Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

Sunday, November 29, 2020

Les Funérailles de Joseph Bontemps fils à Ottawa

Ottawa, le samedi 28 novembre 2020

Par Eddy Cavé eddycave@gmail.com

Joseph Bontemps fils

Diffusées en direct pour les amis et admirateurs du monde entier grâce à la magie de YOUTUBE, les funérailles de Joe ont été un événement à la hauteur du disparu. Un événement reflétant les aspects les plus diversifiés de sa personnalité : son amour pour la danse et la musique, sa vision de créateur et d’homme d’affaires et de fils chéri de sa ville. En outre, la formule novatrice de funérailles télédiffusées par YOUTUBE et archivées dans le même site est en tout point conforme au tempérament de cet homme qui a toujours été ouvert aux avancées de la technologie. 

À l’entrée du salon funéraire Héritage, dans la banlieue Est d’Ottawa, les téléspectateurs  sont accueillis par l’image de la salle où est exposée l’urne contenant les cendres. Le fond musical est un konpa léger et très moderne interprété par nul autre que Joe lui-même, accompagné des deux talentueux guitaristes jérémiens Mario et Parnell. Un vrai régal pour l’oreille, pendant que le cœur saigne à grosses gouttes ! On reconnaît tout de suite la voix un peu rauque de Joe, sa bonne humeur communicative, une certaine tristesse dans le message. Sans parler des talents de l’interprète-compositeur versatile qui a su s’adapter, tout en faisant un tri rigoureux, aux divers courants qui ont traversé notre musique de danse au cours des 60 dernières années : le compas direct de Nemours Jean-Baptiste, le style Twoubadou  Anbatonèl, celui des sérénades sous les balcons et sous les fenêtres, le konpa manba et le récit en chanson mis à la mode par Coupe Cloué, que sais-je encore! 

Il revint ensuite au révérend père Éveillard, le très attachant aumônier de la paroisse haïtienne d’Ottawa, d’accueillir la famille et les fidèles et de chanter les funérailles. La chorale se surpassa dans l’interprétation des cantiques choisis, déversant un baume bénéfique au cœur des fidèles présents et aux oreilles des nombreux téléspectateurs. 

L’oraison funèbre de son fils Max-Harry a été sans aucun doute le moment fort de cette célébration : un vrai modèle du genre. Rédigé de main de maître et débité avec une sérénité surprenante de la part d’un fils du défunt, cet adieu à Joe est d’un calibre qui rappelle, toutes proportions gardées,  les grands moments de l’éloquence de la chaire, en particulier les homélies du grand Bossuet. Son évocation de la relation avec son père, la sincérité du propos, l’allégorie de la rivière et l’affection qu’il exprime en disant adieu à son père sont de nature à inspirer toutes et tous ceux dont les parents d’un âge avancé sont appelés à quitter la scène dans un avenir prévisible. 

Ses petites-filles Karina et Carissa Chancy, avec deux de leurs amies, lui ont rendu à leur façon un vibrant hommage en interprétant avec brio «  Alléluia ». Elles étaient accompagnées au piano par leur père Jean Fritz Chancy, le beau-fils que Joe aimait comme un fils et qui le visitait chaque année à Jérémie. Je suis sûr que, de son lieu de vérité comme on dit chez nous, Joe a bien souri en entendant le son de leurs voix. 

Le service s’est poursuivi ensuite avec les diverses étapes de l’office des morts. L’époque où Joe, sa sœur Anne-Marie, ses frères Aramys et Simphar grandissaient à Jérémie était celle du chant grégorien, aujourd’hui disparu, mais qui a encore des inconditionnels dans notre génération. Dans la nostalgie qu’ont déclenchée chez moi la disparition soudaine de Joe et ses funérailles, je ne puis m’empêcher de penser aux funérailles chantées en latin par la chorale des années 1950 à l’église Saint Louis de Jérémie. La réforme était nécessaire et elle a été bénéfique, mais cela n’empêche que la forte odeur de l’encens qui se répandait dans l’église pendant le Dies Irae  et le Libera Me continuent d’assiéger la mémoire de ceux et celles dont parlait Max-Harry en évoquant la chanson d’Aznavour Je vous parle d’un temps. 

Les vieux amis de Joe qui faisaient partie de la chorale des années 1950 l’ont précédé dans la marche vers l’Éternité, et je me plais à imaginer qu’ils étaient à l’entrée du ciel pour l’accueillir au son du luth et des trompettes. Louis Moreau, Léonce Viel, Joe René, Jean Joseph, Yves Lombard devaient être du nombre. 

J’invite toutes celles et tous ceux qui regrettent de n’avoir pas pu suivre les funérailles en direct de le faire en cliquant sur Joseph Bontemps Ceremony 

Haïti Connexion Network et moi renouvelons  nos condoléances les plus sincères à tous les membres et proches de la famille que cette disparition a plongés dans le deuil. Nous avons une pensée spéciale pour Simphar et Anne-Marie, qui n’ont pas pu venir d’Haïti et du Mexique, ainsi que pour Nitou et Frito avec qui il a passé les derniers jours de sa vie. Le couple  s’apprêtait à le combler d’attentions comme il le fait chaque année, mais le destin en a décidé autrement. Que la volonté du Seigneur soit faite et non la nôtre!

Eddy Cavé



Thursday, November 26, 2020

Jérémie de nouveau en deuil - Joseph Bontemps fils est parti

Par Eddy Cavé edddynold@gmail.com

Joseph Bontemps fils 
26 mars 1930 - 16 novembre 2020 
Un rapide coup d'oeil sur la décennie qui s'achève donne la nette impression que la Grand'Anse et sa diaspora sont en train de se dépeupler à un rythme accéléré. Entre le séisme de 2010 et la pandémie de 2020 au cours desquels la région  a perdu en un rien de temps un nombre effarant de ses fils et de ses filles,  il y a eu en 2017, par la voie naturelle des maladies de toutes sortes, une hécatombe particulièrement éprouvante pour les mondes des lettres, des arts, de l'enseignement, de la médecine, etc.

Coup sur coup, nous avons pleuré en 2017 les écrivains Ghislaine Rey Charlier, Claude C. Pierre, Serge Legagneur, Jean-Claude Fignolé, notre chanteur et compositeur favori Malou Clédanor, la directrice d’école Eddie Saint-Louis, Bobisson Large, le médecin Frantz Bazile. Nous avions à peine repris notre souffle que nous perdions Brunel Pierre à Jérémie, Fritz Clermont à Miami, Daniel Bélizaire à Santo Domingo  pour ne citer que ceux-là. 

Au début de 2020, nous avions de bonnes raisons de penser  que nous étions entrés dans une période d’accalmie, mais  la mort frappait de nouveau violemment à nos portes. La pandémie fit ses premières victimes dans nos rangs à New York, puis à Montréal et en Floride. Elle faucha ainsi, directement ou indirectement, divers proches déjà fragilisés par des problèmes courants de santé comme le diabète, la tension artérielle élevée, les difficultés respiratoires. C’est ainsi que sont tombés Ronald Verrier, Adeline Verly, Antonio Benjamin, David Étienne, Képler Auguste, Carlier Guillard à New York,  Marcel Duval à Chicago, Jean Erich René à Ottawa, Julio Gauthier à Montréal, Jean-Robert Charlot, Clément Cavé et Jean-Robert Lestage à Miami. Jean-Robert Jeudi et  Alix Charles  ont également été fauchés à Jérémie ainsi que  les frères Eddy et Fritzner Vincent à Palm Coast, en Floride.

Et voilà que, ce lundi 16 novembre en cours, nous apprenons que l'ami Joe Bontemps, qui quitte habituellement son magasin de Jérémie pour  passer une partie de l'année à Ottawa chez sa fille Arnhile, s'est éteint à l’Hôpital général de cette ville par suite d'un malaise cardiaque. Jérémie et sa diaspora sont donc de nouveau en deuil après avoir perdu cette année l'autre pilier de la vie sociale qu’était le patriarche Antoine Jean. 

Comme il m’arrive chaque fois que disparaît une des idoles de ma jeunesse, j’ai été submergé par un flot d’heureux souvenirs qui, en fait, appartiennent autant à mon passé qu'à celui  de la ville et de sa diaspora. Avec Maurice Léonce, Antoine Jean, Zulmé Polydor, Antonin Compas, Lyse et Carl Cavé, Lucien Lavaud et Alix Félix , le fondateur de Radio Grand’Anse, Joseph Bontemps fils aura été pendant de nombreuses années un des pionniers et un des piliers de la vie sociale de la ville. 

Joe allongé sur l'herbe à la Pointe
(Jérémie - dans les années 50) 
Lorsqu’au début des années 1950, Joe revient à Jérémie au terme de ses études secondaires au lycée Louverture, c’est un jeune homme  plein d'énergie et d'enthousiasme qui amène dans la ville une vision novatrice  de la vie sociale en province. Après avoir vécu dans la Capitale la belle époque de l’inauguration du Bicentenaire de Port-au-Prince en 1949,  Joe a arpenté tous les bars et boîtes de nuit à la mode dans cette ville.  Il a vu sur la scène du Parc des Palmistes  toutes les vedettes internationales du monde du spectacle qui y ont défilé: Célia Cruz à ses débuts, Bobby Capo, le roi du mambo Perez Prado, Bebo Valdes, la Sonora Matancera, Daniel Santos, etc. Faute de pouvoir les inviter à Jérémie, il va y importer leurs rythmes et leurs grands succès. 

Fin danseur, séduisant et séducteur, il est un passionné de l’harmonica, auquel il m’initia en m'offrant un harmonica à piston. Mais bientôt, il se met à l’accordéon et sous la dictée de son âme de poète, il écrit de très belles chansons d’amour qui feront date dans l'histoire de la musique de danse à Jérémie. Au salon ou au balcon de la maison familiale, il assiste en rêvant aux sérénades d'un trio informel  composé de ses aînés Aramys Bontemps, Marcel Gilbert et Amiclé Beaugé. Il rêve de créer  un vrai groupe musical,  ce qu'il fera  avec l’orchestre Jérémia au tournant des années 1960.

Les  trois meilleurs athlètes  de la ville vers les années
 1954. (Photo de De Mémoire de Jérémien d'Eddy Cavé)
Mais Joe a également plusieurs cordes à son arc. À part son goût prononcé pour la danse et la musique, Joe est un sportif de gros calibre.  Il a une musculature parfaite, digne de figurer dans n’importe quel magazine de culture physique. À Port-au-Prince, il a fréquenté assidument le très connu club sportif Héraclès, du Bas-Peu-de-Chose, qui rivalisait alors avec un autre club très réputé, celui de Victor Marais, qui se trouvait à la rue des Miracles. Mais en s’installant à Jérémie, il introduit dans la ville le type d'entraînement de ces deux clubs, ainsi que la méthode du Québécois Adrien Gagnon qu’il recommande à ses jeunes émules. 

J’ai alors entre 15 et 16 ans, et je fais carrément le désespoir de mon père, Babal, qui rêve de faire de moi une vedette du football local. Mais il se trouve que  je suis plutôt du genre fainéant qui préfère les cerfs-volants, le canotage, les baignades à la Voldrogue et à l’Anse d’Azur. En outre, je préfère regarder les matches derrière la ligne de touche en compagnie des jolies filles du quartier, plutôt que de courir comme un enragé après un ballon qui n'a aucun attrait particulier pour moi. 

De guerre lasse, Babal me confie à Joe qui me prend sous son aile dans son studio de conditionnement physique. Libéré de la pression constante des entraînements du foot, je me mets à l’école de Joe avec Marcel Laforest, Antoine Jean-Charles, Gérard Thémistocles, Jean Alcide. En très peu de temps, Joe fait de moi une espèce d’athlète qui va même ouvrir son propre club avec Serge Pierre, Jean-Claude et Guy Samedy, Jean-Arthur et Roger Rouzier, Didier Cédras et mon cousin Vilbrun Azor. 

Parallèlement, Joe décide de monter un orchestre et récupère les vieux cuivres des anciennes fanfares de la ville. Dans cette ville de troubadours, les guitaristes et les tambourineurs ne manquent pas. Mais la ligne des cuivres est très difficile à monter depuis que les Ulysse Clermont, François Cajoux, Oriol Eustache et les frères Marc et Félix Philantrope ont déposé leurs partitions. Jean Alcide, Jeannot Magloire et Luc Desroches s’y mettront à la fois avec bonheur et persévérance à la trompette et Gérard Duclermont au saxophone. En outre, Joe appelle à sa rescousse Ti- Benn Chéry et Rosemont Magloire à la guitare, Berthony Picard et Cécil Philantrope comme chanteurs. Pour les percussions, il réunira Loupérou aux tambours, Anariol Joseph à la grosse caisse. L’orchestre Jérémia était né. À part le trio Étincelles formé de Gérard Brunache, Millery Joseph et Juno Legagneur, il n’y avait pas de formations musicales importantes dans la ville depuis plus de 20 ans. Joe sera donc à la fois un animateur, un innovateur et un rassembleur. 

Au tournant de la décennie 1960, lorsqu’Antoine Jean ferme le club Cigale de Buvette pour inaugurer le Versailles Club, Jérémia est au sommet de sa forme. Joe est solidement installé dans son rôle de maestro et de compositeur et fait la pluie et le beau temps dans la ville. 

Dans mes souvenirs de jeunesse, il n’est pas seulement le principal animateur de la vie sociale, mais une sorte de jardinier qui cultive son jardin et crée des pépinières. Et cela tant dans le domaine du sport que dans celui de la musique. Dans la pépinière de la musique, on trouvera le jeune Rosemont Magloire et Cécile Philanthrope, qui  ont toujours frayé avec des gars plus âgés qu’eux. Cécil deviendra ainsi le chanteur de charme attitré du groupe, pour le temps que durera son retour, relativement bref, à Jérémie. Jean-Claude (Boyo) Richard fera également son entrée dans la musique en passant à l’école de Joe. Il en sera de même de Jean-Raymond Colas qui portera très haut avec Hispagnola la bannière passée aux plus jeunes par la génération de Jérémia.

Joe assis au devant de sa Jeep Wyllis qui a
sillonné la région pendant plus de 50 an
s  

Une image  toujours présente dans les souvenirs du début des années 1960 est celle de Maurice Léonce traversant la piste de Versailles chaque fois que sonne l’heure des amoureux et des popouris de boléros. Il saute alors sur l’estrade, s’empare d’un micro et entonne "Un peu d’amour beaucoup de peine" sous les applaudissements d’un public déjà conquis.  Dans la pénombre de la piste de Versailles balayée par la brise du soir qui vient de la mer et le murmure des vagues, c’est un bonheur parfait que l’orchestre déverse sur un public qui en demande toujours davantage.    

Dans le domaine plus large de l’animation de défilés de carnaval, c’est de l’initiative lancée par Joe à son retour à Jérémie que sortiront les groupes Aroyo, Hispagnola, Jouventa, Fantaisistes de Jérémie, etc. 

Au chapitre du sport, c’est l’impulsion donnée par Joe dans la ville qui produira les beaux athlètes que seront Jean Alcide, Adrien Boncy, Gérard Beausoleil, Ablamith Dussap, etc. 

Quand en 1965, je quitte Jérémie pour aller étudier à l’étranger, Joe apparaît à mes yeux comme l’enfant prodigue qui, retourné dans sa ville natale, lui a donné une vie nocturne animée, non plus par des tourne-disques, mais par ses propres formations musicales. Dès lors, la table était mise pour les grandes initiatives qui seront patronnées notamment par Antoine Jean, Arnold Fignolé, etc. On notera que c’est à l’initiative de François Cajoux et d’Oriol Eustache qu’on inscrira par la suite le solfège  au programme d’initiation des jeunes jérémiens à la musique. Ceux-ci sortiront ainsi de la routine traditionnelle pour écrire et déchiffrer des partitions et prendre véritablement leur envol.

Comment terminer cette chronique sans avoir une pensée pour les grands musiciens que cette ville a produits et qui sont pratiquement inconnus des générations montantes. Je pense ici notamment à l'aïeul Alain Clérié, au Dr Albert Hodelin, à Georges Clérié, à Élie Lestage, au Dr Louis Laurent, aux trois frères Félix, Marc et René Philantrope, à André Guilbaud, à Numa Roumer, etc. 

Dans la lignée des jeunes musiciens formés dans la fanfare d’Oriol Eustache durant les années 1970 sous la supervision de Michel Nerette alias "Vanpi", on trouve les jeunes saxophonistes Éric Bourdeau, Hervé Gilbert, Seymour  Charles. On y trouvait aussi les très prometteurs clarinettistes Orel et Suzie Eustache, Adrien Fortuné, Ernst Hilaire... Eux tous ont contribué à entretenir la flamme allumée par Joe dans les années 1950. Personnellement, je ne saurais oublier mon ami aux talents multiples Renel Azor, dit Duroseau, qui m'inonde de photos de nos groupes musicaux chaque fois que ma collection se révèle insuffisante. 

Dans son livre La musique et ma vie, le psychiatre jérémien Gold Smith Dorval a dressé un panorama fascinant de la pratique des divers genres musicaux écoutés et pratiqués à Jérémie, du grégorien au rara en passant par le classique, la méringue traditionnelle, le konpa. Au chapitre de la préservation de la mémoire, Gold Smith a réalisé une œuvre colossale. Il a ainsi tiré de l’oubli qui les menaçait un grand nombre de musiciennes, dont Mme Sédaster Apollon, la mère du grand pianiste international de concert, Rosny Apollon. On se souviendra aussi de Mme Jules Lestage et de Ti-Renia Aarons Philantrope qui ont initié au piano et au solfège des dizaines de jeunes et animé la chorale de l’église pendant une bonne partie de leur vie active. Leur contribution n’aura pas été vaine et elles ont droit à notre reconnaissance.

Encore une fois, cent fois merci mon cher Joe. Que la terre te soit douce et légère!

Ottawa, le 25 novembre 2020




Wednesday, November 25, 2020

GRAHN – Diaspora – Haïti : une trilogie toxique

              GRAHN: Institut des Sciences des Technologies et des Études Avancées d'Haïti à Milot.                                                              


Par Max Dorismond

En lisant l’article de Nancy Roc, sur Alter-Presse*1, [19-10-2020], résumant les 10 ans de GRAHN - Groupe de Réflexion et d’Action pour une Haïti Nouvelle - j’ai été chiffonné par son constat assez légitime, qui me laisse dans une sorte de léthargie mortifère, tant mon étonnement fut singulier.  

Avec toute la bonne foi et toute la sincérité déployée par plus de 500 scientifiques ou professionnels haïtiens et étrangers, pour offrir à la nation, ce qu’il y a de mieux, les bons samaritains de Grahn-Monde, qui pensaient croiser le fer avec le destin d’une nation marquée par les déveines, ne récoltent que les fruits aigres-doux de la surprise. En fait, le désintéressement des décideurs de l’élite économique ou la tiédeur des détenteurs du pouvoir passé et présent, laissent à désirer devant leurs projets si innovants et porteurs d’espoir pour la modernité. 

Au départ, le titre bien choisi de l’article, « Les Haïtiens sous-estiment le plus beau cadeau offert à Haïti », annonce sa couleur. Il s’avère réellement navrant, extrêmement déprimant. Ce qui augure bien de lendemains incertains pour cet effort titanesque de ces revenants, armés uniquement de leur rêve pour ressusciter le pays moribond. 

Et la journaliste continue, parlant de l’Académie des Sciences : « Un cadeau de taille totalement ignoré par les autorités haïtiennes… Haïti était le seul pays de la Caraïbe qui ne s’était pas doté d’une [telle] Académie. Ce vide a été comblé par Grahn-Monde en 2016 ». 

Telle une supplication, elle a rapporté l’invitation du Président de Grahn, le Dr-Pr. Samuel Pierre qui réitère, un peu agacé : « Dites-leur qu’il y a ces projets (25 en tout), supportez-les et réalisez-les ! Nous avons fait la preuve de leur faisabilité… On est ouvert à ça, car on ne travaille pas pour un parti politique ; notre seul parti, c’est Haïti! ». Et Mme Roc, de renchérir : « Leur appel n’a pourtant pas été entendu et Haïti est en train, une fois de plus, de perdre une opportunité ». Plus navrant que cela, tu meurs! Et c’est une certitude pour l’expatrié qui brûle de ce désir d’aider. Notre prolifique Dr. Jean Mathurin l’avait déjà constatée : « Vivre avec l’image d’Haïti, c’est mourir tous les jours! ». 

La cause première de ce désintéressement proverbial

Pour éclairer la lanterne des sceptiques, permettez que je m’appuie sur une anecdote surannée, aux accents contemporains, déroulée en 1937, dans le canton de Moron, bourgade située à 24 km de Jérémie, pour vous décrire ce type de mentalité axée sur l’égocentrisme, que couvent nos politiciens, nos élites, depuis des générations. 

Suite à une visite du président Sténio Vincent dans la Grand’Anse, Me. Félix Philantrope*2, le meilleur avocat de l’époque, prépara, sur commande, un discours de bienvenue, très chaleureux, qui sera prononcé par Joseph Bélizaire, alias Ti Joe Bélizaire*3, candidat à la députation de Moron et les régions subsidiaires. 

Ce jour-là, les mains nues, le cœur altier, et sûr de son texte mémorisé, le candidat, dans une envolée oratoire, digne des grands tribuns de l’Europe de 1791, avait ébloui la galerie. Même si 95% de l’assistance étaient analphabètes, tout le patelin se congratulait : francé fè micalaw*4. Les applaudissements nourris des invités ne laissaient aucun doute sur les chances du candidat-député. Le président, médusé de découvrir ce Robespierre de l’arrière-pays, acquiesça d’un sourire cordial. 

Entretemps, dans l’euphorie, un des officiels en profita pour vendre, en quelques secondes, son poulain au 1er magistrat de la nation. Il se pencha à son oreille et lui suggéra de soutenir Ti Joe Bélizaire sur la route du Parlement. 

La réponse du président ne se fit pas attendre. Du tac au tac, il rétorqua : « Ou fout fou! Nèg ki pale fransé tan kou blan sa a! Se plas mwen an ou vle l’ vinn pran*5 ». Et Joe Bélizaire, victime de l’obscurantisme qui a douché ses espoirs, ne fut jamais élu député de Moron. 

En repensant à la célèbre diatribe du Pr Manigat, qui soutint « qu’il y a une lutte constante contre l’intelligence dans ce pays », nous pourrons ajouter que la rédemption tant rêvée pour cette nation risque d’attendre encore un autre siècle. 

Depuis toujours, sur cette île allergique à la connaissance, si on rêve de décrocher la lune, il valait mieux jouer au con avec les cons et cacher son érudition, à l’instar de l’élite d’affaires, très instruite et diplômée des meilleures universités d’outre-mer. Cette dernière expose le faux tableau d’un groupe composé d’abrutis et d’ignares, pour mieux manipuler les clowns du pouvoir, détenteurs de l’assiette au beurre. C’est viscéral. Rien n’a changé sous le ciel bleu d’Haïti-Toma! 

Donc, tous ces détours rocambolesques résument ma façon d’exposer les raisons de la nonchalance de nos dirigeants envers GRAHN, ce think-thank de l’espoir, inspiré d’humanisme, qui « veut donner un sens à la vie », avec sa cargaison de plus de 500 scientifiques et intellectuels de toutes disciplines, dédiés à sa cause, à l’aube de l’Intelligence Artificielle (IA).

Si nos politiciens avaient à cœur le bonheur, le bien-être de leurs collectivités, leur premier geste aurait été de saisir ces mains altruistes, venues des quatre coins du monde, pour redonner vie à l’agonisant en phase terminale. Avec des projets aussi électrisants, de ces scientifiques dévoués et ultra expérimentés, qui ont laissé leurs empreintes dans la réussite des pays Occidentaux : Que voudrait, Haïti, de plus? 

La majorité de nos compatriotes devraient extirper de leur idée cette fausse conception, que le pouvoir demeure le socle de lancement de la fusée de la richesse. Cette certitude débilitante nous transforme, depuis notre jeune âge, en corrompus précoces à idée fixe, élevés dans l’étoffe de la magouille. La faiblesse de nos institutions scolaires, incapables d'inculquer à nos jeunes l’esprit de créativité, l’esprit d’inventivité, se révèle un des ferments de la vocation innée de ces rêveurs impénitents, issus d’une jeunesse à la fois victime et bourreau d’une culture toxique. De cette carence, nous sommes condamnés à toujours sculpter, de nos mains, nos propres dictateurs à placer à la tête de la nation. 

Or, ces scientifiques expérimentés de GRAHN, ne sont-ils pas, précisément, les unités dédiées à créer un « Aysien nouveau, un Aysien tou nèf », avec des possibilités multisectorielles, destinées à nous catapulter vers le nirvana? Ce serait le point de départ vers une certaine sécurité, une certaine stabilité chère à l’investisseur, tant national qu’international. 

Solution : l’exemple des autres devrait aiguiller nos décisions.

Si certaines nations émergentes, telles que l’Inde, le Ghana, le Rwanda, le Botswana, le Vietnam, la Thaïlande, la Corée-du-Sud, pour relancer leur économie défaillante, avaient rapatrié leur diaspora instruite et expérimentée, ce ne fut pas par sympathie ou par compassion, mais au préalable, par prévoyance, par opportunisme, pour exploiter le filon providentiel de leurs brillants cerveaux. 

Aujourd’hui les fruits ont respecté la promesse des fleurs. Les scientifiques indiens réintégrés, ont contribué à l’émergence de leur pays à tous les niveaux. 2019 fut « L’année du grand retour » au Ghana, sous l’instigation du président Nana Akufo-Addo. Tandis-que, chez-nous, la tradition continue et la formule, inscrite en lettre de sang, sur la banderole virtuelle, nous avertit péremptoirement : « Diaspora rete lwin. Kampe sou bwizin ou! Ou pap fout vin pran plas nou*6 ». Quel salmanaza!*7   Kilè inyorans ap sispann anestezy rezonman nou???  Hum! Se rèl kay MaK-Orel*8! 

MaxDorismond mx20005@yahoo.ca







NOTE

1 – L’article de N. Roc : https://www.alterpresse.org/spip.php?article26306#.X5A8jBlKuyU

2 – Maître Félix Philantrope est le père de mes amis et congénères : Valère-C. Philantrope, Roseline Philantrope, Marc-Antoine Gauthier, feu         Julio Gauthier, Nephtalie Gauthier…etc.

3 – Joe Bélizaire est le père de feu l’ingénieur Danel Bélizaire décédé en juillet 2018.

4 – « Francé fè micalaw : « Le discours était riche en contenu de la langue de Molière »

5 – « Ou fout fou…» Avec ce gars qui s’exprime aussi bien! Ma présidence serait en danger!

6 – « Diaspora rete lwin… » : « Diaspora stop. Reste au loin. Y’a aucun job pour toi. »

7 – Quel salmanaza : Quelle idiotie, bêtise, erreur etc…

8 – Kilè iyorans… : Quand l’ignorance cessera-t-elle de nous retarder? C’est alarmant!


Monday, November 23, 2020

États-Unis : malgré le blocage de Trump, Biden dévoile une partie de son futur gouvernement

 Par Arnaud Focraud

Joe Biden a officialisé lundi soir le nom des premiers membres de son administration qui entrera en fonction dans deux mois, en dépit des protestations de Donald Trump. Le francophile Anthony Blinken prend la tête de la diplomatie américaine. 

   Alejandro Mayorkas, Anthony Blinken, Jake Sullivan et Linda Thomas-Greenfield. 
(De la gauche vers la droite)

Aux États-Unis, la transition politique connaît une nouvelle étape, en dépit des contestations persistantes de Donald Trump sur l'issue de la présidentielle du 3 novembre. Joe Biden a annoncé lundi soir les premières nominations de son administration amenée à diriger les Etats-Unis à partir du 20 janvier, 24 heures plus tôt que ce qui était prévu. "Il faudra attendre que le président élu le fasse lui-même mardi", avait ainsi prévenu dimanche sur ABC son futur chef de cabinet, Ron Klein, qui a pour sa part été nommé il y a dix jours avec d'autres conseillers qui épauleront le futur président à la Maison-Blanche.

Dans le communiqué diffusé lundi, six noms ont été dévoilés. Plusieurs d'entre eux avaient été donnés ce week-end par des médias américains : 

Le francophile Anthony Blinken, 58 ans, sera le prochain secrétaire d'Etat, c'est-à-dire le chef de la diplomatie américaine. Cet ardent partisan du multilatéralisme (à l'inverse de l'isolationnisme pratiqué par Trump) avait été le numéro deux du département d'Etat sous la présidence de Barack Obama. Celui qui a également été le plus proche conseiller de Biden au Sénat a vécu une partie de son enfance en France. Le JDD l'avait interrogé plusieurs fois pour analyser la diplomatie de son pays sous le mandat de Donald Trump.

Alejandro Mayorkas, un avocat de 60 ans né à Cuba, est nommé secrétaire du à la Sécurité intérieure. Il devient le premier hispanique à accéder à ce poste, lui qui avait déjà été numéro deux de ce Département de 2013 à 2016. 

Jake Sullivan, 43 ans et proche de Biden, devient son conseiller à la sécurité nationale, une fonction stratégique qu'il a déjà occupée auprès du démocrate lorsque ce dernier était vice-président.

John Kerry, ex-secrétaire d'État et candidat malheureux à la présidentielle de 2004, devient le représentant spécial de Joe Biden pour le climat. Il siègera au conseil de sécurité nationale, précise le communique de Joe Biden, ce qui sera une première pour un poste consacré à la lutte contre le changement climatique. Francophone comme son successeur Anthony Blinken, John Kerry sera donc en première ligne pour faire revenir les Etats-Unis dans l'accord de Paris obtenu après la COP21 en 2015.

Avril Haines, 51 ans, va devenir directrice du renseignement national, après avoir été directrice adjointe de la CIA et conseillère adjointe à la sécurité nationale de Barack Obama à la Maison-Blanche. 

Linda Thomas-Greenfield, femme noire de 68 ans et ancienne secrétaire d'Etat adjointe pour l'Afrique sous Obama, est nommée au poste d'ambassadeur américain à l'ONU. Ce choix se ferait au détriment de Pete Buttigieg, la révélation des primaires démocrates l'hiver dernier, dont le nom était évoqué pour ce poste.


Tuesday, November 17, 2020

La stratégie Trump : sauver la face au risque de tout perdre

Donald Trump avec des membres de la presse.
Photo: Reuters


 


Autant le dire tout de suite, il n’existe aucune obligation légale pour un candidat battu à la présidence de reconnaître sa défaite. La tradition et la bienséance ont toujours dicté toutefois cette obligation morale de saluer le succès du vainqueur et de lui souhaiter bonne chance pour la suite.

Donald Trump étant ce qu’il est, un homme qui, comme il l’a dit lui-même, n’aime pas perdre, il ne lâche pas le morceau, croit (ou donne l’impression de croire) qu’il a gagné et qu'il pourra effectuer un deuxième mandat.

Bien avant que les résultats ne commencent à rentrer le soir du 3 novembre, il avait averti qu’il y aurait sûrement de la fraude électorale… s’il ne gagnait pas l’élection. Personne ne fut donc surpris lorsque, le lendemain du scrutin, malgré une avance raisonnable de Joe Biden dans les votes comptabilisés, il proclama qu’il y avait une fraude électorale massive.

La valse des recomptages

Les fidèles de Donald Trump défilent dans les rues
en appui au président.                                             

S’ensuivit une vingtaine de poursuites devant les tribunaux, dont la plupart ont déjà été balayées du revers de la main par des juges, arguant que la poursuite n’avait aucune preuve démontrant ce qu’elle voulait faire croire. Car jusqu’à preuve du contraire, les poursuivants ont le fardeau de la preuve, n’en déplaise aux républicains qui suivent aveuglément Donald Trump. Un dossier judiciaire ne peut être basé sur une tirade verbale criblée d’accusations sans fondement.

D’autres poursuites sont en cours d'examen, mais elles connaîtront vraisemblablement le même sort. En attendant, les témoignages les plus loufoques, imaginaires et parfois fabriqués de toutes pièces sur de supposées fraudes massives ont fait surface. La vérification de faits n’étant pas le fort de Donald Trump, il les retweete, continuant de miner la crédibilité du système électoral américain.

Des recomptages, il y en a toujours eu lors des élections. Si les trumpistes espèrent avoir une chance d’inverser les résultats, ils seront déçus. Car ces recomptages, étant donné les avances confortables de Joe Biden sur Donald Trump dans les États visés par les procédures, ne pourront changer quoi que ce soit au résultat final. On parle ici de peut-être quelques dizaines ou même centaines de votes potentiellement mal comptés qui ne feront rien face aux milliers voire dizaines de milliers de votes en faveur de Joe Biden.

Un calendrier inévitable

L'assermentation de Joe Biden déjà disponibles
en magasin.                                                         
Il reste que d’ici le 20 janvier 2021, un calendrier imparable ne laisse aucun doute sur la fin proche du règne de Trump à la Maison-Blanche. La première étape concerne la certification des résultats de l’élection par les 50 États. Celle-ci varie selon les législatures; certaines le font le 20 novembre, d’autres comme le Wisconsin attendent jusqu’au premier décembre.

La date butoir du 8 décembre a été mise en place en 1877 par le Congrès et sonne la fin de toutes les contestations de résultats. En effet, six jours plus tard, le 14 décembre, le Collège électoral procède alors au comptage final des 538 votes, confirmant dès lors dans ce cas-ci la victoire de Joe Biden, puisque ce dernier a dépassé les 270 votes (306 si la Georgie avalise le gain pour Biden).

Le fantasme selon lequel de grands électeurs seraient tentés de changer de camp d’ici là en devenant infidèles (unfaithful) reste un fantasme. Car si dans le passé certains ont déjà voté pour l’adversaire contre toute attente, dans ce cas-ci, il faudrait que ce soit le cas (improbable) pour plusieurs dizaines de grands électeurs.

L’étape finale demeure alors le 6 janvier, lorsque le Congrès officialisera le décompte des 538 votes octroyés à chacun des candidats, pavant la voie vers l’investiture du 20 janvier 2021.

Lâché par son parti?

Dès ce moment, il devient presque impossible pour un président battu d’argumenter contre les chiffres. Il serait d’ailleurs surprenant que les ténors républicains, qui ont soutenu indéfectiblement Donald Trump jusqu’à présent, décident d’aller plus loin.

Le mutisme dans lequel s’est emmurée la majorité des républicains est pour l’instant justifié jusqu’à un certain point. Personne n’ose encore se mettre dans le chemin d’un président sortant imprévisible, car cela pourrait ruiner les chances de certains candidats potentiels qui espèrent se présenter à la présidentielle de 2024.

Trump, lui-même probablement candidat pour un retour à la Maison-Blanche, fera ce qu’il a toujours fait face à la concurrence : la détruire en l'affublant de tous les sobriquets et autres fausses accusations possibles. Vous vous souviendrez sûrement de Little Marco Rubio, Low Energy Jeb Bush,Elizabeth Pocahontas Warren, Crooked Hillary, Sleepy Joe, la liste est longue…

Et il ne faut pas se leurrer, Donald Trump peut se targuer d’avoir réussi à fédérer plus de 72 millions d’Américains vers les urnes pour lui et son parti. L’homme et sa doctrine trumpiste ne sont pas près de disparaître, son influence au sein du parti est bien ancrée.

Au risque de perdre le Sénat?

Un homme illustre avec son affiche les divisions
de l'Amérique.                                                      

Mais il reste que, la veille de la date fatidique du 6 janvier 2021, aura lieu le second tour de deux élections sénatoriales en Georgie. Comme aucun des candidats dans les deux courses n’a obtenu 50 % des votes, ils doivent à nouveau faire campagne pour l’élection du 5 janvier 2021.

Le résultat aura une importance capitale pour le contrôle du Sénat. Si les démocrates remportent les deux courses, Joe Biden a donc les deux chambres en sa faveur et les coudées franches pour son programme politique. Car en cas d’égalité (50-50), la vice-présidente tranchera en faveur des démocrates. Si les républicains l’emportent, le démocrate aura donc bien de la difficulté à faire accepter projets de loi et autres mesures.

N’y a-t-il pas un danger pour les républicains à laisser durer le faux suspense d’une victoire improbable de Donald Trump face aux résultats certifiés par les États? Certains pensent que Trump et une majorité de républicains ne lâcheront pas le morceau avant ces élections spéciales afin d'éviter les déchirements et la désaffection de l'électorat républicain qui mèneraient probablement à une double victoire démocrate.

Dans tous les cas, attendez-vous à une campagne sénatoriale sans merci, dans laquelle les démocrates feront valoir que la Constitution est de leur côté, une Constitution souvent mise de l’avant par les républicains purs et durs qui veulent la défendre. Le risque politique est réel pour eux en jouant ce va-tout. Perdre la présidence, soit, mais prendre le risque de perdre aussi le contrôle de la Chambre haute?

Héritage politique

Bref, jusqu’à quel point l’héritage politique de Donald Trump vaut-il ce combat pour le parti? Faut-il s’attendre à ce qu’il soit sorti manu militari de la Maison-Blanche le 20 janvier 2021 s’il refuse toujours sa défaite? La réponse lui appartient. Et son parti a une responsabilité dans l’issue de toute cette histoire.


Les États-Unis d’Amérique, l’illusion démocratique et nous en Haïti

Séquence historique d’exception et politique étrangère d’un pays pris dans l’étau du néolibéralisme


Par James Darbouze

« Donnez-moi un point d’appui
et un levier et je soulèverai la terre
 »
Archimède

Il est de plus en plus clair que l’Empire est en crise et tente de se restaurer en sombrant dans le fascisme aux États-Unis, en Haïti et dans le monde. Le contexte actuel marqué depuis l’hiver 2020 par l’éclosion de la pandémie de Coronavirus fournit un prétexte aux politiques autoritaires et liberticides. Dans de nombreux pays, les gouvernements profitent de ce contexte pour démanteler les conquêtes démocratiques formelles défendues par les sociétés civiles et faire passer des réformes. C’est le dramaturge allemand Bertholt Brecht (1898-1956) qui disait que le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise. Dans cette même veine, le philosophe français Jean Paul Sartre (1905-1980) nous rappelle que ce qui définit le fascisme ce n’est pas le nombre de victimes qu’il fait, mais la façon dans laquelle il tue ses victimes. Aux États-Unis comme en Haïti, l’État cautionne la brutalité policière et la terreur paramilitaires (milices / milices blanches dans un contexte et gangs de quartier dans l’autre) contre les populations dissidentes.

En Haïti, la montée au pouvoir depuis 2010 des « bandi legal » a exacerbé la culture du viol et de l’impunité, avec plusieurs bureaucrates du gouvernement, des personnalités médiatiques influentes et des chefs de gang notoires accusés pour agression sexuelle systématique et violence. Les habitant-e-s des quartiers populaires connu-e-s pour lutter contre leur abandon sont la cible constante de massacres d’État.

L’ambassade des Etats-Unis en Haïti est la quatrième plus grande ambassade des États-Unis au monde. Bien que Jovenel Moise ait été identifié (avec d’autres responsables de l’État et des chefs d’entreprise transnationaux clés) dans le gaspillage de 4.2 $ milliards de fonds PetroCaribe, le Core Group – les Etats-Unis en tête – a soutenu sans condition Jovenel Moise depuis son élection frauduleuse en 2016 [1].

En 2020, en guise de bilan de la politique internationale étasunienne en Haïti, des dizaines de groupes criminels sèment la terreur et contrôlent des quartiers entiers de la capitale – surtout les milieux populaires – devenus zones d’exception. Pour parodier l’historien Jean Alix René, « nous éprouvons dans toute [leur] rigueur les conséquences désastreuses des mesures prises au cours des décennies 1980 et 1990 pour déstabiliser l’économie haïtienne, appauvrir sa population et la forcer à rejoindre le nouvel ordre mondial tel que défini par les décideurs impériaux ». Sur l’ensemble du territoire, « pas moins de 96 gangs armés sévissent » selon Jean Rebel Dorcena, un des responsables de la Commission nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion (CNDDR). Et le nombre de gangs va croissant. Environ 500 000 armes illégales sont actuellement en circulation en Haïti. En quatre années (2016-2020), le pays a été transformé en véritable mouroir à ciel ouvert, en abattoir humain. De janvier à août 2020, ce sont 944 personnes assassinées, 287 personnes maltraitées, 42 exécutions par des tireurs d’élite et 124 cas de kidnapping en huit (8) mois. En outre, selon les chiffres du BINUH, le système national de santé a signalé 457 cas de viol (dont 164 femmes, 235 enfants et 58 hommes) entre le 1er juin et le 31 août, contre 541 entre le 1er mars et le 31 mai. Par ailleurs, les neuf (9) massacres perpétrés sur les deux dernières (2) années (2018-2020) ont causé 306 morts et 55 disparus ; 214 enfants ont été rendus orphelins suite aux massacres.

Pourquoi le gouvernement étasunien – et tout le Core group à sa suite – continue-t-il de soutenir un tel régime ? Mais alors qu’est-ce que la démocratie selon l’idéologie de ce gouvernement ? En quoi consiste-t-elle ? Quel projet poursuit la stratégie étasunienne en Haïti ? Quelle similarité existe-t-il entre la politique intérieure menée par le gouvernement étasunien aux Etats-Unis et celle qu’il soutient en Haïti ? Par ailleurs, la politique étasunienne en Haïti aurait-elle pu être différente lorsque l’on sait qu’aux Etats-Unis, la tradition de l’extrême-droite est solidement ancrée dans les mentalités dominantes (Ku-Klux-Klan) et qu’en raison d’un racisme d’État systémique, les Noirs, jusqu’à date, sont discriminés, considérés comme inégaux et non-sujets de droits comme le dénonce le mouvement Black Lives Matter ? Sous couvert de démocratie libérale, l’idéologie impérialiste d’exception qui domine la politique américaine est largement de droite – conservatrice – factieuse, classiste/clanique et raciste.

I. Commençons par le commencement

Le 10 mars 2010, alors qu’il déposait devant la Commission des affaires étrangères du Sénat américain, l’ancien président des États Unis William Jefferson (Bill) Clinton a fait, ce qui a semblé aux yeux de beaucoup, son mea culpa. En termes clairs, il a évoqué le rôle que son administration (1993-2001) avait joué dans la destruction de l’agriculture haïtienne via l’exportation vers Haïti de denrées alimentaires américaines subventionnées. Bill Clinton a profité du fait que la baisse des droits de douane était une des conditions attachées aux prêts du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Mondiale (BM) pour assauter (assaillir) Haïti. Citons un extrait de ses propos :

« Les pays riches comme le nôtre, qui produisent beaucoup de nourriture, doivent vendre aux pays pauvres et les soulager du fardeau de produire leur propre nourriture, de sorte que, Dieu aidant, ils puissent sauter directement dans l’ère industrielle. Cela n’a pas fonctionné ! Cela a peut-être été bon pour mes fermiers de l’Arkansas, mais ça n’a pas fonctionné. Ce fut une erreur. Ce fut une erreur à laquelle j’ai contribué. J’ai du vivre tous les jours avec ce remords de la baisse de la capacité de production de riz capable de nourrir le peuple haïtien, avec les conséquences du fait qu’Haïti a perdu la capacité de produire du riz pour nourrir sa population. Tout cela, à cause de ce que j’ai fait, moi et personne d’autre. »

Certains ont salué le courage du grand homme arguant que c’était la première fois qu’un président – américain et leader du « monde libre » de surcroît – critiquait ouvertement sa politique étrangère et reconnaissait ses torts. D’autant que, dans ses accords majeurs, la politique de Bill Clinton était l’expression d’une tonalité récurrente de la politique américaine dans toute la région depuis le 19ème siècle. De manière générale, il est question de l’interminable récit de déprédation, de dépossession des peuples, de dépossession de la majorité au profit de quelques-uns tel que raconté par l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano (1940-2015) dans son ouvrage célèbre Les veines ouvertes de l’Amérique latine : une contre-histoire (1981). Et de manière spécifique, il est également question dans les propos de Clinton de la mise sous coupe réglée du désir de liberté et de bien-être de la population haïtienne, ainsi que de la vraie nature du sous-développement qui tenaille Haïti.

On retrouve ici la logique du comment, à l’extérieur d’un pays, dans des officines étrangères, le remodelage des sociétés est planifié par ceux et celles qui se croient les maîtres et maîtresses du monde au détriment des populations. La décision de fragiliser la capacité agricole d’Haïti par l’augmentation du flot d’importation a participé de cette stratégie de remodelage puisque c’est un fait connu que l’économie haïtienne a toujours reposé sur l’agriculture depuis le XIXème siècle. Voire, on a tous et toutes appris dans nos manuels de géographie qu’Haïti était un pays essentiellement agricole. Par suite des politiques de Bill Clinton, les USA sont actuellement le premier fournisseur du marché haïtien en produits agricoles. Et Haïti est le troisième consommateur mondial du riz des États-Unis. America first ! tel est le nom de cette politique.

Un exemple de plus ? En 1994, après trois années (1991-1994) d’un coup d’état sanglant (plus de 5,000 morts, un nombre incalculable de disparus, un cortège infini de viols et des massacres en cascade) piloté et téléguidé – comme au Chili en 1973 – par des agents de la CIA dont Emmanuel (Toto) Constant, Bill Clinton rétablit dans ses fonctions le Président Jean-Bertrand Aristide, premier dirigeant élu par un vote populaire dans toute l’histoire d’Haïti. L’histoire sonne belle ! Cependant, afin de pouvoir effacer toutes traces de l’implication états-unienne dans la dictature sanglante de Raoul Cédras et Michel François, les marines ont emporté 160 mille pages d’archives secrètes. Ces archives auraient été certes tout ce qu’il y a de plus important pour introniser une ère nouvelle dans la justice haïtienne, mais plus important était aux yeux de l’Administration américaine d’effacer les traces de toute implication états-unienne. America first, n’est-ce pas ?

Une dernière illustration plus récente concernant les démêlés de l’accord PetroCaribe. PetroCaribe est un accord de coopération énergétique entre les pays des Caraïbes et le Venezuela. Ce dernier, premier pays exportateur de pétrole brut latino-américain, permet aux pays membres de l’accord de lui acheter le pétrole à des conditions préférentielles de paiement. Cette alliance a été créée le 29 juin 2005 en signant l’accord au départ avec 13 pays. Haïti rejoint l’accord en avril 2006 après l’élection du président René Préval [2]. Entre 2008 et 2018, Haïti a pu ainsi se procurer du pétrole à un taux préférentiel tout en bénéficiant de facilités de paiements. Et conformément aux termes de l’accord, Haïti devait revendre plus cher aux compagnies locales une partie du pétrole et les bénéfices devaient servir à financer des projets sociaux et de développement.

Cependant, alors que l’accord représentait à l’évidence une opportunité unique pour beaucoup de pays de la région, les États-Unis ont multiplié les pressions pour essayer d’empêcher les pays latino-américains d’adhérer à PetroCaribe. Divers câbles divulgués par le groupe de défense de la transparence WikiLeaks indiquent que, même si les diplomates américains reconnaissaient dans des discussions privées les bénéfices économiques de cet accord pour les pays membres, ils craignaient que l’accord PetroCaribe n’accroisse l’influence politique de la République bolivarienne du Venezuela.

Dans le cas précis d’Haïti, bien que reconnaissant que l’accord permettrait au pays d’économiser 100 millions de dollars par an, l’ambassade américaine a travaillé en relation étroite avec de grandes compagnies pétrolières pour tenter d’empêcher le gouvernement du président René Préval de rejoindre PetroCaribe. Les États-Unis – notamment l’ambassadrice Janet Sanderson – ont été principalement irrités par les rapports qu’entretenait Préval avec Cuba et le Venezuela pour le bénéfice d’Haïti. D’ailleurs, le prédécesseur de Sanderson, Timothy M. Carney, avait clairement fait comprendre au Ministre des finances du gouvernement de transition (2004-2006) que « Washington verrait d’un très mauvais œil tout accord d’Haïti pour du pétrole avec le Venezuela. D’où, certains ont vu dans l’accord PetroCaribe et la réaction de l’ambassade des États-Unis en Haïti, la cause de l’acharnement de l’empire à appuyer la clique des massacreurs et des bandits légaux antinationaux.

En effet, depuis 2010, les gens placés au pouvoir comme Michel Joseph Martelly et Jovenel Moïse sont accusés d’avoir détourné à leur profit une partie des bénéfices de ce fonds. Alors que la plupart des projets sociaux planifiés au départ sont demeurés inachevés ou n’ont jamais été réalisés tout simplement. Plus de 4.2 milliards de dollars ont été détournés. Et alors que les révélations concernant ce système de corruption contribuaient à déclencher des protestations, le gouvernement des Etats-Unis a réitéré son support inconditionnel aux dilapidateurs de ces fonds. America first ! Quelque chose peut être bon pour Haïti mais si le gouvernement des Etats-Unis s’y oppose et dit que ce n’est pas bon, qu’importe la raison… alors …

En réalité, ceux qui avaient cru à la sincérité du repentir de Bill Clinton ont vite déchanté. Au cours de cette même année 2010, les Clinton et la USAID vont jouer jusqu’au bout leur partition afin de placer au plus haut sommet du pouvoir d’État en Haïti, Michel Joseph Martelly, un antinational. Comme les Haïtiens le remarqueront par la suite, Bill Clinton a joué du cinéma, il a fait son numéro, fait son show et a continué son business avec Haïti.

II. Petit rappel sur le sens d’Haïti à la face du monde

Haïti est le premier pays véritablement libre et indépendant de la région des Amériques. En 1803, sous la houlette de Dessalines, l’armée indigène a flanqué une sacrée raclée aux troupes de Napoléon Bonaparte. Et l’Occident n’a jamais pardonné à Haïti cette humiliation infligée à la race blanche et à l’idéologie raciste dominante de l’époque. Les États-Unis avaient certes conquis plus tôt leur indépendance (1776), mais ils maintenaient un demi-million d’esclaves travaillant dans leurs plantations de coton et de tabac. Il faudra une guerre civile de quatre (4) ans aux États-Unis (la guerre de sécession, 1861-1865) pour mettre fin sur le papier à l’esclavage, alors même que les pratiques discriminatoires continuent aujourd’hui encore.

Quand le 1er janvier 1804, de manière tonitruante, Haïti a envahi l’espace international à grand renfort d’histoires puissantes, les fondateurs lancent pour l’occasion la première république noire des Amériques, antiesclavagiste, anticolonialiste, anti raciste. Le caractère, à date unique, de l’événement haïtien dans les annales de conquête de liberté, l’important mélange ethnique, un héritage culturel immense, un patrimoine historique exceptionnel, un talent créateur qui émerveille, des bouleversements sociopolitiques interminables, un mélange de divers peuples et civilisations les plus opposées, sous un climat de feu, un bouillon de culture admirablement préparé.

Jusque vers la fin du XIXème siècle, Haïti, d’une manière ou d’une autre, continue à occuper le devant de la scène caribéenne car les fondateurs ont rapidement mis en œuvre une politique étrangère axée sur le principe de liberté et le refus coriace de s’aligner sur une conformité idéologique imposée par les nations occidentales dominantes. Comme le rappelle l’historien Lesly Manigat (2003), les critères d’une bonne politique étrangère peuvent se compter sur les cinq doigts de la main : 1) la raison pratique (les relations internationales sont une discipline scientifique fondée sur une documentation critique), 2) le droit (une diplomatie a des normes à respecter et à appliquer), 3) la morale (la conduite de la politique extérieure doit répondre à des exigences éthiques), 4) l’intérêt (l’intérêt national et les intérêts privés à promouvoir) et 5) l’opportunité politique (soit le réalisme des moments propices à saisir et à exploiter).

L’analyse approfondie des premiers moments de la politique étrangère des fondateurs d’Haïti (Arthus, 2016) laisse entrevoir une conscience claire et distincte des enjeux des relations internationales avec une dominante des quatre premiers critères de la bonne politique étrangère. La complexité de son tissu social, sa structure étatique non conformiste en raison des différents peuples formant sa population, ont souvent porté les observateurs étrangers à considérer Haïti comme une civilisation singulière, avec de grandes complexités opposées.

Par ailleurs, en marge de la politique étrangère des fondateurs de la patrie haïtienne, l’historien-politologue haïtien décédé en 2014, Lesly François Manigat (1930-2014), a décelé, dans un ouvrage de 2003, ce qu’il appelle une loi tendancielle qu’il formule à partir de l’expérience internationale haïtienne. Cette loi s’énonce de la manière suivante : « la politique des grandes puissances vis à vis d’un petit pays marginal, à la différence de celle qu’elles mènent entre elles, est laissée plus volontiers à l’action des intérêts privés. Elle ne devient plus complexe que quand le cas de ce pays se trouve pour un temps et une raison donnés, versé au dossier de la grande politique mondiale. Alors seulement, la solution rejoint la règle générale de la pluralité complexe des déterminations d’une politique étrangère. (…) » (p. 9)

C’est dans un tel cadre qu’il convient de lire les trois exemples présentés plus haut (la destruction de l’agriculture haïtienne, l’embarquement des archives secrètes des Forces Armées d’Haïti et le torpillage de l’accord PetroCaribe) ainsi que la politique actuelle de l’administration américaine en Haïti. Aussi, sur la question fondamentale de la démocratie, alors que la majorité de la population revendique un changement radical tant dans la forme de gouvernement que dans le contenu social, depuis plusieurs mois, la position étasunienne, suivant en cela la vision des apologistes du système, reste bloquée dans les fantasmes archétypaux du schéma dominant. Elle soutient et conforte le développement d’un fascisme de crise. Il y a quelques temps, avec un goût pour les dénigrements intempestifs et les informations paradoxales, le gouvernement américain, avec Donald Trump à sa tête, a livré une parodie symptomatique du peu de considération dont disposent les dirigeants de ce pays pour Haïti.

III. Les Etats-Unis : le point d’appui qui permet aux bandits de mettre Haïti au pas

Officiellement, les États-Unis d’Amérique entretiennent des relations diplomatiques avec Haïti depuis 1862, quand Abraham Lincoln a dépêché en Haïti Benjamin F. Whidden en qualité de représentant diplomatique des États-Unis pour ouvrir une Légation américaine au pays. En 1868, le président Andrew Johnson tenta d’annexer la République dominicaine et la République d’Haïti. En 1943, suite à une déclaration conjointe, le niveau des relations a été relevé et la légation a été transformée en ambassade. John Campbell White a été nommé Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, et a présenté ses lettres de créance au gouvernement haïtien le 14 mars de cette même année, devenant ainsi le premier ambassadeur des États-Unis en Haïti. Entre ces deux dates, il y a eu l’occupation américaine d’Haïti de 1915 à 1934. Les périodes de troubles politiques et économiques intenses ont servi de prétexte à l’intervention américaine de 1915. Après 19 ans d’occupation, les forces armées des États-Unis ont quitté le pays en 1934. En laissant le pays en 1934, les forces d’occupation ont quitté sur place un dispositif ultra-répressif de contrôle social et politique : les forces armées d’Haïti. Bien que cet élément clef du dispositif international de contrôle ait été démobilisé en 1994, la présence étasunienne dans la vie politique haïtienne n’a jamais été aussi forte.

Et depuis une trentaine d’années, au sein même du mouvement revendicatif haïtien, des idées toutes faites héritées de l’idéologie dominante – du plan américain pour Haïti [3] – surplombent la pleine et entière compréhension du travail profond de changement à mener dans la société. Sur de nombreuses questions essentielles, comme par exemple celle des mécanismes du contrôle de la société par le peuple, ce qui demeure c’est la compréhension que les forces réactionnaires – au premier chef les étasuniennes – ont développé et imposé à travers leurs appareils notamment les médias traditionnels. Même les structures formelles sont dissociées au point qu’il n’est plus possible de déterminer qui fait quoi, comment et pourquoi. Par exemple, bien heureux sera celui ou celle capable de démêler le contenu mis dans le mot de démocratie aujourd’hui. Des oligarques putschistes et déstabilisateurs se revendiquent démocrates, tandis que des dirigeants bénéficiant du large support de leurs populations sont affublés des noms de tyran, démagogue et populiste.

Le discours « démocratique », organisateur principal du consensus politique actuel, est à ce point dévoyé (et récupéré) qu’il permet de couvrir autant les menées déstabilisatrices des puissances occidentales notamment l’empire Étasunien en Amérique latine que l’usage des services de mercenaires francs-tireurs internationaux par un gouvernement illégitime contre sa population. Et là où les ancêtres avaient promis une guerre éternelle au colonialisme, on voit un président haïtien, Jovenel Moise, souhaiter qu’Haïti redevienne une colonie occidentale et y travailler activement. Haïti ne cherche plus, en toute souveraineté et indépendance à construire une société globale juste, équitable, durable et anti-impérialiste pour surmonter les injustices que le capitalisme et ses politiques néolibérales ont imposées au monde. Mais par la seule volonté d’une puissance impérialiste, le peuple subit les affres d’un régime politique décrié par l’ensemble de la société haïtienne, complètement fragilisée cherchant, partout et dans tout, un succédané à son manque de légitimité.

IV. Entre illusion démocratique et vision néocoloniale, la politique étrangère haïtienne

La colonialité du pouvoir et la persistance d’une vision coloniale (néo) chez ceux qui dirigent actuellement Haïti ne sont plus à démontrer. Elles traversent toute la dynamique sociale. La notion de dynamique sociale a été introduite par Lewin pour analyser les phénomènes de groupe. Cette approche revient à considérer le social comme un tissu conflictuel, dans le sens où le conflit n’est pas un épiphénomène, mais une dimension constitutive de toute vie sociale. En l’occurrence, le conflit se matérialise au travers de la violence, du pouvoir ainsi que du changement. Ainsi se construit par exemple la figure du leader choisi par l’Ambassade américaine. Et, dans le contexte haïtien, le processus se passe d’une certaine manière que, pour asseoir l’hégémonie de leur projet, les officines internationales imposent des dirigeants ignorants, sans vision et à coefficient personnel nul, motivés seulement par l’appât du gain et déterminés à mettre en œuvre la ligne décidée par l’International rien que pour se maintenir au pouvoir.

Dans ce registre néocolonial, la politique étrangère haïtienne est une pâle copie – toutes proportions gardées naturellement – de la politique étasunienne. Nous ne sommes plus dans le registre d’un pays indépendant qui détermine ses relations internationales en fonction de ses intérêts propres mais dans une colonie (néo) où tout se passe selon le principe d’Exclusif. Est-ce pourquoi toutes les questions fondamentales doivent s’adresser non aux serviteurs mais à leurs tuteurs, leurs maîtres [4] ? Ecoutons/Lisons de nouveau Lesly Manigat (2003) :

« (…) le statut de la colonie [est] défini par le pacte colonial ou système de l’Exclusif qui [concentre] sur la seule métropole, et bien sur elle seule, l’initiative et la responsabilité des relations économiques (et politiques, cela va de soi) entre Saint Domingue et le reste du monde. Les étrangers ne pouvaient point s’approcher de l’île en sujets de relations internationales ni en partenaires, sauf au travers et par la médiation de la métropole (…). A l’intérieur d’un tel système, Saint Domingue ne pouvait avoir qu’occasionnellement des rapports avec d’autres pays, soit grâce à l’autorisation de celle-ci, soit à la dérobée, en fraude de la légitimité, en marge de la légalité représentée par le fameux système de l’Exclusif. »

Dans une telle optique, il n’est pas étonnant que Jovenel Moise se voie et se vive plus comme un commandeur – le gérant, le boutiquier – d’une colonie que comme le président de la première République noire, libre et indépendante du monde. Comme tout commandeur, il se considère dépositaire de pleins pouvoirs, d’un droit absolu sur la colonie, dans les limites de ceux que lui confèrent ses chefs véritables. On est dans une logique où le propre du commandeur est de reprendre à son propre compte, de faire sienne les fondamentaux du maître, de manière à anticiper son idéologie. Est-ce pourquoi, certaines choses tout à fait pensables dans le cadre de rapports interétatiques – lors même qu’ils furent inégaux – sont carrément impensables pour M. Jovenel Moise ? L’exemple des rapports haitiano-vénézuéliens est à ce propos une bonne illustration, mais on peut prendre également les relations sino-haïtiennes.

En effet, depuis maintenant deux décennies, ce grand pays d’Amérique latine, cette nation sœur qui porte depuis 1999 le nom de République bolivarienne du Venezuela, subit l’assaut convergé des pays occidentaux, tandis que, depuis l’intérieur du pays, les éléments réactionnaires, partisans d’une vision inégalitaire de la société et à la solde d’intérêts étrangers, œuvrent à sa déstabilisation. L’introduction dans le nom du pays de la référence fondamentale à Simon Bolivar à partir de 1999 a visé à exprimer la volonté contemporaine de retourner à un certain nombre de valeurs héritées de Bolivar comme le nationalisme et la solidarité panaméricaine comme réaction à l’impérialisme ou l’abolition de la hiérarchie des classes sociales. On a vu plus haut comment, de 2008 à 2018, Haïti a pu profiter sur le papier de la solidarité bolivarienne [5].

Le motif de cette guerre sans merci que mène l’impérialisme occidental, les États-Unis d’Amérique en tête, contre ce pays est aussi, fondamentalement, idéologique car elle attaque la construction d’un État garant de l’égalité de traitement des personnes, de la juste répartition des ressources du pays au profit de toutes et de tous et de la cohésion sociale. C’est une guerre qui rentre dans le cadre d’un projet politique visant à la restauration au Venezuela – et ailleurs dans le Monde – d’un ancien ordre fasciste, raciste et colonial. Ce contre quoi Haïti s’est toujours battu depuis sa création..

Ainsi, il ne fait aucun doute que de la même manière qu’Haïti a été, au 19ème siècle naissant, une source d’inspiration pour tous les peuples aspirant à la liberté, la République Bolivarienne du Venezuela sonne aujourd’hui comme un symbole. Dans le mouvement Black Lives Matter aussi, Haïti a pu apparaitre comme un symbole comme on peut le voir sur la figure suivante. C’est en ce sens qu’il convient d’analyser l’agression continuelle des puissances impérialistes contre des symboles comme Haïti et le Venezuela. Au Venezuela comme en Haïti, le projet de l’impérialisme occidental – USA en tête – est le même : il s’agit de remettre un pays sous coupe réglée afin de le rançonner, de l’exploiter sans merci, de l’appauvrir et d’affamer son peuple.

Sur le terrain de la préoccupation pratique, la réponse à la question du « que faire » n’est pas évidente. Où faut-il affronter les maitres des serviteurs ? A l’intérieur d’Haïti ou à l’intérieur de leur propre pays ? En dépit de la vague d’indignation provoquée à travers le monde par le racisme systémique étasunien envers les Noirs et les Latinos, le mouvement « Black Lives Matter » se trouve concrètement bloqué dans une impasse. Il n’aboutit nullement à protéger – ni à faire prendre en compte – les vies des « Black » à l’intérieur même des Etats-Unis. On ne saurait affirmer péremptoirement que le mouvement est en passe d’échouer, mais le fait pour lui d’être présenté au niveau de l’opinion publique étasunienne comme fortement catalysé par la violence en dit long. Comment dès lors faire émerger et aboutir sur le devant de la scène – aux Etats-Unis même – les revendications de justice qui concernent en Haïti des viols de masse, des massacres de populations civiles vulnérables et autres crimes contre l’Humanité ou contre les menées déstabilisatrices de l’empire au Venezuela ? Cela semble une gageure ! Peut-être s’il y avait une société civile internationale libre et solidaire d’Haïti, la lutte aurait pu être bien loin. Malheureusement, comme souvent depuis le XIXème siècle, Haïti est seule au monde !

En guise de conclusion

Dans le cadre de cette réflexion, nous avons tenu à rassembler des éléments permettant de comprendre le rapport de domination qu’entretiennent les États-Unis avec Haïti. Comme indiqué dans notre démarche, l’accent est mis sur la période récente notamment les vingt-cinq dernières années avec un focus sur la tranche 2010-2020. Nous avons tenté de faire un bref passage sur la dimension structurelle de cette domination en ayant recours à l’histoire et sur les similitudes dans les politiques internationales mises en œuvre à travers les âges. La République d’Haïti est indépendante depuis 216 ans et les États-Unis depuis 244 ans.. C’est à ce stade, au niveau des jonctions internes-externes, qu’il convient d’analyser la possibilité d’aller loin dans les perspectives. Nous avons volontairement laissé de côté, pour une analyse ultérieure, un aspect important de compréhension de la situation à savoir les logiques de domination du capitalisme paramilitaire américain (Sprague-Silgado, 2017) en connivence avec le capitalisme local.

Aussi, pour comprendre en quoi la politique étrangère d’Haïti est une fiction depuis Martelly, il est nécessaire de considérer les événements de 2010, notamment les élections de décembre, comme fondamentaux dans la séquence que nous vivons actuellement. Il est un fait indéniable que depuis l’accession au pouvoir de Michel J. Martelly en 2011, le seul intérêt de ceux que les blancs placent au pouvoir en Haïti, consiste à travailler pour que les « blancs » les aident à se conserver le plus longtemps au pouvoir. Il ne faut jamais perdre de vue que Michel Joseph Martelly est un chanteur de musique populaire (konpa) néo duvaliériste qui a soutenu haut et fort les coups d’État de 1991 et 2004 contre l’ancien président Jean-Bertrand Aristide et qui a intégré tous les éléments de l’idéologie raciste occidentale. Traditionnellement, Haïti est un pays anti-impérialiste. Aujourd’hui, nous avons au pouvoir des serviteurs et servantes de l’agenda impérialiste. Les États-Unis et toute la communauté internationale ne pouvaient pas mieux espérer. Actuellement, le vrai problème des mouvements de contestation est comment ôter le pays de ce carcan, comment revenir au projet générique haïtien de liberté, égalité, solidarité et souveraineté.

Dans le cadre actuel, la politique étrangère haïtienne est loin de répondre aux caractéristiques du système international actuel qui a commencé en 1945 avec le « droit des peuples à l’autodétermination » des Nations Unies, dont Haïti a toujours été partie prenante avant la lettre. Par ailleurs, pour capter l’ancrage de la stratégie étasunienne avec le peuple haïtien, il est important de remonter au-delà. Et c’est ce que nous avons tenté de faire ici. Nous devons être clairs que le concept étasunien de la démocratie ne signifie pas le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans la politique étrangère américaine. A contrario, la démocratie étasunienne pour Haïti signifie "n’importe qui au pouvoir y compris les tortionnaires sauf les porteurs/porteuses d’un projet alternatif national populaire de gauche".

* Philosophe, sociologue, enseignant-chercheur indépendant et militant haïtien.

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