Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

Thursday, July 13, 2017

TEMOIGNAGE SUR LA VIE ET L’OEUVRE DE CLAUDE PIERRE

Claude Pierre, photo © Thor Burnham Port-au-Prince, mai 2002
Prononcé par Eddy Cavé
À la soirée culturelle d’adieu
Organisée par la famille Pierre
À Ottawa le vendredi 7 juillet 2017
Chers amis,
« On ne meurt bien qu’au village! ».
Le mot est de François Saint-Surin Manigat, l’ancien général de division et ministre de l’Intérieur du président Salomon alors accrédité à Paris comme ambassadeur et ministre plénipotentiaire d’Haïti. Le diplomate suivait ce jour-là le maigre cortège funèbre d’un compatriote décédé à Paris dans l’indifférence générale et il ne cessa de penser aux veillées mortuaires, diplomate s’était écrié dans un élan  de nostalgie mêlée aux funérailles et aux oraisons funéraires des pures traditions haïtiennes. Imaginant  l’événement qu’auraient été ces funérailles au pays, le diplomate s'était écrié dans un élan d’indignation :  

« On ne meurt bien qu’au village! »
Les choses ont bien changé depuis et il appartiendra à l’ambassadeur d’Haïti au Canada, M. Frantz Liautaud, ici présent avec son épouse, Mme Florence Saint-Lèger, de consigner pour la postérité le caractère grandiose des adieux à Claude C. Pierre. De consigner aussi l’atmosphère proche de la dévotion dans laquelle une salle bondée de parents, d’amis, d’anciens collègues, de camarades de promotion aura participé à cette soirée culturelle d’adieu.
Depuis que les terres d’accueil sont devenues des patries d’adoption  pour les compatriotes  fuyant les réflexes dictatoriaux de nos  dirigeants, les diasporas haïtiennes ont développé des traditions qui recréent le village et consolident les familles. De nos jours, l’Haïtien meurt bien partout où le destin l’amène, tant dans les grandes villes du Canada, de France ou des États-Unis que sur la terre natale. Comme les funérailles, les mariages, les baptêmes, les premières communions sont devenus partout où l’Haïtien met les pieds l’occasion de retrouvailles agréables ou émouvantes
selon le cas, mais toujours chaleureuses.

Vue partielle de la salle lors du témoignage d'Eddy
Eddy Simon, le cousin de Claude, me faisait remarquer ce matin que, dans le cas de Claude,  le village en entier s’était reconstitué dans la région d’Ottawa-Gatineau pour l’assister  et l’accompagner à sa dernière demeure. Si l’on tient compte de la grande famille créée avec les  Préval du Cap-Haitien, les Malval de Port-au-Prince, les Coulibali du Mali,  la famille d’Annick Miette, l’épouse de Ti-Claude, c’est un village planétaire qui encadre ce soir les ombres de l’ami disparu. Sans parler des nombreux amis accourus de partout dès qu’on a su que la médecine avait baissé les bras devant la gravité et la très faible fréquence du cas : May et Eddy Simon,  Laënec Hurbon sont alors précipitamment entrés d’Haïti; ainsi que Boulou Malebranche; Elizabeth et Lochard Noël, de la Floride; Bergman Fleury , Marie-Denise et Carl Brierre, de Montréal, ouvrant un interminable défilé d’amis et de parents qui se poursuit encore.
Devant la violence du choc qui a emporté Claude en quelques mois, il m’est extrêmement difficile  de déplorer  sa disparition soudaine sans essayer au moins de rappeler quelques-uns des  épisodes des dernières années que j’ai vécus à ses côtés.
J’étais en vacances  chez Claude et Jocelyne à Belle-Ville en février 2012 et nous faisons  tous les matins  une heure de marche en compagnie de deux amis de vieille date :  Gisèle Chassagne Théard et Laënec Hurbon. Un matin, Claude fut pris d’un soudain malaise qui nous obligea à rentrer à la maison. On pensa dans un premier temps qu’il s’agissait d’un problème cardiaque, ce  qui n’a jamais pu être confirmé. Puis ce furent des douleurs au dos de plus en plus tenaces et inquiétantes.  Ce seront ensuite des problèmes d’insomnie, des douleurs persistantes à la colonne vertébrale, le manque d’appétit, le vertige, des pertes de mémoire et ce dernier voyage à Ottawa.
Y a-t-il un lien entre ces divers problèmes et celui qui l’a finalement emporté ce samedi 24 juin écoulé. On ne tardera pas à le savoir. Mais quel que soit le diagnostic final, le plus sage pour les chrétiens que nous sommes sera de se conformer à la volonté divine et de dire : Merci Seigneur. Que ta volonté soit faite et non la mienne.
J’aimerais utiliser les quelques minutes qui me restent pour remercier publiquement Claude pour le soutien enthousiaste et désintéressé qu’il m’a accordé de mon entrée dans le monde des lettres jusqu’à son retrait définitif de la scène littéraire.
Pour finir, je vais vous lire un passage tiré de l’article  que j’ai publié ce matin sur le site internet d’Haiti Connexion Culture  sous le titre : « Les poètes: Claude C. Pierre et Serge Legagneur réunis pour de bon dans l'éternité ».  Je cite :
« En soulignant  la générosité de Claude, Lyonel Trouillot a évoqué un trait de caractère qui collait comme un gant à la peau de Serge Legagneur. Les deux ont œuvré avec un rare désintéressement pour l’épanouissement des jeunes talents et  pour l’excellence dans les lettres haïtiennes.
Pour avoir été un des grands bénéficiaires de l’expérience et du savoir-faire de l’un et de l’autre depuis mon entrée tardive dans le monde du livre, je suis bien placé pour attester de la générosité et de la grandeur d’âme de ces deux amis. Et ce n’est certainement pas un effet du hasard si leurs noms figurent,  l’un à côté de l’autre, dans les pages de remerciements de tous les livres que j’ai écrits.

Méthodique, méticuleux, pointilleux et doté d'un extraordinaire sens du détail, Claude a passé au peigne fin chacun des livres que j'ai publiés et il a préfacé le tome 1 de De mémoire de Jérémien. Nous nous complétions, lui et moi, et notre complicité dans l'écriture était parfaite par la finesse de son jugement, sa maîtrise des techniques d'écriture, sa probité intellectuelle et sa grandeur d'âme, il a grandement contribué à la réussite de mes projets d'écriture. Claude n'était pas seulement un poète. Il était aussi un communicateur, un technicien de la prose et par-dessus tout un adepte de mon dada, le langage claire et simple, Je lui dois une fière chandelle.
De portée plus générale, l’encadrement de Serge Legagneur m’a été tout aussi précieux. Poète jusqu’au bout des ongles, cérébral quand il devait l’être, Serge m’a assisté dans tous les aspects de mon travail d’écriture. Il a été à mes côtés  dans les moments d’euphori comme dans les nuits de détresse; quand j’étais emballé par mes souvenirs et mes anecdotes sur les notables de Jérémie ou quand l’ordinateur plantait au beau milieu d’une étape critique de travaux urgents. Serge connaissait à fond le monde canadien de l’édition, maîtrisait comme pas un la technologie moderne de l’information et il n’a jamais marchandé ses conseils. À lui aussi, je dois une fière chandelle. » Fin de la citation.
Maintenant que mon académicien et mes deux  poètes ont disparu du décor, les divers personnages qui m’habitent se trouvent soudain démunis et désorientés :  le voyageur a perdu un port d’accueil, le marin a perdu  sa boussole ; l’écrivain a perdu deux grammairiens et deux sources d’inspiration. Par-dessus-tout l’ami a perdu deux des compagnies les plus stimulantes, les plus rafraîchissantes  et les  plus enrichissantes qu’il ait jamais eues.
Que leurs âmes reposent en paix!

Par Eddy Cavé