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Thursday, April 17, 2014

Président Michel Martelly rend hommage à l’immortel Dany Laferrière

Mercredi 16 avril 2014. 
Personne ne ronge son frein dans les appartements privés du président Michel Joseph Martelly. L’attente, entre gens de lettres, universitaires, hauts fonctionnaires de l’Etat et diplomates, est loin d’être désagréable. Le vin rouge semble de bon cru. Albert Chancy, au piano, met le zeste de festif à ce cocktail donné par le chef de l’Etat en l’honneur d’un immortel, l’enfant de Petit-Goâve, « l’écrivain du monde », Dany Laferrière.

Michel Martelly et Dany Laferrière lors de la cérémonie
L’après-midi ne sera pas sans fin. Oh que non ! Les choses s’accélèrent. Longtemps après 16 heures 30, la fanfare du palais, sur la cour écrasée par la chaleur, joue l’hymne présidentiel pour le chef et son invité. Les notes traversent portes et baies vitrées. C’est tonique, sanguin, vivant. Quelques dizaines de secondes se noient dans le grand sablier. Presque sur les talons du chef de l’Etat, l’homme au Remington 22, veste gris cendre, à pas pesants, entre.

Sur son visage s’accroche un sourire timide, semblable à celui d’un vertueux arpentant l’allée d’un bordel, tenaillé par un besoin de plaisir. Les grands yeux de Dany Laferrière, en quelques secondes, balaient cette petite salle. Ils s’arrêtent sur quelques amis, quelques complices. Emmelie Prophète, Jean Euphèle Milcé, Gary Victor, Frankétienne. Décrispation. Accolades. Intensité. Petit moment de communion entre ces solitaires sonores, jongleurs de lettres, bricoleurs de rêves, de bonheur.

Martelly, dans cet écrin, est dans l’hommage « à l’un des illustres écrivains haïtiens contemporains ». Le ton juste, le président évoque sa « fierté profonde » à l’annonce de l’élection de Dany Laferrière à l’Académie française le 12 décembre 2013. Avec Dany, Haïti a eu son instant de gloire. Avec Dany, ce sont deux cents ans de littérature haïtienne qui entrent chez les immortels.

« L’œuvre du 1er Haïtien, 1er Caribéen, 1er Québécois et Canadien à l’Académie est une " source d’inspiration ", indique Michel Joseph Martelly. Elle est empreinte de cette terre de soleil, de beauté. Le parcours de Dany Laferrière est celui d’un voyageur qui a vu le monde, goûté à d’autres cultures sans jamais laisser sa terre natale » ajoute le chef de l’Etat.

Petit-Goâve habite son œuvre. A Port-au-Prince, il a affiné ses armes avant de s’épanouir au Québec, observe Michel Martelly, à côté, Dany Laferrière est sensible à cet hommage. « Je n’aurais jamais cru que les 26 lettres de l’alphabet m’emmèneraient là », confie cet écrivain ayant passé son enfance à Petit-Goâve, à la frontière du Sud et de l’Ouest, entre des montagnes et la mer bleu turquoise.

Personnalités du secteur éducatif qui ont assisté à cette cé
rémonie                                                                                        
Dans cette ville, le 88 rue Lamarre est « l’adresse du bonheur de l’enfance », explique Dany, protégé par des femmes. Pendant les années de plomb de la dictature des Duvalier, cela a permis, raconte l’écrivain, d’observer le vol soigneux d’un papillon, d’écouter en silence les émotions de la ville en épiant les conversations de grandes personnes.

Dany regardait tomber la pluie tout en sachant qu’elle n’atteindrait jamais le 36e bric de la maison d’en face. Dans la tête de l’enfant qu’il était, en silence, se construisait une idée de la narration. Plus tard, les « la fraîcheur », ces femmes mi-prostituées mi-maîtresses qui ont habité son imaginaire, explique Dany Laferrière, qui croit que ces belles ont inventé la modernité. Ce sont elles, ces femmes-là, qui lui ont inspiré des années après le roman « Le goût des jeunes filles ».
A Port-au-Prince, 19 ans, Dany Laferrière, le jeune journaliste, se souvient d’une interview avec Frankétienne, auteur en 1972 de « Ultravocal ». De Frankétienne, DL dit que "c’est l’être le moins snob " qu’il connaisse. « J’avais un modèle, je n’étais pas seul », confie Dany Laferrière en évoquant le père du "spiralisme", cette rupture qui s’inscrit aussi dans la continuité.

 A Montréal où il a débarqué en 1976, après l’assassinat de son ami, le journaliste Gasner Raymond, DL évoque ses huit années difficiles dans les usines. La galère, comme vécue par ¼ de travailleurs dans le monde, dans les sous-sols des villes, a donné de l’authenticité à ses mots. « Il faut raconter la vie des gens si l’on veut être artiste », témoigne l’auteur de " Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer ".

Sur sa machine à écrire, son Remington 22, Dany Laferrière se souvient encore de ces mots qui ont suivi des millions d’autres, pesés dans des livres : « Pas croyable. C’est la quatrième fois que Bouba joue cette musique ». Ce style simple, en apparence accessible, c’est du Dany, l’écrivain que l’on croit être, que l’on se croit capable de devenir. Et pourquoi pas ?

DL, enfant, parle de la France. De la littérature de ce pays. D’auteurs, dont le Britannique Kipling, " Capitaine courageux ", capable de mener pêcher un enfant d’Haïti jusqu’à Terre-Neuve par la magie des mots, de l’imaginaire.

Vidéo de la cérémonie 


Ce Dany Laferrière, « pierre par pierre, a construit une œuvre qui traverse le temps. Il était déjà un immortel », dit Frankétienne, ajoutant que ce monsieur est un « homme bon ». « Dany n’a jamais eu la grosse tête. Il dit la vérité avec tendresse et un humour parfois mordant », soutient Frankétienne, qui y va de sa prophétie. Dans un siècle, deux siècles, nos enfants, nos petits-enfants parleront de Dany Laferrière, comme on parle de ce monument, la Citadelle Laferrière, affirme Frankétienne.

«L’hommage à Dany est mérité. Le président a fait un discours approprié à la circonstance. Je pense que cela a été un grand moment », confie Gary Victor, une autre grande plume d’Haïti, en marge de la partie officielle de ce cocktail.


Courtoisie / Le Nouvelliste
Par :Roberson Alphonse