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Monday, October 15, 2018

DIALOGUES IMAGINAIRES SUR LE LANGAGE CLAIR ET SIMPLE - (PREMIÈRE PARTIE)

Par Eddy Cavé









Ottawa, ce 6 octobre 2018

PREMIÈRE DES CINQ PARTIES

Comme il a été annoncé la semaine dernière, je commence aujourd’hui avec la première des cinq parties de ces Dialogues. J’espère que vous nous  tiendrez compagnie tout au long de ce périple et que vous serez encore avec nous au port de destination. 

La genèse de ces Dialogues
Décembre 2007. Cela fait 20 ans que je suis responsable des publications françaises à la banque centrale du Canada. Dans le cadre de mes fonctions, je rédige une feuille mensuelle intitulée «Écrivons sans bavures», dans laquelle j’expose le fruit de mes réflexions sur la rédaction et sur les problèmes d’écriture en général. Cela m’amène à me pencher tous les mois sur un sujet de mon choix et me force à tout lire et relire d’un œil très critique.

À ce poste, je place au premier rang de mes préoccupations la facilité avec laquelle nos lecteurs doivent comprendre les textes que nous envoyons chaque mois à l’imprimerie. Dans mes discussions et mes rencontres avec les auteurs des textes à publier, je fais une observation pour le moins paradoxale : il est beaucoup plus facile d’exprimer des idées complexes en écrivant des  textes compliqués et difficiles à lire qu’en rédigeant des textes clairs et simples.

En même temps, je m’efforce surtout d’assurer l’uniformité des publications de la maison. C’est dans ce but que je distribue en 1998 la première édition du Guide de rédaction de la Banque du Canada. J’approfondis aussi ma réflexion sur les questions pratiques de rédaction en milieu bilingue et je me rends compte graduellement d’une réalité  qui m’avait échappé jusque-là : on rencontre tous les jours un tas de  gens qui se disent être parfaitement bilingues, mais très peu d’entre eux osent affirmer qu’ils maîtrisent parfaitement le français ou l’anglais. Déroutant! En effet, comment peut-on manier deux langues à la perfection et ne pas maîtriser l’une d’elles? Ou ni l’une ni l’autre? C’est peut-être la modestie qui entre en jeu quand on en vient à parler de sa langue maternelle!

Le bilinguisme créole-français en Haïti
Cette observation m’amènera progressivement à examiner sous un jour nouveau certains problèmes du bilinguisme créole-français en Haïti. Le paradoxe y est encore plus frappant. Tous les Haïtiens scolarisés se présentent comme de parfaits bilingues (créole-français), mais la plupart de ceux et celles qui ont terminé leurs études avant la réforme Bernard de 1982 ne peuvent ni lire ni écrire le créole.

De même, un bon pourcentage des élèves formés sous le régime Bernard, au début des années 1980, ont de graves lacunes en français. C’est cette grave lacune de notre enseignement qui fera dire à l’un de mes amis : « Je viens d’un pays où l’on parle une langue que l’on écrit pas et où l’on écrit une langue que l’on ne parle pas. »

Depuis, je me pose sans cesse la question de savoir comment combler le fossé séparant ces deux groupes. Un fossé qui se manifeste de manière parfois virulente dans les échanges de vues et les polémiques des internautes des clubs de discussion.

La découverte du plain language américain
Durant des vacances de rêve passées à Jérémie à l’été 2004, je lis à l’heure de la sieste les derniers ouvrages américains achetés durant mon transit à Miami. Quelle clarté! Quelle simplicité! Le plain language, que nous appelons en français le langage clair et simple, s’est imposé aux États-Unis à un tel point qu’on ne dénote plus sa présence. Qu’il apparaît même aux yeux de l’observateur peu averti comme une manière naturelle d’écrire. Et pourtant, elle est le résultat d’un effort conscient et d’un apprentissage laborieux!

En ce début du nouveau millénaire, il a envahi la plupart des secteurs de l’édition des États-Unis et est en train de faire des percées remarquables en Australie et, au Canada anglais, en Colombie-Britannique.  Assis à l’ombre d’un manguier, je me surprends de temps à autre à penser à réécrire à la lumière des exigences du langage clair et simple le Guide de rédaction dont j’ai déjà réalisé deux éditions pour mon principal client d’Ottawa.

Les perceptions générales de la francophonie
Dans son ensemble, le monde  francophone me semble carrément hostile à l’idée même du langage clair et simple. La France, l’Afrique francophone, Haïti ne manifestent aucune ouverture d’esprit à cet égard, ce qui tempère mon enthousiasme. Cela ne m’empêche toutefois pas d’en faire mon profit à chaque page que j’écris ou que je révise avec mes clients.

Un tournant décisif
Au début de 2005, le directeur général du Conseil des tribunaux administratifs canadiens (CTAC), Arthur B. Trudeau, me fait part d’un ambitieux projet de promotion du langage clair dans le domaine de la justice administrative au Canada. Ma participation au projet consistera à traduire et à adapter en français les instruments de promotion du nouveau langage dans la pratique du droit administratif et à publier un certain nombre d'autres textes. L'occasion rêvée! Je fonce avec toute mon énergie dans le projet et nous publions coup sur coup deux ouvrages : L'alphabétisation et l'accès à la justice administrative au Canada en 2005 et Initiation à la justice administrative et au langage clair en 2007. Ma conversion au langage clair et simple était faite.   

Comme le  font René Depestre, de Jacmel, Dany Laferrière, de Petit‑Goâve, et tant d’autres expatriés, je m’installe un matin de pluie à ma table de travail, les yeux fixés sur une photo de ma ville natale et je me mets à taper. Emporté par un tourbillon d’idées assez confuses au départ, je commence à imaginer et à rédiger un dialogue à saveur humoristique sur les mésaventures du langage clair et simple en Haïti.

Jean-Claude Fignolé
(1941 - 2016)
Claude C. Pierre
(1940 - 2016)
Dans le monde de mes proches, les réactions vont de l’enthousiasme modéré de mon vieux complice, le professeur et académicien  Claude C. Pierre,  à l’opposition radicale et sans nuances de mon ami d’enfance et romancier  Jean-Claude Fignolé, de l’école spiraliste.

Tandis que le premier partage mes idées sur le sujet et pense déjà à leur transposition  dans l’écriture créole, le second s’en tient à Boileau. Pour lui Boileau a déjà tout dit sur cette question, et mes idées ne peuvent être qu’un dangereux carcan pour la créativité. Devant le peu d’intérêt que suscite le sujet dans le monde de mes proches,  je lui inflige le supplice bien connu du tiroir. Il y restera cinq ans. 

Bien que les deux points de vue de ces deux références dans le domaine semblent irréconciliables, ils s’expliquent très facilement et sont conformes à la logique du langage clair et simple.  En tant que professeur de linguistique et poète engagé, Claude Pierre aborde l’écriture sous l’angle de l’efficacité de la communication, donc du langage clair. De son côté, Jean-Claude Fignolé privilégie la considération esthétique quand il aborde le roman, ce qui est un choix personnel tout à fait compréhensible.  

Je lui fais remarquer que, quand il écrit dans les journaux ou communique avec les citoyens de sa municipalité, c’est en langage clair et simple qu’il le fait; et son message passe très bien. Sa mort soudaine en juillet 2016 a malheureusement interrompu un dialogue qui devenait de plus en plus fructueux. Parti deux semaines avant lui, Claude Pierre n’a pas pu, de son côté, terminer la traduction-adaptation  créole du Langage clair et simple, un passage obligé entreprise avec un de ses étudiants. 

De retour au sujet. Au début de 2009, je me lance dans une passionnante aventure de préservation de la mémoire en  rédigeant le premier tome de « De mémoire de Jérémien »  dont chacune des pages porte  l’empreinte de ce nouveau credo. Dans les commentaires que je reçois de mes lecteurs, il y a toujours un mot sur la clarté du style et la simplicité du langage. Le moment était  venu de déterrer et de ressusciter les Dialogues.

Eddy Cavé eddycave@hotmail.com


 (Fin de la première partie)

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