Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

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Wednesday, November 3, 2021

VA, REPOSE-TOI, MERÈS !

Mérès Wèche


Le tocsin de la dernière heure a sonné 

pour le poète, l’écrivain, l’artiste aux multiples talents. 


Mères a étreint d’un regard, pour une dernière fois, le luxuriant feuillage des caféiers de son Beaumont natal avant de prendre la route.


Savait-il qu’il ne reverrait plus jamais,

son patelin tant aimé? Je ne le sais pas. 

Les nouvelles n'avaient plus d'écho.


Le premier regard jeté sur mes mots,

qui corrigeait lapsus et coquilles 

de mes phalanges trop nerveuses, n’est plus. 

Tu trouvais sublimes mes textes, 

alors que je me voyais imposteure. 

Tu croyais  en mes réflexions, au pouvoir de mes pensées, au souffle de ma poésie.   


Mérès & MJL à Montréal (2019)
Ton rêve, c’était de tenir en ta main,  

« un recueil de ma fascinante  inspiration ». 

Il n’est pas mort ton rêve, il dort sur la banquise,


tout comme toi, étendu sur de la glace, 

attendant les derniers honneurs, 

les embrassades mêlés de rires et de larmes, le partage de tes souvenirs par proches et amis,


je suis en attente de la justice

pour les femmes, les filles blessées, 

pour mes enfants et mes petits enfants, traînés dans la boue.


Lorsque la justice cognera à ma porte,

je déposerai enfin mon balluchon de maux,  et j’écrirai à la première page 

« À Mères, parti trop vite ».


Tu savais combien la poésie, 

l’amitié désintéressée,

la rencontre d’autrui 

sont sacrées pour moi. 


Mais comme beaucoup, 

tu interprétais  mal mes sourires et mon sens inné du partage.

Te voir grossir le rang de mes bourreaux me fut  pénible.  


Pourtant, je m’inclinerai toujours, 

devant ta lumineuse plume, 

ta vivacité d’esprit, ton amour de la poésie 

et de l’art dans tous ses états. 


Va, repose-toi poète! Ne nous envie pas, 

nous, qui devons continuer la lutte, sur une route sinueuse et escarpée, 

pour notre dernier voyage! 


Pivoine MJL


Tuesday, November 2, 2021

Mérès, loin des entourloupes du panier à crabes

Mérès Wèche

Par Leslie Péan, 27 octobre 2021

« Tout compte fait, Haïti est peuplé de vivants-morts et de morts-vivants qui n’entendent pas lâcher-prise dans leurs attaches, même au-delà de la tombe ». Dans ce texte intitulé « Les Saints ont peur : l’analogie de la tragédie haïtienne », inspiré de la toile du radeau de la Méduse de Géricault, Mérès Wèche avait fait, il y a deux ans, avec une pointe d’humour, l’histoire d’un rendez-vous avec Lucifer que s’est donné la société haïtienne depuis 1957. À travers l’art, la culture, la peinture, l’écriture, la langue créole, le sport, la mode, la musique, etc., le combat est mené de mille et une façons pour l’émergence d’une autre ligne de pensée permettant de combattre l’assujettissement de la majorité.  La vassalité de la multitude. « Un appel au réveil à la conscience du peuple haïtien », comme l’exprime Joseph Léandre dans son ouvrage intitulé Encre de Rage.

Utilisant la radio, l’internet et les réseaux sociaux, Mérès Wèche s’était investi à fond dans cette mouvance de libération. En tant qu’Haïtien, mais aussi et surtout en tant que citoyen du monde. Un combat aux multiples rebondissements qui valident le côté positif de sa démarche. En s’appuyant sur les traités internationaux signés par Haïti. La lutte pour les droits humains donne une nouvelle vie à celle menée pour les luttes démocratiques. J’en ai fait personnellement l’expérience il y a une décennie lors de ma participation à ses côtés à l’émission Ki moun ou ye ? de Radio Caraïbes animée par Serge Pierre-Louis. C’était autour de la célébration de Livres en folie 2011 où je signais Le Prince noir de Lillian Russell, ouvrage co-écrit avec Kettly Mars. On ne peut que regretter que Mérès soit parti de sitôt et qu’il ne soit pas le témoin des résultats de sa méthode consistant à partir de l’ancien pour arriver au nouveau. Représentant le peuple de la diaspora, son attitude est restée la même, jusqu’à son dernier jour. Quoi qu’on en pense !

Ce ne seront plus des ouï-dire, à un moment où le Covid fait tomber sur nos rêves cette camarde dont nous avons tant parlé ces derniers mois. Un sujet d’actualité, donc. Suite à la disparition au début du mois de Février 2021 du peintre et journaliste Wébert Lahens et à l’occasion de la mort de Franck Louissaint, peintre hyperréaliste haïtien, Mérès Wèche lui avait consacré de jolis mots. Il disait, citant Malraux, que Louissaint venait « d'emprunter cet autre court chemin de l'homme à l'homme qu'est la mort. » Et il ajoutait, en désaccord avec l'auteur de La Condition humaine: « La mort, tend-t-elle, ces derniers jours, à supplanter l'art en Haïti, pour devenir ce raccourci de l'humain à l'humain […] ? ». Le monde artistique et pictural se trouve donc en pleine détresse avec la mort de Mérès Wèche dans le sillage de celles de Franck Louissaint et de Wébert Lahens.

Henri Piquion a jeté un éclairage particulier sur la vie professionnelle de Mérès Wèche  en retraçant son parcours montréalais, sinon canadien. Un parcours réalisé en dépit des pratiques de l’entourloupe qui tiennent lieu de politique. Entourloupe que Wèche qualifiait justement de « panier à crabes  où s’entredéchirent toutes sortes de phratries sociales, politiques, littéraires et artistiques ». Délaissant cet espace surfacturé comme celui de la galerie d’art DiaspoArt de la rue Beaubien, où il avait mouillé son bateau d’abord, il leva les voiles pour jeter l’ancre au 333-335 de la rue Emmery dans le Quartier latin, un coin plus clément, entre l’UQAM et le Cegep du Vieux-Montréal.  Plus tard, au café Thélem, Mérès devait rendre au centuple ce qu’il  avait appris en écoutant ses aînés. Attentivement. Il y a séjourné en gardant  sur lui  l’empreinte durable de l’expérience de ses prédécesseurs.

Après 1986, il met le Cap sur ce vieux port de la Caraïbe où la liste d’attente est interminable. Pour mettre en pratique de nouvelles directives avec un accent particulier, mais sans complaintes exagérées dans ce sentier devenu parcours du combattant. Entretemps, il ne cesse de produire des textes sur des sujets variés : Le songe d'une nuit de carnage  (2011) Le plus long jour de chasteté (2013); Alexandre Dumas, monsieur le général  (2014) ; Débat Français-Créole, une querelle de ménage ; Frankétienne s'est échappé (2018). Des pistes de réflexion indépendantes et des propositions rigoureusesIl ne s’est pas servi de l’âge de la retraite comme prétexte pour démissionner et se taire. 

La séduction chez Mérès le libertin a causé bien des scissions dans des cœurs et dans des couples. Sa passion pour la beauté n’était pas que théorique. Évidente résonance des thèses de Giambattista Vico sur la complexité du monde réel et la nécessité de trouver les mots justes pour parler d’un vécu. Mérès cultivait un sens élevé des mots, l’amour des mots, l’amour de la Grand'Anse, particulièrement de Beaumont, sa terre natale. Bref, l’amour tout court.

Mérès était tout ça et plus encore. On notera à cet égard sa manière d’aborder le réel face à une opposition réduite à se contenter d’offensives diplomatiques de parade. Aux prises avec ce qu’il considérait comme un cas d’école, il trouvait ces options trop légères. Un constat fait par bien d’autres qui plaident pour des offensives d’un autre genre, sans s’écharper sur les détails des mesures transitoires. Il avait compris que le mal est plus profond.


Tuesday, September 3, 2019

En lisant le roman, « Est-ce cela le destin ɂ », de Badiona Bazin

Par Mérès Weche

Badiona Bazin
J’ai lu, avec un intérêt sans cesse accru, le roman biographique de Badiona Bazin, « Est-ce cela le destin ɂ ». J’y ai découvert, dès le premier chapitre, jusqu’à la fin, que nous avons des points communs d’ordre existentiel qui ont facilité mon appréhension de la trame intimiste qui caractérise, presque sans répit, l’évolution de ce texte, dont le style coule de source.

D’entrée de jeu, ce magnétisme d’ordre esthétique et intellectuel, est dû à notre commune origine paysanne, quasi similaire, aux prises, constamment, à cet écart béant entre l’arrière-pays et les milieux urbains. Dans un tel cas d’espèce, le destin semble jouer un rôle prépondérant, compte tenu des criantes inégalités sociales, qui rétrécissent, inexorablement les chances de réussite en milieu paysan, si ce n’est par miracle ou tout court par prédestination.

La preuve en est bien grande, c’est que, dans une même famille, certains peuvent réussir brillamment, et d’autres échouer lamentablement, en dépit des mêmes restrictions à leur encontre.

Il est indéniable que ma dernière rencontre avec Badiona Bazin, sur le terrain de la culture à Montréal, pour une action concertée, dans le montage d’un documentaire sur la vie et l’œuvre d’Émile Roumer, ne soit pas l’effet du hasard. Il existe un magnétisme à la base d’un tel rapprochement, et il ne peut se comprendre qu’en fonction d’une approche causale.

S’agissant de son prénom Badiona, qui renvoie à l’imaginaire haïtien, par rapport au sens que prend l’expression « un seul badio », dans notre inconscient collectif, mon appellation, Mérès, en appelle, pour sa part, à un sens de « dernier né», alors que je suis le troisième enfant de ma famille, et que ce prénom vient de la Bible, dans le livre d’Esther, porté par un conseiller du roi Assuérus, l’un des sept princes de la Médie, qui voyaient sa face.

De plus, Badiona et moi portons tous deux, enfouies, au plus profond de notre âme, les empreintes du cyclone Hazel, dont les vents violents ont fracassé notre enfance, ainsi que la maladie en bas âge qu’on dit être la marque d’un destin particulier. Le Père Le Breton dont il parle dans son récit, quittait Jérémie pour se rendre à Belladère, et le président Dumarsais Estimé, qu’il porte dans son cœur, fut l’idole de mon père, qui affichait, en grand, son portrait au foyer, et dont la mémoire a marqué mon enfance.

Quand Badiona parle du « grand rêveur » que fut son ami Jean Roche, assassiné sous la dictature duvaliériste, je ne peux m’empêcher de faire la relation avec cet autre « habitant du rêve » qu’était mon grand ami, Jacques Roche, qui a connu le même sort, dans des conditions identiques.

Nous avons tous deux fait du théâtre, dans notre jeunesse, lui jouant le rôle de Curiace, et moi, celui du jeune Horace, dans la même pièce de Pierre Corneille.

Ce survol qu’il a fait des dix premières années de sa vie, suivi de son itinéraire au Canada, me rappellent ma propre trajectoire, allant d’Haïti au pays d’accueil, où lui, à Revenu Québec, et moi, à la Combined Insurance Co. of America, avons eu l’occasion de parcourir la Belle Province, d’un bout à l’autre. Nous avons vécu les mêmes expériences amoureuses en milieu de travail, connu les mêmes spasmes, face aux rigueurs de l’hiver, qui ont fait déparler Gilles Vigneault et Jean-Pierre Ferland, en des accents qui faisaient se lever le soleil dans leur cœur.

Au gré de la lecture de ce livre très prenant, « Est-ce cela le destin », de Badiona Bazin, je me suis retrouvé et remis à croire, comme lui, que « le destin n’existe qu’à condition de prendre les voies et moyens pour le contrôler du mieux qu’on peut, grâce au libre arbitre ».

Monday, July 8, 2019

Cette conjuration des Maux confiée aux Mots

Par Mérès Weche

Max Dorismond (1983)
C’est loin d’être un jeu, ce dynamique jeu de mots de Max Dorismond  pour contrer les hasards malheureux qui se sont conjurés contre nous, les humains, à l’échelle planétaire. Des Mots pour conjurer nos Maux, un livre-phare qui éclaire nos chemins à travers les méandres de l’histoire.

D’entrée de jeu, ce chroniqueur-poète, reconnu pour sa perspicacité en matière d’écriture, observateur  impénitent des bonheurs et malheurs de ce temps, a vu ses   talents se développer depuis des années en arrière quand, ensemble, nous menions corps et âme ces colonies de vacances à Beaumont en Grand-Anse pour faire de cet inoubliable « Foyer des étudiants » créé par feu le séminariste de Maznod à Camp-Perrin, Luc Pierre, un vrai cénacle où prenait corps une poésie empreinte de fraicheur matinale, « entre le thym et la rosée », pour reprendre une expression de Jean de La Fontaine, dans sa fable La belette et le petit lapin.

Il me vient à la mémoire ce très beau poème de Max Dorismond, Martha, fabuleux aujourd’hui, mais plus que vraisemblable à  l’époque où nous comptions fleurette aux jeunes filles éprises d’une poésie de fraicheur et d’amour. Cette ode à une payse de très grande beauté, ma cousine de surcroȋt, portée en musique par le superbe orchestre Dulon Papillon de Beaumont, constituait l’un des plus beaux aveux d’amour qui faisaient rêver jeunes et vieux sur la piste de Versailles à Jérémie un soir de la Saint-Louis; Radio Grand-Anse d’Alix Félix s’empiffrait de ces dédicaces à tout rompre. 

Des Mots pour conjurer nos Maux, un prétexte d’écriture pour partir comme Marcel Proust « à la recherche du temps perdu », dans une perspective de paradis à retrouver, contre vents et marées. Un joyeux retour à ces belles années de jonglerie avec la plume pour fortifier en soi des dons naturels qui ne demandaient pas mieux que de mûrir avec le temps.

Aujourd’hui, à travers ce livre, je retrouve un Max Dorismond qui invective jusqu’à la fameuse « fumée noire » du Vatican et qui, sans vaticiner, y décèle maints détours pour asseoir dogmatiquement une religiosité qui a longtemps berné  les plus fins esprits de ce monde. Il me plait de reprendre cette citation rapportée par Max dans son livre, relative à la condition vaticane sous Benoit XVI։ « Mais, j’ai toujours cru que la barque de l’Église n’est pas mienne, n’est pas nôtre… ». Quoi de plus applicable à la compréhension de Max vis-à-vis de cette communauté ecclésiale vieille comme le monde.   Sacré Max ǃ 

Cette église faite d’abus sexuels et de pédophilie ne le laisse pas indifférent, car il en parle avec prodigalité pour ne point absoudre ceux-là qui doivent endosser leurs responsabilités devant l’histoire.

Dans ce livre très captivant par la justesse de ses analyses, Max Dorismond dénonce avec véhémence la « sainte hypocrisie » des papes qui se sont toujours érigés  en « encombreurs » de la porte déjà très étroite du Ciel.  

En revenant sur  Terre, Max Dorismond se souvient de ce barde jérémien, Parnel Clédanor dit Malou, mon condisciple en classes primaires chez Caze, qui berçait notre jeunesse, au sein de Les Fantaisistes de Jérémie, de sa prenante voix  décrite dans ce livre comme étant « une phrasée sonore qui venait te chercher dans tes rêves les plus secrets ». En adressant son dernier message à ce chanteur de charme qui a fait la grande culbute, Max Dorismond laisse s’égrener ces pétales embaumés d’une poésie  de joie et de peines amères։ « Malou, aujourd’hui, malgré les sanglots qui affluent dans nos gorges, malgré les larmes qui déboulent en cascade sur nos visages et nos cœurs qui sont en lambeaux, nous avons l’insigne devoir de décrire au monde la place que tu occupais dans notre album de famille ».
Toujours animé de cet élan de célébration de la sensibilité jérémienne, Max Dorismond rend hommage à l’œuvre d’Eddy Cavé, dans deux de ses publications, sans m’oublier au passage comme Grand-Anselais de Beaumont dans Le Songe d'une nuit de carnage, publié en 2013. 

Son regard profond s’est arrêté particulièrement sur ces trois célèbres écrivains et poète jérémiens, Jean-Claude Fignolé, Serge Legagneur et Claude Clément Pierre, partis, dit-il, à la conquête de « l’inaccessible étoile ». Se souvenant d’eux, il écrit։ « Voila maintenant, le trio sur le chemin du ciel. Avec un rictus au coin des lèvres, ils vont faire rapport au bon Dieu, tout en sachant déjà que la récolte ne fut pas abondante… »; un clin d’œil à la parabole des talents de la Sainte Bible.

Tout compte fait, Max vogue entre ciel et terre dans ce livre qui touche de nombreuses questions qui exigeraient un travail plus approfondi. Par contrainte d’espace, je m’en tiens pour le moment à ces quelques lignes. Quitte à y revenir.  

Mérès Weche


Thursday, December 31, 2015

QUAND L'HISTOIRE SE RÉPÈTE

Par Mérès Weche
L'historien Roger Gaillard
(1923-2000)
Depuis une centaine d'années, il y a toujours débâcle, quand les Blancs débarquent. L'éminent historien Roger Gaillard avait fait de cette macabre réalité le leitmotiv de ses nombreuses publications sur cette période sombre de notre histoire nationale. Par débâcle, j'entends la déroute en matière sociopolitique, c'est-à-dire une situation catastrophique, en termes de gouvernance et de politique publique, d'une part, et d'autre part, en raison de l'inconséquence des diffférents acteurs en lice .  Pour s'en convaincre, il suffit de se reporter à la situation du pays en 1914-1915 où des tensions sociales exacerbées nous valurent dix-neuf ans d'occupation; tout cela parce que d'anciens alliés  politiques, tels que  Oreste Zamor et Davilmar Théodore, s'étaient désolidarisés dans la lutte populaire commune, pour défendre des intérets personnels, plutôt mesquins, comme par exemple l'accession au pouvoir à titre de président fantoche  sous protectorat américain.

En effet, après la démission du président Michel Oreste, le 27 janvier 1914, l'ancien chef des paysans révoltes (Cacos), Oreste Zamor, accéda au pouvoir douze jours plus tard, soit le 08 février suivant.  Si les élections du 27 décembre 2015 avaient eu lieu, en vue d'installer un président au Palais National le 07 fevrier 2016, on aurait là,  cent ans après, et toutes proportions gardées, une curieuse analogie.

Rosalvo Bobo
Le révolutionnaire Rosalvo Bobo s'opposa farouchement au gouvernement d'Oreste Zamor, qui renonça à toutes les revendications populaires antérieures, pour se courber au bon vouloir du Blanc, par ambassadeurs interposés. Cependant, la révolte en marche eut raison de lui.  Capturé par les insurgés  et incarcéré au Pénitencier National, il fut assassiné neuf mois plus tard.

Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets 
Parlant d'analogie, on compare fort souvent la plupart de nos politiciens à des comédiens, faisant du pays la risée du monde. Le fauteil présidentiel haïtien, vraie chaise musicale, a fait danser plus d'une cinquantaine de prétendants, au cours des dernières joutes électorales, pour la simple et bonne raison que la fonction de Président n'est plus  l'apanage des plus capables, comme l'entendaient les tenants du parti libéral dont Anténor Firmin, Boyer Bazelais, Boisrond Canal, Edmond Paul, etc.  Même s'il y avait quelques têtes  bien faites dans cette brochette de candidats, beaucoup d'entre-eux ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez, et on se demande même, dans notre savoureuse langue créole, « si yo te menm gen nen lan figi yo».  

Le distingué Professeur Lesly François Manigat, de regrettée mémoire,  avait utilisé cette imagerie  rocambolesque de la «chaise musicale» pour parler de cette ruée vers le présidence haitienne. Frédéric Marcelin et Fernand Hibbert, doués d'un génie peu commun, savaient peindre avec un réalisme cru de tels individus. Thémistocle-Épaminondas Labasterre, le personnage le plus haut en couleurs de Marcelin, avait pourtant beaucoup plus de scrupules que ces acheteurs et vendeurs de suffrages.  Que diraient aujourd'hui ces fins analystes de la société haitienne du XIXe siècle de cette boite de Pandore, ou mieux de ce miroir aux allouettes, qui fait que chez nous le mot «tabulation» rime avec malversation, tribulation, manipulation, machination, au lieu d'«Élection»?

Un marine américain
(Haïti 1916)
En dépit du fait que des fraudes aussi flagrantes n'étaient jamais enregistrées dans les annales électorales haitiennes, les situations politiques présentaient à peu pres les mêmes symptômes, du XIXe siècle à nos jours. C'était l'impossibilité pour les partis libéral et national d'arriver à des accords de principe  - compte tenu de la similitude de leurs objectifs - qui empoisonna l'atmosphère politique d'alors. Le parti libéral, dont la devise fut « Le pouvoir aux plus capables», disait oeuvrer pour le progrès et le développement du pays, en  le dotant de chantiers industriels, pour un production locale à grande échelle.

Pour le parti mational, ayant pour slogan « Le plus grand bien au plus grand nombre», il s'agissait de passer par l'agriculture pour conduire le pays vers le développement. Cependant, des guerres fratricides ont eu raison de cette chance unique de dépassement de soi et d'entente historique pour changer le destin du pays.   

Pour reprendre une expression très courante dans le jargon politique haitien:« Plus ça change, plus c'est la même chose». Et le pire c'est que, de jour en jour, c'est la sous-culture importée, charriant des anti-valeurs, qui rime la vie nationale, et cela a des impacts négatifs sur l'avenir d'une jeunesse livrée désespérément à elle-même. Le pays est en constante régression, non seulement avec la décote de la gourde, mais surtout avec le déclin de la classe moyenne et la nouvelle géographie de la faim à travers toute l'étendue du territoire national.

 Par :Meres Weche

Monday, December 28, 2015

DE L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE COMPARÉE

Louis Dejoie
Candidat à la présidence en 1957
En 1957, il y eut dans la campagne présidentielle haitienne deux slogans majeurs, assez forts pour solliciter les bienveillants suffrages des électeurs: celui de François Duvalier (Tout pour une nouvelle Haiti, dans l'unité nationale) et celui de Louis Dejoie (La politique de la terre, la seule, la vraie). Si le premier contenait 43 lettres, le second en avait 34; des caractères qui ne veulent pas dire pour autant que le pays fut une borlette.

À la chute de Paul Magloire, il est vrai, cinq gouvernements provisoires se succédèrent au pouvoir - à peu près ce qu'on entend aujourd'hui par gouvernements de transition - , mais la «chose politique» n'a jamais été aussi vilipandée qu'aujourd'hui, compte tenu que les valeurs républicaines avaient encore un sens, que les partis politiques tels que le PAIN, le MOP et l'UN furent de grandes institutions idéologiques, et que, hormis les Jésuites qui furent considérés comme des tombeurs de gouvernements, un peu partout dans le monde, l'Église s'occupait davantage de sa chapelle évangélique, au détriment, bien sûr,  de l'idéologie religieuse proprement haitienne: le Vodou. Qu'on songe à la fameuse campagne anti-superstituese de 1942, sous la présidence d'Elie Lescot, qui causa des torts irréparables au patrimoine culturel haitien.

La force des slogans politiques 
François Duvalier
Président élu en 1957
Par malice ou calcul politique, l'expression «unité nationale» utilisée par François Duvalier avait un contenu à la fois historique, politique et sémantique. Son rapport à l'histoire semblait remonter à notre devise nationale, «l'union fait la force», mais le vocable «Unité», du latin unitas; caractère de ce qui est Un, unique ( par opposition à pluralité), montrait déjà une option politique totalitaire, qui allait déboucher sur une féroce dictature. Cependant, l'avènement de Francois Duvalier au pouvoir trainait des revendications populaires authentiques, compte tenu de toutes les formes d'exclusions sociales à la base de cet État-Nation, basées sur l'idéologie de couleur et la mauvaise répartition des biens nationaux. 

Tenant compte de cette rengaine, devenue obsolète aujourd'ui, à savoir « Haiti est un pays essentiellement agricole», l'agronome Louis Dejoie avait la possibilité d'asseoir sa campagne sur la nécessité, non seulement  de mettre l'accent  sur la question agraire, qui fut si chère à Toussaint et Dessalines, mais aussi sur le remembrement des terres cultivables en milieu rural. 

En dépit de la cuisante question de couleur, qui n'a jamais été épuisée jusqu'ici, et qui opposa farouchement les partisans de ces deux candidats, la politique de la terre prônée par Louis Dejoie lui valut la faveur d'une bonne partie de la paysannerie, dans l'Artibonite et le Sud du pays, particulièrement à St-Michel de Latalaye,  les Cayes, Ile-à-Vaches et Miragoâne. La vision largement verte de ce candidat mulâtre a été motivée par ses différentes capacités en matière d'agriculture: vétérinaire, spécialiste en génie rural et en chimie agricole, ingénieur-agronome, agro-industriel dirigeant plusieurs usines, et promoteur de la modernisation de l'économie nationale, par le biais de sa société anonyme ETAGILD (Établissements agricoles et industriels Louis Dejoie).

C'est dommage que la banane soit aujourd'ui la seule offre électorale en matière de production agricole, pendant que le café perd de plus en plus pied dans la balance économique nationale. Des produits comme le palma-christi, le sisal, le vétiver, l'hévéa, pour ne citer que ceux-là,  furent traités dans 17 usines agro-industrielles de  Louis Dejoie, réparties dans plusieurs régions du pays.

Tout compte fait, en cette ère de banalisation de l'environnement par nos gouvernements successifs, l'agriculture a très peu de chance de redevenir une motivation électorale majeure, à moins de mesures drastiques pertinentes, car les terres arables ont longtemps pris la route de la mer, comme d'ailleurs les cultivateurs eux-mêmes.



Monday, October 12, 2015

Jérémie dans la peinture haïtienne

Repères de la mémoire                                                 
Toile de Mérès Weche
 Tragédie du roi Henry 
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D’aucuns vont se demander si ce n’est pas trop forcer la note que de parler d’une histoire de la peinture Jérémienne dans le concept de l’art haïtien.  Ce serait la même interrogation par rapport à la sculpture. La raison, c’est que l’image d’Épinal de Jérémie reste et demeure la poésie, lors même que certains poètes issus d’autres villes du pays ont tendance à s’y opposer.

Puisqu’il faut parler peinture, nous dirons que si la grande majorité des peintres haïtiens viennent du Nord, il faut rendre un hommage certain au roi Henry qui fit venir au Cap le peintre anglais Richard Evans pour enseigner la peinture et le dessin à l’Académie royale. On doit à ce peintre le célèbre portrait du roi qui fait partie aujourd’hui de notre patrimoine national.  On peut dire que c’est toute une tradition bien gardée qui est à l’origine de la fameuse «École capoise» que symbolisent les frères Obin.

Nelson Mandela peint en acrylique sur toile
 par l'écrivain Mérès Weche                         
Selon Michel-Philippe Lerebours (1 ), dans son introduction au catalogue de l’exposition Haïti au toit de la Grande Arche, qui eut lieu á Paris en septembre 1998, la République de Pétion entreprit également un effort dans ce sens, pour avoir inscrit au programme de formation des jeunes, par le biais du Pensionnat des jeunes filles, établi dans les principales villes de province, une combinaison de la musique, du dessin et de la peinture. L’aristocratie Jérémienne d’alors devait en profiter le long de plusieurs générations, et c’est ce qui valut á cette ville d’éminents musiciens tels que les Villedrouin, les Clérié, les Roumer, sans oublier un Louis Laurent et un Antime Samedi, pour ne citer que les plus talentueux de la classe moyenne.

En ce qui concerne la peinture proprement dite, qui fut enseignée dans le Pensionnat de jeunes filles instauré dans la ville de Jérémie par l’Administration Pétion, elle fut davantage à la portée de celles-là qui fréquentaient l’institution des Sœurs de la Sagesse, très sélective évidemment, dont l’objectif consistait á former des femmes d’intérieur initiées aux arts d’agrément. De belles reproductions de peintures européennes garnissaient les salons de la haute bourgeoisie de la haute ville. On en voyait chez les Villedrouin, les Allen, les Martineau, les Laveaux, etc., toutes des adaptations réalisées par des «filles de famille».

Une toile de Tiga 
Dès 1825, s’établissait aux Cayes, venue de la Louisiane, une certaine Clara Petit, qui donnait des leçons de peinture. Au cours de ses séjours à Jérémie dans des milieux aristocrates, elle contribuait à conforter les acquis de ces jeunes filles privilégiées, et intéressait même de jeunes hommes à la pratique des arts plastiques.

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, particulièrement sous les gouvernements de Salomon, d’Hyppolite et de Nord Alexis, des bourses furent octroyées à de jeunes gens pour se spécialiser dans les arts en Europe. Au pays même, beaucoup d’autres, grâce aux efforts de leurs parents, acquirent des connaissances sous la houlette d'un Normil Charles ou d'un Lominy, par exemple.

Poète Edmond Laforest
(Toile de Méres Weche)
Il fallait attendre le mouvement indigéniste pour voir s’haitianiser les sources d’inspiration,  surtout avec l’arrivée au pays, en 1932, du peintre noir américain Williams Scott. L’indigénisme en peinture déplut la haute société jérémienne, et les inspirations, confinées dans les salons, se retournaient vers l’Europe.

Les œuvres de peintres cubains arrivés en Haïti vers 1945-46, en l’occurrence Wifredo Lam, ouvrirent l’art haïtien au surréalisme et au cubisme. Certains jeunes peintres d’origine jérémienne, pour la plupart revenus de l’étranger ou gagnés par l’enthousiasme du Centre d’Art, et plus tard Galerie Brochette , Foyer des Arts Plastiques et Calfou, s’éprirent de la grande fascination apportée par le vodou. Ainsi, Jean-Claude Garoute (Tiga) et Patrick Vilaire se retrouveront dans cette mouvance au sein du Poto-Mitan, en compagnie de Frido Casimir.

Le coeur du Sud - Toile de Jacques St-Surin symboli
sant la Grand'Anse qui jusqu'aujourd'hui produit pres
que tous les vivres agricoles d'Haïti.                       
Au cours des années 60, à Jérémie même, s’affirmaient Éric Girault, Vernet Caze, Wébert Lamour et un des frères Dupoux au haut de Morne Canova. Aidés de Wébert Lamour, de jeunes talents commençaient à s’affirmer dans la ville, parmi lesquels Fritz Edouard Joseph (Dada), Gladys Chevalier et moi. Viendront ensuite Jacques Saint-Surin  et Marc Chanlatte, ce dernier, venu de Jacmel. Il se développait dès lors un engouement pour l’architecture de l’église Saint-Louis, la gorge de l’Anse d’Azur, le promontoire de La Pointe, la beauté gracile de la petite Amélie  et le Lycée Nord Alexis nouvellement reconstruit à Nan-Bourette. Encouragé par Antoine Jean du Soleil Levant, Élie Lestage et Antoine Roumer, je faisais des cartes de souhaits qui s’écoulaient à merveille. Les murs d’intérieur de chez nous, au 54 de la rue Monseigneur Beaugé, se convertissaient en murales, et la galerie même de la maison tenait lieu d’espace d’exposition avec ces cartes de vœux  étendues sur des cordes. Je me souviens d’Hubert Sansaricq , lui aussi peintre, qui me fit don de ma première boite d’aquarelle. J’ai eu personnellement l’honneur de rafraichir, à la demande d’Antoine Jean, la murale de fond de Versailles préalablement peinte par Vernet Caze, le plus âgé d’entre nous.

Les figures de proue
Les quatre figures jérémiennes les plus proéminentes de la peinture haïtienne demeurent, à l’échelle nationale et internationale,  Patrick Vilaire, Érick Girault , Jean-Claude Garoute dit Tiga et Fravrange Valcin alias Valcin II. Ces deux derniers  m’ont voué une amitié profonde pour m’avoir invité à exposer avec eux. Valcin II, dans les jardins de Galerie Marassa, et Tiga dans son inoubliable exposition Noir sur Blanc à Pétion-Ville. Je leur dois une fière chandelle. Quant à Girault, il m’assista à Linden Boulevard, Queens, lors d’une exposition organisée à New York, en 1982, sous les auspices du Dr. Jean-Robert Léonidas. Il est à noter que le grand sculpteur en bois, connu sous le nom de Sanon, aux abords de la route de Thomassin, est originaire de Roseaux, près de Jérémie.

Par Mérès Weche



1.      


Michel-Philippe Lerebours, Haïti, au toit de la Grande Arche, Paris, France, 1998.pp.27-3