur le carreau, ses garçons : Mac-Arthur, Roudy et leurs épouses respectives, ses petits-enfants, dont Allison son adorée, son frère Otello, ses sœurs : Alourdes et Manina, ses nièces et surtout sa conjointe éplorée, Marie Josée, dont il m’avait chanté, la douce attention qui lui faisait chaud au cœur, tout au long de sa lutte acharnée contre la fatalité. 

Devant cet incommensurable chagrin, pour y apporter un peu de baume, j’ai l’insigne honneur de vous parler en peu de mots de ce grand ami, de cet intellectuel de belle eau, que la ville de Pétion-Ville (Haïti), pourrait s’enorgueillir d’avoir mis au monde. 

Adrien avait étudié le droit en Haïti et les sciences financières à l’Université du Québec à Montréal, pour couronner une carrière au gouvernement de la Belle Province.

Brillant causeur, très bien articulé, doté d’une mémoire phénoménale, il pouvait vous entretenir des sujets extrêmement complexes et laborieux au point que ses interlocuteurs s’interrogeaient, à savoir, s’il ne manquait pas une ou deux virgules à leur propre culture. Au bureau, c’était le même scénario. À midi, tout le monde voudrait aller dîner avec Driang. À l’hôpital, sa conjointe Marie-José en fut témoin. Tous les médecins et infirmières du Protocol de Recherche étaient en pamoison devant le côté charmeur du malade. Avec regret ils ont déploré son départ prématuré. Adrien appartenait à cette race d’hommes qui ne laissent que des sentiments favorables dans le cœur de tous ceux qui le fréquentaient.

À propos du Protocole de Recherche du CHUM (Centre Hospitalier de l’Université de Montréal), quand il m’avait annoncé que cette institution allait mettre fin à la recherche, car, sa maladie était incurable, j’étais en état de choc et je cherchais mes mots pour lui dire que ce n’est pas la fin. Il m’avait brusquement coupé la parole, pour me dire « Ti mal, c’est un terme qu’il adore, pour clore une conversation… Ti mal, va doucement, le cas de l’un n’est point celui de l’autre. Pour moi, c’est fini, point-bar. Stoïquement, il avait accepté sa fin.

Depuis lors, je ne pouvais plus retenir mes larmes. Et c’est dans ce contexte qu’il avait décidé plus tard, d’envoyer à José, à ses enfants, à ses amis proches et à moi, ce texte élogieux au plan éducatif : « L’école de la vie », dont je vous laisse un paragraphe annonciateur : Confucius disait : « veux-tu apprendre à vivre pleinement, apprends d’abord par accepter la mort ». Cette phrase peut sembler rude, mais au fond, elle remet tout à sa place. Accepter que nous allions partir, ce n’est pas renoncer à vivre, c’est au contraire comprendre que le temps est précieux, que chaque présence compte, que chaque parole peut laisser une trace, que chaque geste peut consoler et qu’une vie n’est pas grande parce qu’elle impressionne, mais parce qu’elle aime.

Aujourd’hui, mon cher frère et grand ami, tu nous as dit au revoir pour passer de l’autre côté du mystère. Alors, je ramasse tout ce qui me reste de courage et de force pour demander à la famille de ne pas faillir à la perte de ce «Poto mitan» que tu fus. Les yeux levés vers le ciel, nous conserverons encore l’espoir de vivre pas trop loin de toi. L’hommage que nous te rendons aujourd’hui, malgré son parfum de regret, demeure à n’en pas douter, un hymne à l’amitié la plus sincère et la plus virile.  C’est le rejet du défaitisme et le triomphe du condamné qui regarde dans les yeux les faiseurs de destin.  Il s’agit d’un témoignage qui confond dans un même élan de respect et d’amitié tous ceux qui ont eu le privilège de te connaitre.  Ton image agitera pendant longtemps nos jours chaque fois que nous aurons à penser à nos dialogues, de même qu’à la précocité de ta disparition.  Tu resteras dans nos souvenirs un virtuose de l’authenticité.  

Bonne route vers cette Éternité qui te tend les bras avec l’empressement d’une mère attentionnée et miséricordieuse.  Toutes mes sympathies à ta famille que tu as tant aimée.

Max Dorismond

Thursday, July 23, 2026

Adieu Fanny : la femme qui a fait rire, réfléchir et grandir toute une génération d'Haïtiens

Monique Souvenir (Fanny), la voix, le sourire et les conseils
 

Par: Hervé Gilbert

Il est des voix qui traversent les époques sans jamais s'éteindre. Il est des visages qui deviennent des repères et des êtres qui marquent profondément la mémoire d'un peuple. Avec le départ de Monique Souvenir, affectueusement connue sous le nom de Fanny, Haïti perd bien plus qu'une grande artiste : elle perd une femme qui a su divertir, éduquer et inspirer toute une génération.

Pendant des décennies, Fanny a fait rire, réfléchir et rêver des générations de téléspectateurs et d'auditeurs. Comédienne de grand talent, femme de télévision et de radio exceptionnelle, elle a marqué l'histoire du paysage audiovisuel haïtien par son authenticité, son charisme et son profond amour de la communication.

Bien avant que l'éducation à la santé et le bien-être des femmes ne deviennent des sujets largement abordés, Fanny jouait déjà un rôle de pionnière. À travers ses émissions et ses causeries, elle a contribué à améliorer la vie de nombreuses femmes haïtiennes en les sensibilisant à la santé, au bien-être familial et à la planification familiale, avec une approche à la fois simple, respectueuse et accessible à tous.

Fanny,
une étoile d'Haïti s'en va 

Qui, parmi ceux qui ont vécu en Haïti dans les années 70 et 80, ne se souvient pas de ses conseils empreints d'humour, de sagesse et de bienveillance? Qui n'a jamais souri en l'écoutant parler de la vie quotidienne, tout en transmettant, avec une étonnante simplicité, des leçons qui demeurent encore aujourd'hui d'une grande actualité? Son talent consistait à instruire sans jamais ennuyer, à faire rire tout en éveillant les consciences.

Aux côtés de son fidèle compagnon de scène, Ti Djo, elle a formé l'un des duos les plus emblématiques de l'histoire de la télévision et de la radio haïtiennes. Ensemble, ils ont offert au peuple haïtien des moments inoubliables où l'humour, l'émotion et la sagesse populaire se mêlaient avec une rare authenticité. Leur complicité a transcendé les écrans et les ondes pour devenir un véritable patrimoine culturel.

Aujourd'hui, une étoile s'est éteinte, mais sa lumière continuera d'illuminer le firmament de la culture haïtienne. Son héritage demeure vivant dans chacune de ses prestations, dans les souvenirs qu'elle nous laisse et dans l'inspiration qu'elle continuera d'offrir aux générations présentes et futures.

Merci, Fanny, pour les sourires, les éclats de rire, les précieux conseils et les émotions que tu as semés dans le cœur de tout un peuple. Tu quittes la scène, mais tu ne quitteras jamais nos mémoires.

Repose en paix, grande dame. Que la terre te soit légère et que ton âme repose dans la paix éternelle. Nous présentons nos plus sincères condoléances à sa famille, à ses proches ainsi qu'à tous ceux qui ont eu le privilège de l'aimer et de l'admirer. Ton nom demeurera à jamais gravé parmi les plus grandes figures de la culture haïtienne.

Herve Gilbert


Friday, June 12, 2026

Mes souvenirs de Munich 1974

La sélection nationale au moment d'affronter l'Italie
 

Par Eddy Cavé,

Ottawa, le 8 juin 2026

 PREMIÈRE PARTIE : L'envers du décor de l'équipe Cendrillon

Lorsque le quotidien sportif français L'Équipe surnomma la sélection haïtienne « l'équipe Cendrillon » de la Coupe du monde de 1974, il semblait faire allusion à un petit pays admis par erreur ou par accident à la table des géants. Plus d'un demi-siècle plus tard, je souris encore en repensant à cette formule.

J'ai eu le privilège d'assister de près à cette aventure extraordinaire et, contrairement à ce que l'on pourrait croire, mes souvenirs les plus vivaces et les plus chers à ma mémoire de nostalgique diffèrent sur bien des points de ceux que retient l'histoire officielle.

À l'époque, je vivais au Canada depuis quatre ans. Si mes années d’études au Chili avaient grandement stimulé mon amour du football, elles m'avaient surtout donné la passion du style sud-américain : offensif, spectaculaire, passes courtes au sol, le tout joué devant des foules immenses, passionnées et bruyantes. C'est donc avec enthousiasme que je me rendis à Munich pour assister à cette grand’messe du football et voir de près évoluer la première équipe haïtienne qualifiée pour une Coupe du monde.

Ma première surprise fut l’atmosphère d’enthousiasme modéré qui semblait régner, au cœur de l’action, à Munich même. Pas de musique sur les trottoirs ou les places publiques, pas d’embouteillages non plus dans les grandes avenues comme les petites rues les plus achalandées. Même l’atmosphère des pubs et des tavernes me semblait un peu maussade. Habitué au flegme britannique, j’étais porté à attribuer ces apparences d’indifférence à des traits de culture. Mais, ici, le malaise était réel et beaucoup plus profond.

Munich 1974, c’était moins de deux ans après la tragédie des Jeux olympiques de 1972 où un commando de l’organisation palestinienne Septembre noir avait envahi le village Olympique, tuant deux athlètes israéliens et prenant neuf otages. Le but de l’opération était d’échanger ces personnes contre des militants arabes emprisonnés en Israël. Le groupe entier  fut conduit  à l’aéroport de la ville d’où un  jet, déjà sur place, devait le transporter au Caire. Au beau milieu des négociations, une opération de police tourna à la catastrophe, tuant tous les otages et cinq des huit attaquants. Les Jeux furent suspendus pendant 24 heures et reprirent dans le deuil le surlendemain.

Eddy et Hakime Altiné
dans un stade presque vide

Ce drame ne manqua pas d’éveiller dans toute l’Allemagne du chancelier Willy Brandt un double sentiment de culpabilité : d’abord en raison de l’échec de la tentative ultime de règlement de la prise d’otages; ensuite, en raison du souvenir des atrocités du génocide des Juifs par le régime nazi. Munich perdit ainsi la joie et l’enthousiasme des villes hôtes des événements internationaux de cette envergure. Elle était demeurée une ville accueillante, mais on sentait, par moments, planer le souvenir douloureux de ce drame récent. J’en étais, moi-même, d’autant plus conscient que je passai toute la période du premier tour avec mon ami le Dr Jean Verly qui avait fait partie de la délégation haïtienne aux Jeux Olympiques de 1972. Il m’aida beaucoup à interpréter les silences, la modération et l’indifférence apparente de nombreux Munichois.

Dans un premier temps, le secteur commercial de Munich refusa de modifier les heures d’ouverture des magasins comme cela se fait dans toutes les villes du monde qui accueillent un tel événement. Il finira par le faire seulement pendant le dernier week-end des compétitions, celui du match de classement, aussi appelé match pour la troisième place, et de la finale qui opposera l’Allemagne à la Hollande.  

Eddy,Harry Loiseau et Jacques Joachim
 Contrairement à l'image que l'on se fait aujourd'hui d'une Coupe du monde, l'effervescence populaire n'était pas partout au rendez-vous à Munich. Avec ses quelque 50 000 spectateurs, l’ancien stade olympique lui-même me parut presque vide lors du match d’Haïti contre l'Italie. Trois semaines plus tard, la finale Allemagne-Hollande allait le remplir attirer avec une foule bruyante. Il fallut d’ailleurs réaménager les abords de la pelouse pour créer une dizaine de milliers de places de plus. Mais même ce jour-là, les gradins comportaient un certain nombre de places vides et on pouvait encore acheter des billets d’entrée à des prix très abordables sur le marché parallèle.

L'autre surprise fut de découvrir les coulisses de la délégation haïtienne. J’y retrouvai un grand nombre d’amis très proches, dont Frantz Touillot, le trésorier de la Fédération haïtienne, et Mora Moreau, qui était directeur du personnel de la BNRH au moment de mon départ pour le Canada. En les visitant un après-midi au Sheraton de Munich, un prestigieux cinq étoiles des beaux quartiers de la ville, je me retrouvai en plein dans une sorte de manufacture artisanale de drapeaux haïtiens.

Frantz Trouillot & Eddy Cavé

Les entreprises associées à l’aspect commercial de  la Coupe avaient produit par milliers des drapeaux brésiliens, italiens, allemands, hollandais ou argentins. Pour Haïti, presque rien. Notre pays représentait un acteur tellement marginal dans cet univers dominé par les puissances du football qu’elles l’oublièrent ou presque. Donc, on ne trouvait pas de drapeaux haïtiens, ni de tee-shirts ou autres souvenirs d’Haiti dans les boutiques et les magasins à rayons de Munich. Sous les conseils d'amis allemands et d’étudiants haïtiens connaissant bien le milieu, les membres de la délégation décidèrent de confectionner leurs propres drapeaux.         

Ils achetèrent à cette fin de gros rouleaux de tissu noir et rouge, des centaines de baguettes de bois et louèrent un certain nombre de machines à coudre. Les épouses, les amies et toutes les bonnes volontés disponibles furent mises à contribution dans une sorte de course à la montre. L’enjeu : distribuer gratuitement le plus grand nombre possible de drapeaux haïtiens pour encourager nos joueurs et promouvoir l’image d’Haïti déjà mise à mal par une Italie qui avait pour elle les avantages du nombre et de la proximité du terrain des opérations.

Mora Moreau
Quelques jours plus tard, je voyais avec étonnement distribuer gratuitement des centaines de drapeaux de fabrication manuelle dans le train, aux abords du stade et sur la grande place de Munich où se tenait le marché parallèle des billets d’entrée aux matchs. Cette expérience  résumait à elle seule une bonne part de l'aventure haïtienne à Munich : peu de moyens, beaucoup d'imagination et, surtout, une volonté farouche de faire bonne figure.

Munich me réservait cependant d'autres surprises. À l'entrée du stade olympique, le jour du match Haïti-Italie, je me retrouve soudain nez à nez avec l'un des personnages les plus pittoresques de mon jeune âge : Ducham César, Dika tèt long pour les uns, Dika 2 tèt pour d’autres. Les Port-au-Princiens de ma génération se souviennent sans doute de ce passionné de carnaval qui, de sa propre initiative, parcourait les rues de la Capitale sur un bruyant side-car, un sayéka comme on disait alors en créole, afin de dégager la chaussée lors du passage des groupes carnavalesques.

Éberlué, je m’approche de lui en disant :

— Nèg sayéka yo ! Kanaval ! Titato !

Il me regarda quelques secondes avant de répondre avec les yeux pleins de joie :

— Ou konnen m ?  Ou se vrè nèg Pòtoprins !

Non, mwen se nèg lakòt. Nég Jérémi… Mwen te lékòl Pòtoprins ! Lisé Pétyon.

À partir de cette rencontre, nous étions presque devenus des amis et nous nous rencontrions presque tous les jours dans les rues de Munich. Lui, transportant inlassablement une grande valise, moi intrigué et fasciné par le personnage. Au point que je ne puis résister à la tentation de lui demander un jour pourquoi il avait constamment l’air d’être en voyage. La réponse qu’il me donna était aussi colorée et surprenante que l’image qu’il projetait.

Comme il y avait énormément de choses à découvrir dans cette ville, m’expliqua-t-il, il avait décidé de ne jamais rester deux nuits dans le même hôtel. Chaque matin, il réglait sa note, récupérait quelques vêtements déposés en consigne à la gare centrale et repartait explorer Munich. Sa journée terminée, il prenait une chambre à l’endroit le plus proche de son dernier arrêt et y passait la nuit. Je n'ai jamais oublié cette leçon de liberté d’un passionné de foot et de carnaval.

Ma prochaine surprise allait être le déroulement même du match contre l'Italie. Je vais faire ici un aveu. La première mi-temps m'ennuya profondément. Initié pendant mes études au Chili au football spectaculaire d'Amérique du Sud et habitué aux stades bondés, j'avais été à la fois surpris et déçu de me retrouver à Munich dans un stade presque maussade… et à moitié vide. Une impression comparable à celle d’un visiteur assistant à un gros barbecue dans la cour d’une grande maison privée. Rien de plus. Les Italiens appliquaient leur célèbre catenaccio avec une discipline presque militaire, tandis que les Haïtiens, tout aussi prudents, se tenaient sous leurs gardes et tentaient quelques timides contre-attaques. De temps à autre, un tir lointain d’un attaquant haïtien qui allait mourir dans les bras du réputé invincible Dino Zoff. 

À la fin de la première mitan, rien ne semblait devoir troubler cet ennuyeux équilibre. Score nul : zéro de part et d’autre. Depuis sept ans que j’avais quitté Santiago du Chili, je n’avais jamais remémoré avec autant de nostalgie les compétions sud-américaines de foot, en particulier le tournoi quadrangulaire de 1966 opposant le Santos de Pele, le Peñarol d’Alberto Spencer, le Colo Clo et la Universidad Catholica du Chili. Les soirs de match, toutes les rues de la ville raisonnaient du vacarme provenant du Stade national. Les embouteillages arrivaient jusqu’aux abords du centre-ville  et l’on sentait vibrer presque tout le cœur du continent. Ici à Munich, c’était  business as usual ! Quelle tristesse! À la mi-temps, l'entraîneur Zoupim, de son vrai nom Antoine Tassy, réunit ses joueurs dans le vestiaire et leur dit sans ambages : inutile de tirer de loin sur Zoff. Il faut absolument pénétrer dans la surface de réparation et le dribbler carrément.

À la reprise des hostilités, avant même que les Italiens se rendent compte de la nouvelle tactique adoptée, Emmanuel Sanon appliquait à la lettre la consigne de son entraineur. Sur une passe impeccable de Philipe Vorbe, il fonce à toute allure en direction du cerbère italien. À la vitesse de l’éclair, il dépasse le défenseur Luciano Spinosi, esquive Zoff qui vient de sortir imprudemment de sa cage et glisse le ballon dans un filet non protégé. Ce qui suivit appartient désormais à l'histoire.

Le cœur de l’Italie tout entière arrêta momentanément de battre. Éberlués, les reporters de toutes les nations retiennent leur souffle et interrogent leurs dossiers en quête de données sur l’auteur de cet exploit. Cendrillon venait de sortir de l’ombre.

Pour les centaines de milliers de téléspectateurs éparpillés dans le monde entier, ce fut un but. Mais, pour les milliers de spectateurs rassemblés dans le stade, ce fut plutôt un moment de stupéfaction. L'impensable venait de se produire. Haïti menait contre l'Italie et Manno Sanon venait de mettre un terme au record d’invincibilité de 1142 minutes de jeu qui faisait la gloire de Dino Zoff.

Ragaillardis par cette gifle, les Italiens se sentent obligés de sortir de leur zone de confort et de prendre des risques. Coup sur coup, ils marquent deux buts et ramènent Cendrillon à sa place. 

La poignée de main historique Zoff-Manno
Cinquante-deux ans plus tard, je souviens encore de ce match avec des sentiments très mitigés : l’ennui de la première mi-temps, la surprise du but de Mannon Sanon et l'explosion de joie à la fois des Haïtiens et des concurrents européens exaspérés par la réputation d’invincibilité que Zoff était  en train de construire.

Comme toutes les grandes aventures, celle-ci produisit rapidement ses légendes. Le gardien de but haïtien Francillon aurait été approché tout de suite par le Bayern de Munich, Mannon Sanon aurait reçu des offres mirobolantes qu’il refusa... Dans les faits, Francillon passera un certain temps dans la deuxième division de TSV 1860 de Munich, retournera au pays où il deviendra député de Bainet, sa ville natale.

L'une des plus tenaces  de ces légendes est celle du petit Miro Magloire, que l'on voit sur plusieurs photographies de l'équipe. Beaucoup l'ont présenté comme la mascotte officielle de la sélection haïtienne. En réalité, il s'agissait là d’une création de la presse allemande. Miro, que j’ai croisé plusieurs fois à Munich, était le fils du physicien haïtien Lionel Magloire et de son épouse, une psychologue allemande prénommée Elfrun. Le couple habitait alors à Munich et emmenait l’enfant à la plupart des activités sociales auxquelles il était invité. C’est ainsi que Miro participa avec ses parents à diverses activités de l’équipe, dont une séance de photographie au cours de laquelle un journaliste suggéra de lui faire une place  à côté des joueurs. La presse fit le reste et le petit Miro, devenu par la suite un grand chorégraphe et le créateur de la compagnie new-yorkaise de danse contemporaine New Chamber Ballet, reçut le titre de mascotte de la sélection… Ainsi naissent les légendes.

Ce match mémorable fut pour moi l’occasion de retrouver plusieurs amis avec qui j’allais passer un mois merveilleux : Harry Loiseau, qui habitait toutefois à Ottawa, mais dont le voyage n’avait pas été planifié; Serge Pierre, que je croyais à Londres, mais qui vivait à Munich; Pierre-Michel Smith qui découvrait comme moi l’Europe  et ses merveilles; Jean Verly et Jacques Joachim, deux vieux routiers des compétitions sportives internationales; Frantz Trouillot, le trésorier de la Fédération, qui pleura comme une madone, le soir de la défaite face à l’Italie; Hakime Altiné, rentré de New York avec un immense drapeau noir et rouge. Mon ami d’enfance et frère de combat Valère Cécil Philantrope arrivera à Munich la veille seulement de la finale. Il ne connaîtra ainsi de cette période que les folies auxquelles les Allemands se laissèrent aller après avoir arraché la coupe en or massif des mains de la sélection hollandaise de Johan Cruyff qui la méritait autant qu’eux!

Le match Haïti-Pologne étant programmé pour le mercredi suivant, j’avais un répit de quatre jours. J’en profitai pour aller visiter Vienne, Innsbruck et une partie de la Bavière.

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

Wednesday, April 22, 2026

Hommage à Louis Marcel Laviolette : Un cœur sans frontières et un Bienfaiteur

Louis Marcel Laviolette 

Aujourd’hui, nous prenons le temps pour honorer la mémoire de Louis Marcel Laviolette, un pionnier, un homme dont sa vie fut une véritable leçon d’altruisme, de solidarité humaine et d’engagement envers sa communauté. Pour beaucoup d'entre nous, Marcel n'était pas seulement un ami ; il était le patriarche de notre groupe des "just come" des années 70. Grâce à sa générosité, de nombreux Grandanselais ont pu trouver un point d’encrage pour s’établir et s’épanouir au Canada.

Un Phare pour les Nouveaux Arrivants

L'appartement du 2072 St Hubert reste, dans nos souvenirs, le symbole de cet accueil inconditionnel. Nous gardons en mémoire son courage et sa détermination, notamment lors de ses discussions houleuses avec M. Dupont, le propriétaire du 2072 St Hubert pour défendre le droit des nouveaux arrivants à trouver un refuge.

Le Sacrifice d'un "Bon Samaritain"

Marcel incarnait véritablement la figure du Bon Samaritain. Sa bienveillance ne connaissait pas de limites : il n'a pas hésité à encaisser son propre fonds de retraite d’enseignant pour venir en aide à un compatriote dont l'école de conduite était en péril. Ce geste de sacrifice pur illustre parfaitement son bon cœur et sa prédisposition naturelle à porter le fardeau des autres.

Une Vie de Foi et de Combat

Bien que le chemin n'ait pas toujours été facile et que la chance n'ait pas toujours souri à ses décisions, Marcel a mené "le bon combat" avec une intégrité exemplaire et une bienveillance éternelle. Son dévouement était le reflet d'une foi chrétienne profonde qui l'a guidé tout au long de son existence.

Nous sommes à jamais reconnaissants envers Marcel pour sa bienveillance et son âme généreuse. Son héritage de fraternité continuera de briller dans le cœur de tous ceux qu’il a aidés.

Aujourd'hui, alors que Marcel, le bras droit, entame son dernier voyage, nous trouvons du réconfort dans l'idée qu'il obtiendra enfin le salut de son âme, cet aboutissement spirituel qu'il a tant mérité. Repose en paix, cher ami et bienfaiteur. Ton héritage de solidarité continuera de vivre à travers nous tous.

Michel Decoste

    Ottawa