Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

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Wednesday, February 12, 2020

Josaphat-Robert Large, dans un nuage à New York

Josaphat-Robert Large, peinture en exposition permanente
 au KEPKAA à Montréal, un don du poète à cet Institut de   
 promotion du  créole au Québec.                                             
Par: Mérès Weche
Josaphat-Robert Large, dit Bobisson, fut poète, essayiste et photographe. Cependant, en me voyant peindre Émile Roumer et Frankétienne d’une manière peu photographique, il m’avait demandé de lui en faire une qui irait sinon jusqu’à la caricature, du moins sans trop grande fonction de représentation figurative. Cette requête m’a été faite à Jérémie au cours d’un bref séjour littéraire chez le Père Jomanas Eustache à Numéro-Deux. En ce lieu, il ne pouvait ne pas évoquer avec moi les sentiments de révolte qui l’ont fait quitter Jérémie trop tôt. On regardait à l’horizon se lever le soleil dans une rougeur qu’il captait tout de suite de sa caméra, pour être plus tard objet de poésie. La voix de Guy-Marie Louis le sortait brusquement de son double extase, car il fallait descendre tout de suite en ville pour l’ouverture du Festival.

C’était à l’occasion des préparatifs, à Port-au-Prince, de cet événement annuel en Grand-Anse, que Jean-Pierre Alcindor et moi parlions de cet ami commun qui chérissait d’un même front la poésie et la photographie. Voici que dix ans plus tard un texte très évocateur de Nadine Magloire vient réveiller de vifs souvenirs partagés dans des révélations les unes plus inédites que les autres. Ainsi me vient à l’idée de rendre publique ce portrait de lui qu’il voulait davantage artistique, allant même jusqu’à la déformation, mais assez allusive pour le faire reconnaitre. Je l’ai peint dans un nuage de New-York où il a passé le plus clair de sa vie d’exilé. Poète révolutionnaire, il fut pourtant très sensitif face aux beautés de la nature qu’il captait sur le vif, de son œil de poète et à l’aide de sa caméra de photographe.

Mérès Weche

Tuesday, November 7, 2017

LES MÉTAMORPHOSES DE JOSAPHAT-ROBERT LARGE


Lors d'une vente signature de ses volumes  à New York

Eddy Cavé edddynold@gmail.com
Ottawa, ce 5 novembre 2017

La nouvelle du décès de Bobisson, tombée dans la soirée du samedi 28 octobre, m’a plongé dans une profonde réflexion et déclenché dans ma mémoire de nostalgique une cascade de souvenirs que j’ai encore du mal à contenir. Comme à l’accoutumée, je me suis précipité vers ma collection de photographies et ce qui reste de ma base de données mise à mal ces derniers temps par le crash de deux ordinateurs. J'en suis sorti avec une bonne dizaine de photos illustrant le long parcours qu’a suivi le garçonnet éveillé et turbulent que l’entourage appelait Bobisson et qui terminera ses jours à New York dans la peau du prolifique écrivain connu sous le nom de Josaphat-Robert Large.

Les photos étant devenues chez moi le catalyseur de la réflexion et un déclencheur de souvenirs, ce sont elles qui m’ont soufflé le mot « métamorphoses » qui, dans ce cas précis, s’applique au propre, comme au figuré. L’échantillon retenu va de photos de l’enfant gâté, que le père amène jusque dans les cérémonies officielles du jour de l’Indépendance, jusqu’à celles de l’homme mûr que nous pleurons aujourd’hui.

L’enfance
Autorités civiles et hommes d'affaires sortant d'un Te Deum
en 1946 sous le gouvernement Estimé. (1ère rangée à gauche)
Le préfet Georges Jérome cousin de la mère de Bobisson, le
maire Barthold Léonidas, père du romancier  Jean-Robert 
Léonidas, le commerçant Michel Desquiron et le sénateur 
Elie Lestage.                                                                          
Bobisson Large est né à Jérémie en 1942, de père jacmélien, venu à Jérémie pour diriger le lycée Nord Alexis, sous le ministère de Maurice Dartigue, et d'une  mère jérémienne née Odette Chassagne, Camille Large est un intellectuel de très belle facture qui initiera Bobisson dès le plus jeune âge aux cérémonies officielles Quant au gran-père maternel, le poète Numa Chassagne, dont le nom est intimement lié à ceux d’Etzer Vilaire et d’Edmond Laforest, il lui fait découvrir très jeune le monde merveilleux de la poésie. J'ai eu la surprise de ma vie quand , en identifiant avec Bobisson les personnages figurant sur la photo ci-dessus, il m’a dit : « Eddy, tu vois ce garçonnet debout à la première rangée aux pieds de Camille Large? Se mewn wi! » À 4 ans, il jouait déjà, comme on dit ici au Canada, dans la cour des grands. À sa droite, le préfet Georges Jérôme, cousin de sa mère, le maire Barthold Léonidas, le commerçant Michel Desquiron et l’ancien sénateur Élie Lestage. Qui dit mieux?

Par la suite, Bobisson prend l’habitude de fréquenter davantage les amis de ses frères aînés Gérald et Hervé et de sa soeur Marie-Josée que les enfants de son âge. Bien qu’il n’y ait entre lui et moi que deux années de différence, je n’ai guère de souvenirs de Bobisson jouant avec nous autres à la plage, à La Place d'armes ou dans des cours d’école à Jérémie. De mes nombreuses conversations avec lui, je déduis qu’il a été un enfant turbulent, à l’imagination fantasque, épanoui de manière précoce au contact d’aînés qui lui auraient donné un encadrement remarquable. Un seul exemple, son initiation à la photographie avant même qu’il ne franchisse le cap de l’adolescence.

La première métamorphose
Bobisson (à gauche), son père et sa soeur Marie Josée
À mes yeux, la première manifestation de son entrée fracassante dans l’adolescence est sa pratique de la photographie. Comme tout le monde le sait, ce passe-temps est coûteux, mais le gamin a des sous. Je devais me rendre compte de cette réalité près de 60 ans plus tard, soit en 2013 quand il m’a envoyé des photos prises par lui en 1954. J’étais alors à la recherche d’illustrations pour mon livre sur l’hôpital de Jérémie et je l’avais appelé pour lui parler de la reconstruction du bâtiment principal au lendemain du cyclone Hazel. Bobisson me confirma que le toit avait été emporté par le vent et qu’il avait lui-même photographié l’édifice, ainsi que les quartiers dévastés de la ville.

Avec son enthousiasme habituel, il m’envoyait dans les heures suivantes la seule photo que je connaisse de l’hôpital décapité par l’ouragan. Je ne pouvais pas en croire mes yeux et je le bombardai de questions. Il m’expliqua alors que son frère aîné Hervé avait laissé à la maison, en partant pour l’étranger, un appareil professionnel qu’il enfila à son cou pour effectuer son premier reportage photo. Chapeau bas! Si le romancier dit vrai…

1 Autour des 90 ans de l’Hôpital Saint-Antoine de Jérémie, Éditions Papyruz, Montréal, 2013.

C’est ainsi qu’est née sa passion pour la photo qu’il a entretenue toute sa vie, en prenant des cours aux États-Unis en investissant énormément dans l’équipement et en constituant une impressionnante collection de photos artistiques et historiques. Une passion qui anime, d’une couverture à l’autre, le très beau livre de photographies qu’il a publié en 2010 à Educavision en Floride sous le titre Jérémie et sa verdoyante Grand'Anse .


L’hôpital Saint-Antoine, 13 octobre 1954.
 Courtoisie de Josaphat-Robert Large
À la fin des années 1950, Bobisson et moi nous nous rencontrons occasionnellement à Port-au-Prince, où il poursuit son secondaire sous la supervision de son père qui enseigne le latin et la littérature française au collège Fernand Prosper. Après le cuisant échec de la grève des étudiants de 1960-1961, je retourne à Jérémie avec des compagnons d’infortune, dont  Jean-Claude Fignolé et Cécil Philantrope, et c’est à cette époque que remonte véritablement notre amitié avec Bobisson. Il travaille alors au magasin familial et on le voit partout où il y a un peu d’action : sur les plages en galante compagnie; sur les terrains de foot où il épate le public avec ses spectaculaires plongeons de gardien de but; dans les boîtes du nuit, les soirées dansantes, à La Pointe. Il achète une Jeep dont il enlève le toit de tissu et forme un duo infernal avec son âme damnée Émile Semexant. Tous les souvenirs que j’ai de cette époque sont ceux d’une période agréable où les seules ombres au tableau venaient des abus de pouvoir de la dictature naissante des Duvalier.

De mon côté, je gagne un concours d'entrée à la Banque Nationale et je poursuis à Jérémie mes études de droit commencées avant la grève à Port-au-Prince. C'est l'époque où Antoine Jean inaugure le  Versailles Night Club à l'entrée de la ville, où Joe Bontemps monte le groupe Jérémia et où Nemours Jean-Baptiste se rend à Jérémie pour animer les soirées de la Saint-Louis. Avec le recul, on voit que l'heure était à l'euphorie et que rien ne semblait indiquer que l'économie et la société jérémiennes s'acheminaient vers l'éclatement. Mais les choses ne tarderont pas à se gâcher.

Après la désagréable surprise de la présidence à vie, des événements sanglants d’avril 1963 à Port-au-Prince, l’émigration est apparue comme la seule voie de sortie d’une jeunesse aux abois. C’est à cette époque que Bobisson émigre aux États-Unis et que sa vie prend un tournant complètement imprévu.

En revenant un samedi soir, à Manhattan, d’un party particulièrement bien arrosé, la voiture dans laquelle Bobisson prenait place avec de joyeux fêtards fait sur Riverside Avenue une de ces embardées qui laissent peu de chances aux passagers du véhicule. Le bilan : trois morts, dont Ti Claude Denizard, vedette bien connue de la rue des Miracles; deux blessés graves, le conducteur Émile Semexant et Bobisson. Le décès de Ti Claude provoqua une telle commotion à Port-au-Prince que, pendant plusieurs mois, l’orchestre de Nemours Jean-Baptiste observa à toutes ses soirées dansantes une minute de silence pour entretenir la mémoire de ce fervent supporteur du groupe.

La deuxième métamorphose
Cet accident est sans doute la plus grande épreuve de la vie de Bobisson et celle qui marquera le tournant le plus radical de son existence. Retenu en traction-suspension pendant plus de trois mois dans un hôpital de New York, le jeune homme est forcé de regarder immobile la télévision ou le plafond du matin au soir. Il réfléchit, médite continuellement, se remet à la lecture. Fort heureusement, m’a-t-il raconté, il a une jeune amie américaine qui le visite tous les jours à la fermeture des bureaux. Passionnée de lecture, cette jeune dame dévore un livre de poche anglais tous les deux jours et les lui apporte. Il n’a d’autre choix que de les lire et il découvre ainsi Dos Pasos, Hemingway et les romanciers américains en vogue. Il revient alors aux bons auteurs délaissés depuis la disparition de son grand-père Numa Chassagne qui l’a initié très tôt à la poésie et inspiré les tendres années passées dans la grande maison familiale.

À sa sortie de l’hôpital, c’est un autre homme qui rentre chez lui, dans le Bronx. Il rompt radicalement avec l’alcool, réduit la cigarette et s’écarte graduellement des amities susceptibles de le ramener sur les terrains qu’il déserte. Il se déplace avec le soutien d’une canne et fait preuve d’une extraordinaire résilience durant cette phase de réhabilitation. Les retrouvailles avec les amis d’enfance Syto Cavé, Jean-Marie Roumer et Jacky Charlier seront pour lui une bouée de secours d’une valeur inestimable. Fort heureusement, le couple Luc-Flavie Philoctète, dont les filles Guerda, Dilia, Marlène et Alexandra sont des amis d'enfance, habite à une distance de marche de son immeuble. Il ne sera donc jamais seul.

Un disque qui reste à découvrir
J’ai souvent lu qu’il a participé à la création de la troupe de théâtre Kouidor qui a grandement contribué à la préservation de la culture créole haïtienne à New York dans les années 1970. Je crois plutôt que la troupe était déjà créée quand il s’y est associée comme acteur. Mais un fait demeure, il en a été un des membres importants. Dans mes conversations avec lui, comme dans ses multiples entrevues, Bobisson n’a jamais cessé de souligner l’apport des gros canons comme le metteur en scène Hervé Denis, le poète George Castera, les acteurs Max Kénol, Eddy Guerrier, de Jean et de Frantz Coulanges. Parmi les femmes dont les noms reviennent encore continuellement dans les conversations relatives à l’expérience Kouidor et à l’extraordinaire parcours de Bobisson, il y a ceux de Cécile Corvington, la veuve de Jacky Charlier, des soeurs Vieux et des soeurs Jean-Julien. 

Isolé à Ottawa durant la période d’ébullition de Kouidor et d’éclosion des talents de Bobisson, de Syto, de Jacky et de Jean-Marie, j’ai découvert, seulement en 1977, le long chemin parcouru par ces jeunes chanteurs et comédiens dont j’avais tant entendu parler jusque-là. C’était à l’occasion de ce qu’on avait appelé les contre-manifestations de l’an 20 de l’ère Duvalier. Parmi les collaborateurs locaux, il y avait Jean-Richard Laforest (disposition scénique, et critique) et son épouse Rose-Marie Gautier (animation et chants). Martha Jean-Claude, ainsi que l’ancien général et président Paul Magloire avaient aussi fait le déplacement et la troupe fit sensation. Je fus donc très agréablement surpris d’apprendre par la suite qu’elle avait eu un succès retentissant à la Martinique et qu’Aimé Césaire, alors maire de Fort-de-France, lui réserva un accueil des plus enthousiastes. En 2003, le livre de Bobisson Les terres entourées de larmes recevait le Prix littéraire des Caraïbes.

Les métamorphoses de la cinquantaine et de la soixantaine
Ne vivant ni dans le même pays ni dans la même ville que Bobisson, je n’ai pas eu la possibilité de suivre de près sa production littéraire ni les transformations physiques qui ont marqué chez lui, comme chez moi d’ailleurs, l’entrée dans l’âge d’or : l’embonpoint qui accompagne le ralentissement du métabolisme et la sédentarité de la retraite, la calvitie, les cheveux gris, puis blancs, etc. Avec le secours de la photo, j’ai pu revoir cette semaine encore les transformations que le poids des ans, de sa vie trépidante, sa riche production littéraire et artistique avait opérées en lui. Chez lui comme chez chacun  d’entre nous.

Mais l’homme a eu une vie bien remplie. Il a eu une jeunesse folle, a survécu miraculeusement à un grave accident qui, au bout du compte, a laissé relativement peu de séquelles, a remonté stoïquement la pente, touché à toutes les branches de l’activité humaine et des loisirs qui l’attiraient : la musique, le théâtre, le sport, la photographie, la natation, la plongée sous-marine, le tourisme. L’écriture a finalement été son activité première et il s’y est consacré après s’être doté de tous les instruments nécessaires à  réussite dans ce terrain cahoteux de l’édition. Ses études en linguistique lui seront d'un grand secours lorsqu'il commencera à publier en créole.Je m’incline humblement devant la détermination et le courage dont il a dû faire preuve pour construire l’imposant édifice culturel et artistique qu’il a laissé à la postérité.


Une regrettable série de rendez-vous manqués
Max Manigat,Kathia D. Ulisse, Bobisson, Claude Pierre, Lo-
chard Noël  (Miami 2015).                                                        
À bout de force et de patience, je n’essaie plus de compter le nombre de rendez-vous que j’ai manqués avec cet ami souvent imprévisible. Tantôt, c’était lui qui reportait la rencontre ou faisait tout simplement faux bond à la dernière minute, tantôt c’était moi qui annulais. Il est même arrivé que nous partagions un podium pendant la première partie d’une manifestation culturelle et qu’il disparaisse pendant une pause avant même que nous ayons l’occasion d’échanger nos livres. C’était à Miami en 2011, lors d’un lancement organisé par les éditions Kiskeya d’Hervé Fanini-Lemoine. Au beau milieu de l’activité, Bobisson était parti faire une course et  il n’est jamais revenu. Un artiste dans l’âme, a expliqué un des panélistes qui le connaissait bien!


.Une autre fois, il est arrivé à Montréal à la porte du KEPKAA, le Comité International pour la promotion du créole et l’alphabétisation, où il devait animer avec Ghislaine Charlier et moi une présentation de nos oeuvres respectives. Ne trouvant pas l’entrée de l’immeuble et ne voyant arriver personne une heure avant l’activité, il essaya sans succès de toucher les organisateurs au téléphone et reprit la route en direction de New York où commençait une inondation de son quartier. Il nous a expliqué en outre qu’il avait un délai très court pour reprendre un stock de livres qu’il avait dû laisser la veille aux douanes canadiennes.

L’expérience des rendez-vous manqués avec Bobisson est un des sujets favoris de conversation entre tous ceux et celles qui l’ont pratiqué un certain temps. Qu’il s’agisse des amis, de Paris, de Miami, de Jacmel ou de Montréal, tout le monde s’en plaint, puis se surprend à récidiver. D’ailleurs, n’a-t-il pas assisté à toutes les éditions du festival annuel de la poésie à Jérémie? N’a-t-il pas fait le voyage à Montréal en 1995 pour participer à l’hommage grandiose rendu au Château Champlain à l’homme d’affaires jérémien 
Antoine Jean à l’initiative du Dr Pierre-Michel Smith?

Chez Eddy Prophète (à droite) avec Léopold Molière et Sito.
La dernière fois que nous avons passé une journée ensemble, c’était en août 2012. Bobisson était de passage au Canada avec Syto et nous étions allés ensemble à Papineau-Ville, à un peu plus d’une heure de Montréal, pour visiter l’ami pianist Eddy Prophète, notre Oscar Peterson. Connaissant la passion des Jérémiens pour les déplacements en bateau, j’avais pris en cours de route un traversier reliant les deux rives du fleuve Saint-Laurent. Question de remémorer les voyages Jérémie-Port-au- Prince à bord du Mercédès. Ce fut un véritable régal. Malheureusement trop court! Bobisson et moi étant les seuls à vouloir photographier, nous ne figurons ensemble dans aucune des photos prises ce jour-là.

Ces deux photos prises dans la cour d'Eddy le Prohète, comme il s'appelle lui-même, sont les souvenirs les plus récents de nos rencontres que j'ai pu trouver. La maladie s’est mise par la suite de la partie et c’est par le téléphone que nous avons maintenu le contact jusqu’à la fin de l’été dernier. 

L’héritage de Bobisson et de Josaphat Large
Pour ceux et celles qui ont connu Bobisson depuis le tout jeune âge à Jérémie, le corps inanimé qui ira en terre ce week-end aura été habité au fil des décennies par deux personnages très différents : l’enfant gâté de la Haute Ville qui deviendra un adolescent super sympathique et insouciant, un gardien de but efficace, mais fantaisiste; le jeune adulte qui, après un emprisonnement d’un jour à Port-au-Prince et face aux menaces d’une dictature de plus en plus sanglante, prendra ses jambes à son cou et optera pour l’exil volontaire.


Syto, Eddy Cavé , Yoyo et Eddy Prophète
J’ai appris cette semaine seulement, en écoutant de sa bouche, une histoire partielle de sa vie, que c’est pour passer entre les mailles du dispositif de filtrage des candidats à l’émigration qu’il fit émettre son tout premier passeport au nom de Josaphat-Robert Large. Ainsi, l’adolescent généreux qui tenait la caisse du magasin Large en face du marché de Jérémie, le gardien de but exubérant des Flamands noirs qui encaissa un jour six buts parce qu’il jouait avec des facultés affaiblies, le client assidu qui stationnait régulièrement sa Jeep rouge sang à l’entrée du Versailles Club pour déposer  de ravissantes jeunes filles, c’était, comme on l’appelait à Jérémie, Bobison Madan Laj. Il a laissé des souvenirs impérissables dans cette ville et dans la mémoire d’une bonne tranche de la diaspora jérémienne.

En revanche, l’auteur des Terres entourées de larmes, de Rete! Kote Lamèsi, de Jérémie et sa verdoyante Grand’Anse, le détenteur du Prix Littéraire des Caraïbes 2003, c’est Josaphat, Josaphat-Robert et Robert. C’est l’écrivain aux multiples talents qui a pris la relève de Bobisson pour léguer à la postérité une oeuvre d’une grande valeur littéraire. L’ouvrage intitulé, Josaphat-Robert Large, la fragmentation de l’être, publié en 2009 sous la direction de Frantz Antoine Leconte, est sans doute l’hommage le plus éclatant qu’on pourra jamais rendre à son talent et à son mérite.

De son côté, le linguiste Hugues Saint-Fort a érigé un véritable monument à la gloire de Josaphat en écrivant : « Avec Rete, kote Lamèsi, Robert Large a écrit un roman qui semble unique dans la littérature haïtienne d’expression créole. En effet, du début à la fin du roman, l’auteur interpelle le lecteur non seulement au sujet de l’interprétation que ce dernier donnera à l’histoire qui est racontée dans le texte, mais aussi de sa conception du roman en tant que genre littéraire. »

Depuis l’annonce du décès les témoignages des amis et des lecteurs arrivent de tous les coins du monde. Alexandra Philoctète, l’amie d’enfance qui a annoncé le soir même la nouvelle du décès a reçu un volumineux courrier de condoléances et de témoignages de sympathie. Gary Klang a été le premier à réagir, soulignant qu’il ne trouvait pas les mots pour dire à quel point il aimait Robert. De son coté, Frantz Voltaire relayait la nouvelle dans le monde entier. Le jour même Mérès W. Wèche titrait dans Le National : « Un poète jérémien de plus a pris le large » et nos amis jérémiens de Haïti Connexion Network  répercutaient à l’infini l’écho de la mauvaise nouvelle… Comme Mérès l’a souligné fort à propos, le Festival de la poésie de Jérémie perd, avec le départ de ce grand ami, un de ses plus fervents supporters.

⁂ Je m’apprêtais à diffuser ce texte quand j’ai reçu par l’entremise d’Alexandra Philoctète la note suivante de Gary Klang, accompagnée du dernier poème de l’auteur :

La note de Gary  Klang
« Comme je l'ai dit sur Facebook, j'ai traversé toute ma vie avec Bobby Labrousse, et toute ma vie d'écrivain avec Josaphat Bobby Large, environ 40 ans. Je ne sais plus ni où ni comment nous nous sommes rencontrés, mais peu importe.

Ensemble, nous avons mené des combats incessants, parfois d'une rare violence, contre tous ceux qui n'avaient qu'une idée: nous exclure (une pathologie très courante dans le milieu littéraire). Fort heureusement est arrivé le miracle internet: nous n'avions plus besoin de ces petits hommes.

Ajoutons pour mémoire que Josaphat a beaucoup souffert de ça, mais il a réussi à vaincre l'ingratitude et la méchanceté de ceux qu'il avait pris à tort pour des amis.
On se parlait quasiment tous les jours et, entre nous, la confiance était absolue. Je viens de perdre une immense part de moi-même : un être loyal et courageux, un Ami à tous les sens du terme. Les mots me manquent pour dire combien je l'aimais. »

Gary Klang 

Le chant du cygne de Josaphat
J'ai relu hier avec beaucoup d'émotions le courriel des deux lignes qu Bobisson a adressé à Alexandra le 11 juillet dernier pour accuser réception de mon texte intitulé « Jean-Claude rejoint Claude Pierre et Serge Legagneur dans l'éternité ». Sentant peut-être sa propre fin venir aussi, il avait écrit: « Mon Dieu c'est toute une génération qui s'en va.   Me voici portant trois deuils les larmes aux yeux. »

Que son âme repose en paix!

« L’homme du Contrat social

(Pour la liberté)

Liberté notre nostalgie
Notre désir intense
Chaîne qui se brise en mille morceaux
Quand envahissent nos coeurs
Certains besoins d’air et de souffles
Liberté te conquérir

Tu deviens insoumission
Et quand les rives de ta soif
Entraînent calmement
Au Contrat social
L’homme épris de liberté
Bousculé par ses désirs de respiration
Seul
Sur les flots immobiles de sa natte
Flottant entre le repos et le réveil
Il surnagera sur les ondes de la nuit
Comme dans une pirogue
Allant sur les rives pourtant éloignées du sommeil
Oh ! Il se lèvera tôt le lendemain pour marcher vers la liberté
Marche donc
Puisque tu es né ce faisant
Homme de la nature
Tu portes en toi une palette de couleurs
Ce ruisseau où a puisé Rousseau
Pour les pétales de sa thèse

Josaphat-Robert Large
Septembre 2017 »

Nota : Les funérailles de l'ami Bobisson ont été chantées à New York le samedi 4 novembre. J'adresse mes plus sincères condoléances aux membres de sa famille et aux nombreux amis qu'il comptait sur cette terre qui est en train de s'écrouler sous nos pas.  

Que son âme repose en paix!


Eddy Cavé, Ottawa ce dimanche 5 novembre 2017




Monday, October 12, 2015

Jérémie dans la peinture haïtienne

Repères de la mémoire                                                 
Toile de Mérès Weche
 Tragédie du roi Henry 
Cliquez  pour agrandir
D’aucuns vont se demander si ce n’est pas trop forcer la note que de parler d’une histoire de la peinture Jérémienne dans le concept de l’art haïtien.  Ce serait la même interrogation par rapport à la sculpture. La raison, c’est que l’image d’Épinal de Jérémie reste et demeure la poésie, lors même que certains poètes issus d’autres villes du pays ont tendance à s’y opposer.

Puisqu’il faut parler peinture, nous dirons que si la grande majorité des peintres haïtiens viennent du Nord, il faut rendre un hommage certain au roi Henry qui fit venir au Cap le peintre anglais Richard Evans pour enseigner la peinture et le dessin à l’Académie royale. On doit à ce peintre le célèbre portrait du roi qui fait partie aujourd’hui de notre patrimoine national.  On peut dire que c’est toute une tradition bien gardée qui est à l’origine de la fameuse «École capoise» que symbolisent les frères Obin.

Nelson Mandela peint en acrylique sur toile
 par l'écrivain Mérès Weche                         
Selon Michel-Philippe Lerebours (1 ), dans son introduction au catalogue de l’exposition Haïti au toit de la Grande Arche, qui eut lieu á Paris en septembre 1998, la République de Pétion entreprit également un effort dans ce sens, pour avoir inscrit au programme de formation des jeunes, par le biais du Pensionnat des jeunes filles, établi dans les principales villes de province, une combinaison de la musique, du dessin et de la peinture. L’aristocratie Jérémienne d’alors devait en profiter le long de plusieurs générations, et c’est ce qui valut á cette ville d’éminents musiciens tels que les Villedrouin, les Clérié, les Roumer, sans oublier un Louis Laurent et un Antime Samedi, pour ne citer que les plus talentueux de la classe moyenne.

En ce qui concerne la peinture proprement dite, qui fut enseignée dans le Pensionnat de jeunes filles instauré dans la ville de Jérémie par l’Administration Pétion, elle fut davantage à la portée de celles-là qui fréquentaient l’institution des Sœurs de la Sagesse, très sélective évidemment, dont l’objectif consistait á former des femmes d’intérieur initiées aux arts d’agrément. De belles reproductions de peintures européennes garnissaient les salons de la haute bourgeoisie de la haute ville. On en voyait chez les Villedrouin, les Allen, les Martineau, les Laveaux, etc., toutes des adaptations réalisées par des «filles de famille».

Une toile de Tiga 
Dès 1825, s’établissait aux Cayes, venue de la Louisiane, une certaine Clara Petit, qui donnait des leçons de peinture. Au cours de ses séjours à Jérémie dans des milieux aristocrates, elle contribuait à conforter les acquis de ces jeunes filles privilégiées, et intéressait même de jeunes hommes à la pratique des arts plastiques.

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, particulièrement sous les gouvernements de Salomon, d’Hyppolite et de Nord Alexis, des bourses furent octroyées à de jeunes gens pour se spécialiser dans les arts en Europe. Au pays même, beaucoup d’autres, grâce aux efforts de leurs parents, acquirent des connaissances sous la houlette d'un Normil Charles ou d'un Lominy, par exemple.

Poète Edmond Laforest
(Toile de Méres Weche)
Il fallait attendre le mouvement indigéniste pour voir s’haitianiser les sources d’inspiration,  surtout avec l’arrivée au pays, en 1932, du peintre noir américain Williams Scott. L’indigénisme en peinture déplut la haute société jérémienne, et les inspirations, confinées dans les salons, se retournaient vers l’Europe.

Les œuvres de peintres cubains arrivés en Haïti vers 1945-46, en l’occurrence Wifredo Lam, ouvrirent l’art haïtien au surréalisme et au cubisme. Certains jeunes peintres d’origine jérémienne, pour la plupart revenus de l’étranger ou gagnés par l’enthousiasme du Centre d’Art, et plus tard Galerie Brochette , Foyer des Arts Plastiques et Calfou, s’éprirent de la grande fascination apportée par le vodou. Ainsi, Jean-Claude Garoute (Tiga) et Patrick Vilaire se retrouveront dans cette mouvance au sein du Poto-Mitan, en compagnie de Frido Casimir.

Le coeur du Sud - Toile de Jacques St-Surin symboli
sant la Grand'Anse qui jusqu'aujourd'hui produit pres
que tous les vivres agricoles d'Haïti.                       
Au cours des années 60, à Jérémie même, s’affirmaient Éric Girault, Vernet Caze, Wébert Lamour et un des frères Dupoux au haut de Morne Canova. Aidés de Wébert Lamour, de jeunes talents commençaient à s’affirmer dans la ville, parmi lesquels Fritz Edouard Joseph (Dada), Gladys Chevalier et moi. Viendront ensuite Jacques Saint-Surin  et Marc Chanlatte, ce dernier, venu de Jacmel. Il se développait dès lors un engouement pour l’architecture de l’église Saint-Louis, la gorge de l’Anse d’Azur, le promontoire de La Pointe, la beauté gracile de la petite Amélie  et le Lycée Nord Alexis nouvellement reconstruit à Nan-Bourette. Encouragé par Antoine Jean du Soleil Levant, Élie Lestage et Antoine Roumer, je faisais des cartes de souhaits qui s’écoulaient à merveille. Les murs d’intérieur de chez nous, au 54 de la rue Monseigneur Beaugé, se convertissaient en murales, et la galerie même de la maison tenait lieu d’espace d’exposition avec ces cartes de vœux  étendues sur des cordes. Je me souviens d’Hubert Sansaricq , lui aussi peintre, qui me fit don de ma première boite d’aquarelle. J’ai eu personnellement l’honneur de rafraichir, à la demande d’Antoine Jean, la murale de fond de Versailles préalablement peinte par Vernet Caze, le plus âgé d’entre nous.

Les figures de proue
Les quatre figures jérémiennes les plus proéminentes de la peinture haïtienne demeurent, à l’échelle nationale et internationale,  Patrick Vilaire, Érick Girault , Jean-Claude Garoute dit Tiga et Fravrange Valcin alias Valcin II. Ces deux derniers  m’ont voué une amitié profonde pour m’avoir invité à exposer avec eux. Valcin II, dans les jardins de Galerie Marassa, et Tiga dans son inoubliable exposition Noir sur Blanc à Pétion-Ville. Je leur dois une fière chandelle. Quant à Girault, il m’assista à Linden Boulevard, Queens, lors d’une exposition organisée à New York, en 1982, sous les auspices du Dr. Jean-Robert Léonidas. Il est à noter que le grand sculpteur en bois, connu sous le nom de Sanon, aux abords de la route de Thomassin, est originaire de Roseaux, près de Jérémie.

Par Mérès Weche



1.      


Michel-Philippe Lerebours, Haïti, au toit de la Grande Arche, Paris, France, 1998.pp.27-3