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Saturday, December 17, 2016

René Depestre : « Je me suis réconcilié cette année avec Cuba »

A 90 ans, René Depestre a été un témoin privilégié de la révolution cubaine. Alors âgé de 26 ans, il avait rejoint « ses frères d'armes » dans la Sierra Maestra en 1953 après avoir sillonné l'Amérique latine, la Chine et l'Europe de l'est. Poète, romancier et essayiste, il est entré dans la littérature par la révolte il y a 70 ans en Haïti.

René Dépestre
Comment avez-vous accueilli la mort de Fidel Castro ?
Avant tout, je me dois d'éviter les pièges du lyrisme et ceux du dénigrement, parce que je vois aujourd'hui autour de moi qu'il y a des torrents de calomnies qui s'abattent sur le parcours de Castro et puis il y a naturellement des discours apologiques et très forts. Mais il y a un fait, c'est que la solidarité plébiscitée par sa mort, comme ce fut le cas pour les funérailles d'Aimé Césaire. Comme je l'ai dit ces jours-ci, j'ai vécu à la fois les grands espoirs de la révolution cubaine et les désillusions. Donc il me faut parler des raisons qui m'ont fait espérer de Cuba dans les années 1960 et le désespoir que j'ai connu de très près également. Tout d'abord, ce qui frappe vraiment, c'est que Cuba est le seul petit pays par sa taille à occuper, sur la scène internationale, une place aussi importante. De ce fait, toute la planète parle de ce pays et son leader. C'est extrêmement rare. Ensuite, si on veut considérer quels sont les acquis internationaux que Castro a glanés pour Cuba, on peut considérer que ce pays a contribué à la décolonisation totale de l'Afrique, grâce aux 40 000 hommes envoyés sur les fronts en Angola, au Mozambique, en Ethiopie, en Algérie. Ce pays a été présent au XXe siècle sur tous les champs de bataille de la décolonisation. C'est considérable, quelles que soient les opinions qu'on puisse avoir du point de vue idéologique de Cuba.

Faites-vous un parallèle entre la révolution haïtienne au XVIIIe siècle et celle de Cuba au XXe ?
La révolution cubaine a touché toute la planète, ce qui n'était pas le cas pour la révolution haïtienne. Par la suite, le régime à La Havane a envoyé des médecins, des infirmiers en Haïti, notamment lors des catastrophes naturelles dont nous avons été victimes en 2010.
Personnellement, vous avez eu des démêlés avec le pouvoir cubain. En gardez-vous un goût amer ?

J'ai vécu des épreuves qui ont été douloureuses car elles ont été à l'origine de ma rupture en 1978 avec les autorités cubaines. Parce que j'ai pris fait et cause pour Padilla, un grand poète cubain. C'était un ami, un homme de talent, mais qui critiquait ce qu'il fallait critiquer dans la vie civile. Il a été arrêté et obligé de faire une confession pour s'accuser de tous les maux de la terre. On lui a remis le texte de la confession cinq minutes avant la réunion de la chambre des écrivains qui l'accueillaient ce jour-là. Il a fait une confession absolument lamentable. Ce n'était pas lui : les agents de la sécurité publique lui ont fait lire le texte. J'ai été témoin de cette injustice. A la fin de la réunion, j'ai pris la parole pour défendre Padilla. J'ai été le seul à le faire. Aujourd'hui, je peux le dire pour la première fois.

Mais comment peut-on expliquer qu'un rêve socialiste tourne au cauchemar ?
Le problème est d'une extrême complexité. Avant la révolution, Castro n'était pas communiste. Il ne l'était même pas dans les six premiers mois de la révolution. Je les connaissais pour avoir été très proche d'eux. Je suis allé à Cuba à l'invitation du Che dès le mois de mars 1959. J'étais un notable d e la révolution, donc au courant de tout. D'ailleurs, je viens de terminer un livre qui s'appelle « Une gomme pour le Christ » qui sortira en début d'année et dans lequel j'ai écrit tout un chapitre intitulé « Cuba, service après naufrage » . Je dis tout ce que j'ai vu et vécu. Alors Castro n'était pas communiste, contrairement à son frère. Mais quand il s'est heurté à l'hostilité d'Eisenhower, puis de Kennedy, il n'avait plus le choix. Notamment, il lui fallait un marché pour écouler la production sucrière. Alors, les communistes cubains ont sollicité l'URSS pour aider leur pays. C'est comme ça que Castro est passé avec armes et bagages du côté soviétique.

Qu'elle a été la gestion de la question noire par les vainqueurs ?
Comme Haïtien en me rendant à Cuba, je me posais la question de savoir si les révolutionnaires allient pouvoir régler le problème racial. Il faut noter que Cuba était un pays extrêmement raciste avant la prise du pouvoir par les communistes. Je l'ai subi en 1952 lors de mon séjour sous Batista avec mon épouse qui était une femme blanche. Ils ont pris ma femme à part en lui disant qu'elle devrait avoir honte d'épouser un Haïtien qui, en plus est un bolchevik. Il n'y avait pas pire ennemi qu'un Haïtien bolchevik. A la fin, nous avons été expulsés manu militari.. Et quand la révolution a triomphé, je suis allé à Cuba. Peu après mon arrivée, j'ai entendu Castro évoquer la question raciale dans un discours prononcé au coeur de La Havane. Le lendemain, des gens ont quitté le pays en disant qu'il allait instaurer le mariage mixte et livrer les femmes blanches aux Noirs. Il y a eu un scandale, à tel point que sans reculer sur la lutte contre le racisme, il avait favorisé l'accès des Noirs à l'éducation et aux hautes fonctions du pays. C'était une bonne chose, car avant Castro, le pays marchait tout droit vers l'apartheid à la manière sud africaine. Le Che et Castro ont instauré une démocratie raciale.

Quel regard posez-vous sur l'avenir d'Haiti qui vient d'élire un nouveau président ?
Oui, le pays a mis des mois pour élire un nouveau chef d'Etat. Ce qui montre l'incapacité des pouvoirs à s'organiser pour faire face aux très nombreux défis. C'est le résultat de la disparition de la société civile en Haïti. Ce n'est pas seulement un tremblement de terre pour Haïti, mais c'est un séisme pour l'Histoire. J'éprouve en ce moment, un grand pessimisme pour Haïti. C'est la première fois que je suis dans cet état.

Vous venez de fêter vos 90 ans. Bloncourt avec qui vous avez mené une révolution qui fête ses 70 ans. Quels souvenirs en gardez-vous ?

Oui! Avant la révolution du 23 juillet 1953 par Castro, nous avons bouleversé le paysage politique haïtien. Nous étions quelques-uns dont Jacques-Stéphane Alexis, Gérald Bloncourt, Gérard Chenet et bien d'autres. Nous sommes descendus dans la rue et avons crée un journal, « La Ruche » , dans lequel nous avons fait le procès du gouvernement de Lescot. André Breton et Aimé Césaire étaient à l'époque en Haïti. Grâce à leur présence, nous avons renversé le régime. Les militaires ont pris ensuite le pouvoir. Depuis lors, je suis en dehors d'Haïti. Je n'ai jamais pu y vivre.

Auriez-vous souhaité une révolution en Haïti ?

A l'heure actuelle, on ne peut plus considérer les choses en termes de révolution. Parce que la révolution d'octobre, la plus importante du XXe siècle, est partie en fumée, la révolution chinoise et celle du Vietnam ont sauvé les meubles et la cubaine aussi... Je crois que l'idée même de révolution est discréditée par l'effondrement des utopies. Il faut donc faire en ce moment preuve de beaucoup d'imagination.
Un petit pays comme Haïti n'aura droit au salut que par la solidarité internationale. J'appelle ce pays un hapax, c'est-à-dire une occurrence langagière qui n'arrive qu'une seule fois dans une langue. Je dis qu'Haïti est un hapax politique, sociologique, culturel. Nous n'avons pas de société civile. Haïti fait du surplace existentiel. Il faut s'en sortir, non pas par une révolution, mais une mobilisation de tous ses enfants.

Vous étiez l'un des amis et confidents de Césaire. Que tireriez-vous de son expérience ?

J'ai été dans sa classe en Haïti lors de son passage avec son épouse Suzanne durant 7 mois. Depuis ce jour-là, j'avais une haute considération. J'ai toujours été très proche de lui. J'ai connu la négritude, il y avait à boire et à manger là-dedans. Mais aujourd'hui, il y a plus à manger qu'à boire. Je pense donc que Césaire est à mettre sur le même pied que Fidel Castro. Je peux dire, rétrospectivement que les deux hommes les plus importants d'Amérique latine et la Caraïbe sont Césaire et Fidel Castro. La pensée intellectuelle de l'un est amenée à connaître la même présence planétaire que la pensée politique de l'autre.

Mais l'après Castro s'annonce plutôt houleux...
Je vous fais une confidence : je me suis réconcilié cette année avec Cuba. D'ailleurs, j'avais été invité par Raul Castro, lors de sa visite en France. S'agissant des relations avec les Etats-Unis, je pense qu'après la visite de Barack Obama à Cuba, le nouveau chef de l'Etat ne va exercer aucune agression sur ce pays. Trump ne reviendra pas sur le passé, car Cuba va évoluer dans le bon sens. Il s'en sortira mieux qu'Haïti.

Source : FRANCE-ANTILLES