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Sunday, August 13, 2017

Malou fait pleurer les Jérémiens

Parnel Clédanor (Allias Malou)
Ottawa le mardi 8 août 2017

Après avoir bercé, charmé, ensorcelé plusieurs générations de Jérémiens et de Jérémiennes, Malou les fait pleurer aujourd’hui  en déposant sa guitare et en éteignant son  micro. Son départ précipité plonge en effet dans la consternation des centaines d’amis et d’admirateurs convaincus qu’il continuerait longtemps encore à animer les retrouvailles annuelles de Palm Coast, des Amis de la Place Dumas, les croisières de la Saint-Antoine Hospital Funds de Miami. Sans parler de ses cercles de fans de New York et du New Jersey, du Canada, etc.  Mais Hélas! 

La nouvelle est tombée dimanche soir à Montréal durant une réunion de Jérémiens où l’on parlait de la soirée culturelle de la veille, une célébration de la vie de Ghislaine Charlier, la mère de Maxon, Jacky et André Charlier et veuve de l’historien socialiste  Etienne Charlier. Ghislaine était une Jérémienne réputée comme conférencière, militante de gauche, historienne, critique littéraire, etc. morte à la veille de son centenaire au début de l’année aux Gonaïves, chez sa belle-fille Gérarda Élysée, l’épouse de Maxon.

Après les décès successifs des poètes Claude C. Pierre, Serge Legagneur et Jean-Claude Fignolé, qui ont été un rude coup pour les lettres jérémiennes et haïtiennes en général, personne ne s’attendait à ce que cet autre volet de la culture qu’est la musique soit frappé aussi vite et aussi durement. Claude Pierre est parti, le 24 juin, Serge Legagneur, le 29 du même mois, Jean-Claude Fignolé le 11 juillet.  On pouvait de bon droit s’attendre à ce que la caravanne des corbillards observe au moins une pause pour reprendre son souffle et nous permettre de reprendre le nôtre. Mais rien de tel ne s’est produit. Les traitements de Malou semblaient donner des résultats encourageants quand brusquement l’hôpital a téléphoné à la famille pour dire que son cœur avait cédé. Quel choc!

Lourd bilan de pertes pour la première partie de l’année post- Matthew  qui a détruit nos écoles, notre hôpital, notre économie, nos infrastructures routières et autres. Avec le départ de Malou, c’est un volet de notre vie culturelle et sociale et de l’histoire du divertissement à Jérémie qui s’écroule.

De quatre ans plus âgé que Malou, je l’ai vu grandir à Jérémie et j’ai suivi avec intérêt ses premiers pas dans la musique. C’est toutefois à l’étranger que j’ai découvert l’artiste achevé qu’il était devenu. Au début des années 1960, tandis que je commence ma carrière d’employé de banque à Jérémie, Malou est déjà un passionné de musique et consacre presque exclusivement ses heures de loisir à ce passe-temps. Durant la journée, il s’installe sur la galerie de la maison familiale et interprète inlassablement ses chansons préférées.  Son genre favori est alors la ranchera mexicaine et son idole, Miguel Aceves Mejia.  Les Javier Solis, Amalia Mendoza et Cuco Sanchez viendront ensuite. 
Les Fantaisistes de Jérémie (1967)
(De la gauche vers la droite) Fito,Gwo Ben,Malou, Renel
Azor allias Doroseau,Gogo Jacob.Second plan:Louperou,
Ti Miguel et Antoine Jean (de la gauche vers la droite).
À la tombée de la nuit, surtout les soirs de pleine lune, il emmanche sa guitare, rejoint sa cohorte d’amis musiciens et part pour les sérénades à La Pointe, sur le Place d’Armes… sous les balcons des fillettes à séduire. Il se fait ainsi une réputation de crooner, de  chanteur de charme qu’il entretiendra  jusqu’à  sa mort. Après la dissolution du groupe Jérémia de Joe Bontemps fils, au début des années 1960, il crée Les Fantaisistes de Jérémie avec quelques copains du groupe embryonnaire Juventa et le soutien actif du visionnaire Antoine Jean, propriétaire de Versailles Night Club. Malgré les amusantes rivalités qui marquent l’apparition du groupe Hispaniola de Wilfrid Siméon, les Fantaisistes volent de sommets en sommets, embrasant les rues de Jérémie pendant les jours gras et partant à l’assaut du très gâté public de Port-au-Prince.  Au Rex Théâtre de la Capitale, ils font un vrai tabac vers 1968 et leurs noms sont sur toutes les lèvres.  Par la suite, après 1970, je prendrai connaissance de leurs progrès à partir du Canada. Je reçois alors régulièrement leurs enregistrements et je suis à la fois les progrès personnels de Malou et ceux des formations qu’il crée.
On y reconnaît de gauche à droite : le guitariste Jean Lindor (Kal Karèt); le batteur Miguel (Manman Kanson), le propriétaire du Cub, Antoine Jean (Tatann); le manager du groupe Benoît Chéry (Gwo Benn); le chanteur Renel Azor ( qui aimait tant les musiciens de Nemours qu’on le rebaptisa Duroseau);  le-chanteur Malou, l’accordéoniste Fritz Henri (Ti Fito). Au premier plan :  le tambourineur Louperou et le fameux Gogo Bòs Benn, qui se passe de présentation.
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El Hombre digital (2004)
Malou a dans l’intervalle diversifié ses styles, son répertoire et s’est affirmé comme un grand animateur. Il chante en français, anglais, espagnol et créole, perfectionne sa diction et son accent dans chacune de ces langues et prend l’habitude d’occuper intégralement les scènes sur lesquelles il se produit. Chemin faisant, il ajoute à son répertoire des classiques français comme La vie en rose, La chanson d’Orphée, Les divorcés, etc.  Doué d’un merveilleux sens de l’organisation, il intègre les synthétiseurs à son attirail et  crée aux États-Unis une formation musicale très légère faisant dans le style des Les Fantaisistes de Jérémie. Il n’a alors aucune difficulté à fidéliser les clientèles jérémiennes du New Jersey, de New York, Nayak, Miami, Boston, Chicago, Montréal, etc.

El Hombre Digital, CD sorti en 2004   est un vrai petit bijou de Malou dans lequel Il chante en français, anglais, espagnol et créole.  Il y a ajouté aussi ses propres grands succès, dont La femme et la boisson, Ti Kalap, Pari Nan Yon Baskou, etc.  Le chanteur a atteint sa pleine maturité, il chante juste, les accompagnements sont bien choisis, le rythme excellent, la diction impeccable, et l’homme maîtrise pleinement  la technologie du numérique. Ce CD est une vraie pièce de collection que j’encourage chaque Jérémien, chaque jérémienne à ajouter à sa collection et à conserver précieusement.

En 2004, je suis à Jérémie pour la Saint-Louis et je redécouvre Malou en vivant une sorte d’euphorie indescriptible. Le style troubadour est à l’honneur et Malou s’y est converti avec bonheur. Il n’a pas fait le voyage cette année-là, mais il a envoyé dans sa ville une cargaison de son dernier CD, Malou,  El Hombre Digital. Un vrai petit bijou que, treize ans plus tard, je ne me suis jamais lassé de jouer et de rejouer : le potpourri réalisé à partir des Divorcés, des classiques de Franck Sinatra, Before the Next teardrop de Freddy Fender. Il y a ajouté aussi ses propres grands succès, dont La femme et la boisson, Ti Kalap, Pari Nan Yon Baskou, etc.  Le chanteur a atteint sa pleine maturité, il chante juste, les accompagnements sont bien choisis, le rythme excellent, la diction impeccable, et l’homme maîtrise pleinement  la technologie du numérique.

Encore un peu, je me serais cru aux États-Unis à l’époque des grands succès de Michael Jackson où vous descendiez d’un taxi où vous aviez entendu le chanteur pendant toute la course et que vous entriez dans un restaurant ou un grand magasin pour être accueilli par la voix du même chanteur. Eh bien, partout où je mettais les pieds à Jérémie, on jouait du Malou qui n’avait pas fait le déplacement : chez Antoine Jean, aux réunions annuelles de Daniel Étienne à Roseaux, de Jean-Claude Tabuteau à Buvette, d’Edwin Magloire, à Rochasse, chez Brunel Pierre à la Haute Ville. Partout. Ce CD est une vraie pièce de collection que j’encourage chaque Jérémien, chaque jérémienne à ajouter à sa collection et à conserver précieusement.

Quatre ans après, en 2008, je retrouvais Malou et Eric Pierre à la veillée mortuaire de Bòs Benn Jacob , le patriarche de Nan Goudron, mon village natal. Ils étaient venus du New Jersey et nos retrouvailles furent quelque chose d’extraordinaire. Le plus émouvant était la présence au salon funéraire de Serge Legagneur, qui avait perdu Eric de vue depuis plus de 40 ans et qui évoquait avec nous leurs souvenirs de quartier : parties de chasse, séances de natation et de plongeon dans le port, etc.  Malou était resté bouche bée à les écouter parler de cette époque où Nan Goudwon  et la galerie des Jacob étaient une sorte de centre d’attraction dans  la ville. 
                 Le groupe  Juventa
(2ème rangée -De la gauche vers la droite) Luc Jeune
Roger, Malou,Emile Jusma (Ti Bwa),Daniel Louis, Herve
Cayemitte.(1ère rangée- De  la gauche vers la droite)
J-Robert Lestage,Ti Jean Lindor,P-Eric Sanon,Ti Miguel,
Chassagne, Jean-Claude Bernard.                                
Je n’oublierai jamais la mine qu’il a faite, le lendemain soir, quand il est passé avec Eric et Cécil Philantrope à l’appartement-bibliothèque de Serge, au boulevard Gouin.  On y marchait pratiquement sur les livres, et ce gars de New York n’en revenait pas de voir notre vieux célibataire vivre seul et déambuler avec le plus grand naturel au milieu de tous ces livres. Raymond Charles, un autre ami de New York, de passage aussi à Montréal, nous expliqua ce soir-là qu’il n’y avait pas à New York un seul concierge qui laisserait un occupant accumuler autant de livres dans un appartement. En général, ils alertent le Service des incendies de la ville et les inspecteurs vous somment de réduire radicalement le risque d’incendie que représente un tel stock de livres.

Par la suite, j’ai raté plusieurs occasions de rencontre avec Malou, en particulier à Miami et à Palm Coast. Mais j’ai continué à m’intéresser à ses travaux, à suivre ses succès, à écouter sa musique. Les comptes rendus des rencontres annuelles  des Jérémiens en Floride abondent en photos et en bandes sonores illustrant les derniers tronçons du long parcours de Malou sur la scène musicale. Le lecteur intéressé trouvera dans les articles de Max Dorismond et des frères Gilbert de Haïti Connexion Network une profusion d’excellents souvenirs à conserver.

Après avoir sonné sur le monde des lettres de la Grand’Anse avec les décès des Ghislaine Rey Charlier, Claude C. Pierre, Serge Legagneur, Jean-Claude Fignolé, le glas s’est tourné vers le monde du spectacle. Malou était un grand artiste jérémien et il a apporté une importante contribution à la vie sociale de sa ville, puis aux communautés jérémiennes de la diaspora nord-américaine. Ne serait-ce que pour cette raison, il a droit à toute notre affection, à notre gratitude et à notre respect. 

Une nouvelle génération qui s’éteint
À l’annonce du décès de Malou, Jean-Robert Lestage a publié sur sa page Facebook une photo du groupe Juventa, qui a donné naissance aux Fantaisistes de Jérémie au début des années 1960. Il soulignait, non sans tristesse, qu’il était le seul survivant du groupe des musiciens. Je viens de faire la même remarque en sortant de ma collection la photo de la page 3 des Fantaisistes, que je dois au sens du partage de mon ami Jean-Renel Azor.  Quand Renel m’a donné cette photo, il n’y figurait que deux survivants, Malou à la guitare et lui au micro. Malou  parti, Jean-Renel reste le seul survivant de la formation qui a pavé la voie à Jean-Jean Roosevelt, à Galaxie et aux groupes modernes de la ville.

Maestro Malou
Repose en paix
En principe, l’extinction graduelle des générations avec le temps ne devrait avoir en soi rien de particulièrement inquiétant. Mais dans le cas de Jérémie et d’Haïti, elle suscite de graves inquiétudes. Non seulement nous ne voyons pas s’affirmer une relève digne de confiance et capable d’enrichir ou même d’entretenir le riche héritage légué par les générations précédentes, rien ne se fait pour ensemencer de nouveau ces terres encore fertiles qui ont donné tant de belles têtes et de belles voix et fait la renommée internationale de la Grand'Anse.

Dans le monde du spectacle, nous avons bien eu Jean-Jean Roosevelt, Steve Brunache, Lody Auguste et bien d’autres mais, pour toutes sortes de raisons, nous ne voyons pas encore pointer à l’horizon le digne remplaçant d’un Malou Clédanor.

Mon cher Malou, je me prosterne très bas devant ta dépouille en te disant :Tu as bien servi ta famille, ta communauté et ton pays. Que ton âme repose en paix!

Eddy Cavé,
Ottawa, ce mardi 8 août 2017
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               

Illustrations:HCC


La femme et la boisson

est l'un  des anciens succès des Fantaisistes de Jérémie remanié et rejoué à travers  le disque « El Hombre Digital » en 2004 dans un style “Twoubadou” par Parnel Clédanor dit Malou, le chanteur coqueluche de ce groupe musical qui a existé à Jérémie vers les années 60-70. Lors des retrouvailles annuelles de  Palm Coast  en 2016,  hommes et femmes dansaient  en compagnie  de Malou au rythme de ce hit qui rappellent tant de souvenirs ayant fait des moments heureux.