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| La sélection nationale au moment d'affronter l'Italie |
Par
Eddy Cavé,
Ottawa,
le 8 juin 2026
PREMIÈRE PARTIE : L'envers
du décor de l'équipe Cendrillon
Lorsque le quotidien sportif français
L'Équipe surnomma la sélection haïtienne « l'équipe Cendrillon » de la Coupe du
monde de 1974, il semblait faire allusion à un petit pays admis par erreur ou
par accident à la table des géants. Plus d'un demi-siècle plus tard, je souris
encore en repensant à cette formule.
J'ai eu le privilège d'assister de près à
cette aventure extraordinaire et, contrairement à ce que l'on pourrait croire,
mes souvenirs les plus vivaces et les plus chers à ma mémoire de nostalgique diffèrent
sur bien des points de ceux que retient l'histoire officielle.
À l'époque, je vivais au Canada depuis
quatre ans. Si mes années d’études au Chili avaient grandement stimulé mon
amour du football, elles m'avaient surtout donné la passion du style
sud-américain : offensif, spectaculaire, passes courtes au sol, le tout joué
devant des foules immenses, passionnées et bruyantes. C'est donc avec
enthousiasme que je me rendis à Munich pour assister à cette grand’messe du
football et voir de près évoluer la première équipe haïtienne qualifiée pour
une Coupe du monde.
Ma première surprise fut l’atmosphère
d’enthousiasme modéré qui semblait régner, au cœur de l’action, à Munich même.
Pas de musique sur les trottoirs ou les places publiques, pas d’embouteillages
non plus dans les grandes avenues comme les petites rues les plus achalandées.
Même l’atmosphère des pubs et des tavernes me semblait un peu maussade. Habitué
au flegme britannique, j’étais porté à attribuer ces apparences d’indifférence
à des traits de culture. Mais, ici, le malaise était réel et beaucoup plus profond.
Munich 1974, c’était moins de deux ans après
la tragédie des Jeux olympiques de 1972 où un commando de l’organisation
palestinienne Septembre noir avait envahi le village Olympique, tuant deux athlètes
israéliens et prenant neuf otages. Le but de l’opération était d’échanger ces personnes
contre des militants arabes emprisonnés en Israël. Le groupe entier fut conduit
à l’aéroport de la ville d’où un jet, déjà sur place, devait le transporter au
Caire. Au beau milieu des négociations, une opération de police tourna à la
catastrophe, tuant tous les otages et cinq des huit attaquants. Les Jeux furent
suspendus pendant 24 heures et reprirent dans le deuil le surlendemain.
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| Eddy et Hakime Altiné dans un stade presque vide |
Ce drame ne manqua pas d’éveiller dans
toute l’Allemagne du chancelier Willy Brandt un double sentiment de culpabilité :
d’abord en raison de l’échec de la tentative ultime de règlement de la prise
d’otages; ensuite, en raison du souvenir des atrocités du génocide des Juifs
par le régime nazi. Munich perdit ainsi la joie et l’enthousiasme des villes
hôtes des événements internationaux de cette envergure. Elle était demeurée une
ville accueillante, mais on sentait, par moments, planer le souvenir douloureux
de ce drame récent. J’en étais, moi-même, d’autant plus conscient que je passai
toute la période du premier tour avec mon ami le Dr Jean Verly qui avait fait
partie de la délégation haïtienne aux Jeux Olympiques de 1972. Il m’aida
beaucoup à interpréter les silences, la modération et l’indifférence apparente
de nombreux Munichois.
Dans un premier temps, le secteur commercial de Munich refusa de modifier les heures d’ouverture des magasins comme cela se fait dans toutes les villes du monde qui accueillent un tel événement. Il finira par le faire seulement pendant le dernier week-end des compétitions, celui du match de classement, aussi appelé match pour la troisième place, et de la finale qui opposera l’Allemagne à la Hollande.
Contrairement à l'image que l'on se fait aujourd'hui d'une Coupe du monde, l'effervescence populaire n'était pas partout au rendez-vous à Munich. Avec ses quelque 50 000 spectateurs, l’ancien stade olympique lui-même me parut presque vide lors du match d’Haïti contre l'Italie. Trois semaines plus tard, la finale Allemagne-Hollande allait le remplir attirer avec une foule bruyante. Il fallut d’ailleurs réaménager les abords de la pelouse pour créer une dizaine de milliers de places de plus. Mais même ce jour-là, les gradins comportaient un certain nombre de places vides et on pouvait encore acheter des billets d’entrée à des prix très abordables sur le marché parallèle.
L'autre surprise fut de découvrir les
coulisses de la délégation haïtienne. J’y retrouvai un grand nombre d’amis très
proches, dont Frantz Touillot, le trésorier de la Fédération haïtienne, et Mora Moreau,
qui était directeur du personnel de la BNRH au moment de mon départ pour le
Canada. En les visitant un après-midi au Sheraton de Munich, un prestigieux
cinq étoiles des beaux quartiers de la ville, je me retrouvai en plein dans une
sorte de manufacture artisanale de drapeaux haïtiens.
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| Frantz Trouillot & Eddy Cavé |
Les entreprises associées à l’aspect commercial de la Coupe avaient produit par milliers des drapeaux brésiliens, italiens, allemands, hollandais ou argentins. Pour Haïti, presque rien. Notre pays représentait un acteur tellement marginal dans cet univers dominé par les puissances du football qu’elles l’oublièrent ou presque. Donc, on ne trouvait pas de drapeaux haïtiens, ni de tee-shirts ou autres souvenirs d’Haiti dans les boutiques et les magasins à rayons de Munich. Sous les conseils d'amis allemands et d’étudiants haïtiens connaissant bien le milieu, les membres de la délégation décidèrent de confectionner leurs propres drapeaux.
Ils achetèrent à cette fin de gros rouleaux de tissu noir et rouge, des centaines de baguettes de bois et louèrent un certain nombre de machines à coudre. Les épouses, les amies et toutes les bonnes volontés disponibles furent mises à contribution dans une sorte de course à la montre. L’enjeu : distribuer gratuitement le plus grand nombre possible de drapeaux haïtiens pour encourager nos joueurs et promouvoir l’image d’Haïti déjà mise à mal par une Italie qui avait pour elle les avantages du nombre et de la proximité du terrain des opérations.
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| Mora Moreau |
Munich me réservait cependant d'autres
surprises. À l'entrée du stade olympique, le jour du match Haïti-Italie, je me
retrouve soudain nez à nez avec l'un des personnages les plus pittoresques de
mon jeune âge : Ducham César, Dika tèt long pour les uns, Dika 2 tèt pour
d’autres. Les Port-au-Princiens de ma génération se souviennent sans doute de
ce passionné de carnaval qui, de sa propre initiative, parcourait les rues de la
Capitale sur un bruyant side-car, un sayéka comme on disait alors en créole,
afin de dégager la chaussée lors du passage des groupes carnavalesques.
Éberlué, je m’approche de lui en
disant :
— Nèg sayéka yo ! Kanaval
! Titato !
Il me regarda quelques secondes avant de
répondre avec les yeux pleins de joie :
— Ou konnen m ? Ou se vrè nèg Pòtoprins !
Non, mwen se nèg lakòt. Nég Jérémi… Mwen
te lékòl Pòtoprins ! Lisé Pétyon.
À partir de cette rencontre, nous étions presque
devenus des amis et nous nous rencontrions presque tous les jours dans les rues
de Munich. Lui, transportant inlassablement une grande valise, moi intrigué et
fasciné par le personnage. Au point que je ne puis résister à la tentation de lui
demander un jour pourquoi il avait constamment l’air d’être en voyage. La
réponse qu’il me donna était aussi colorée et surprenante que l’image
qu’il projetait.
Comme il y avait énormément de choses à
découvrir dans cette ville, m’expliqua-t-il, il avait décidé de ne jamais
rester deux nuits dans le même hôtel. Chaque matin, il réglait sa note,
récupérait quelques vêtements déposés en consigne à la gare centrale et
repartait explorer Munich. Sa journée terminée, il prenait une
chambre à l’endroit le plus proche de son dernier arrêt et y passait la nuit. Je
n'ai jamais oublié cette leçon de liberté d’un passionné de foot et de carnaval.
À la fin de la première mitan, rien ne semblait
devoir troubler cet ennuyeux équilibre. Score nul : zéro de part et
d’autre. Depuis sept ans que j’avais quitté Santiago du Chili, je n’avais
jamais remémoré avec autant de nostalgie les compétions sud-américaines de
foot, en particulier le tournoi quadrangulaire de 1966 opposant le Santos de
Pele, le Peñarol d’Alberto Spencer, le Colo Clo et la Universidad Catholica du
Chili. Les soirs de match, toutes les rues de la ville raisonnaient du vacarme
provenant du Stade national. Les embouteillages arrivaient jusqu’aux abords du
centre-ville et l’on sentait vibrer presque
tout le cœur du continent. Ici à Munich, c’était business as usual ! Quelle tristesse! À
la mi-temps, l'entraîneur Zoupim, de son vrai nom Antoine Tassy, réunit ses
joueurs dans le vestiaire et leur dit sans ambages : inutile de tirer de loin sur
Zoff. Il faut absolument pénétrer dans la surface de réparation et le dribbler
carrément.
À la reprise des hostilités, avant même
que les Italiens se rendent compte de la nouvelle tactique adoptée, Emmanuel
Sanon appliquait à la lettre la consigne de son entraineur. Sur une passe impeccable
de Philipe Vorbe, il fonce à toute allure en direction du cerbère italien. À la
vitesse de l’éclair, il dépasse le défenseur Luciano Spinosi, esquive Zoff qui
vient de sortir imprudemment de sa cage et glisse le ballon dans un filet non
protégé. Ce qui suivit appartient désormais à l'histoire.
Le cœur de l’Italie tout entière arrêta
momentanément de battre. Éberlués, les reporters de toutes les nations
retiennent leur souffle et interrogent leurs dossiers en quête de données sur
l’auteur de cet exploit. Cendrillon venait de sortir de l’ombre.
Pour les centaines de milliers de
téléspectateurs éparpillés dans le monde entier, ce fut un but. Mais, pour les
milliers de spectateurs rassemblés dans le stade, ce fut plutôt un moment de
stupéfaction. L'impensable venait de se produire. Haïti menait contre l'Italie
et Manno Sanon venait de mettre un terme au record d’invincibilité de
1142 minutes de jeu qui faisait la gloire de Dino Zoff.
Ragaillardis par cette gifle, les Italiens se sentent obligés de sortir de leur zone de confort et de prendre des risques. Coup sur coup, ils marquent deux buts et ramènent Cendrillon à sa place.
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| La poignée de main historique Zoff-Manno |
Comme toutes les grandes aventures,
celle-ci produisit rapidement ses légendes. Le gardien de but haïtien
Francillon aurait été approché tout de suite par le Bayern de Munich, Mannon
Sanon aurait reçu des offres mirobolantes qu’il refusa... Dans les faits,
Francillon passera un certain temps dans la deuxième division de TSV 1860 de
Munich, retournera au pays où il deviendra député de Bainet, sa ville natale.
Ce match mémorable fut pour moi l’occasion
de retrouver plusieurs amis avec qui j’allais passer un mois merveilleux :
Harry Loiseau, qui habitait toutefois à Ottawa, mais dont le voyage n’avait pas
été planifié; Serge Pierre, que je croyais à Londres, mais qui vivait à Munich;
Pierre-Michel Smith qui découvrait comme moi l’Europe et ses merveilles; Jean Verly et Jacques
Joachim, deux vieux routiers des compétitions sportives internationales; Frantz
Trouillot, le trésorier de la Fédération, qui pleura comme une madone, le soir
de la défaite face à l’Italie; Hakime Altiné, rentré de New York avec un
immense drapeau noir et rouge. Mon ami d’enfance et frère de combat Valère
Cécil Philantrope arrivera à Munich la veille seulement de la finale. Il ne
connaîtra ainsi de cette période que les folies auxquelles les Allemands se
laissèrent aller après avoir arraché la coupe en or massif des mains de la
sélection hollandaise de Johan Cruyff qui la méritait autant qu’eux!
Le match Haïti-Pologne étant programmé
pour le mercredi suivant, j’avais un répit de quatre jours. J’en profitai pour aller
visiter Vienne, Innsbruck et une partie de la Bavière.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE














