Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

Tuesday, November 25, 2025

Dadou Pasquet s’est éteint: la musique haïtienne a perdu un maître

Par Hervé Gilbert

André Dadou Pasquet
la voix des six cordes

Il n’était pas seulement un guitariste virtuose, ni une voix dans le chœur tumultueux de la musique haïtienne : il était une vibration, une âme en mouvement, un souffle de poésie posé sur six cordes. Avec la disparition d’André “Dadou” Pasquet, c’est plus qu’un artiste qui s’éclipse : c’est une école d’élégance, de rigueur, d’audace et de tendresse sonore qui se tait doucement. Cofondateur du Magnum Band aux côtés de son frère Claude “Tico” Pasquet, il avait façonné l’un des ensembles les plus emblématiques de notre patrimoine musical.

Dadou Pasquet appartenait à cette caste rare de musiciens que l’on ne peut contenir dans un style, un genre ou une époque. Il était plus qu’un artiste : il était une présence. Un trésor culturel qui dépassait Haïti — et c’est peut-être là, dans cette grandeur silencieuse, que réside l’une de nos plus grandes tristesses. Au fond de moi, j’ai souvent rêvé qu’il fût né ailleurs, ou qu’il évoluait dans un pays où l’on sait reconnaître ses génies de leur vivant, où l’on ne confond jamais discrétion avec insignifiance.

Malgré la noblesse de son art, Dadou n’a jamais bénéficié, dans sa propre communauté, de la reconnaissance à la hauteur de son génie créatif et de la délicatesse de son jeu. Les Frères Déjean, le Magnum Band faisaient partie de ces rares phares musicaux capables de hisser Haïti sur les grandes scènes du monde — avec élégance, intelligence et émotion. Pourtant, ces formations n’ont jamais reçu les honneurs ni la place que leur art méritait légitimement.

Et voilà que le temps du deuil ramène les regrets… Des larmes tardives, certes, mais qui témoignent malgré tout de l’amour — ou peut-être du remords — d’un pays qui réalise trop souvent après coup la valeur de ses trésors.

Dans les accords de Dadou, façonnés d’un doigté magique et inégalé, vibraient la douce nostalgie du temps qui passe, la mélancolie du konpa, la maestria, et cette lumière discrète — l’espérance d’un peuple en quête de beauté. Ses notes ne s’écoutaient pas seulement : elles se déplaçaient, entraient dans le cœur des gens comme entrent les choses vraies, sans fracas, sans arrogance — mais pour y demeurer.

Maestro Dadou ne jouait ni avec onglet ni avec médiator : ses doigts, au contact direct de la corde, laissaient parler la finesse de son toucher et la profondeur de son expression. Dans ses compositions — les unes plus poignantes que les autres — chaque note respirait, chaque accord avait une âme.

Ses créations musicales sont devenues des repères affectifs, des lieux de mémoire où l’âme haïtienne vient se reconnaître, danser, réfléchir… ou simplement se souvenir. Et parmi ces œuvres, l’une se distingue comme un cri de dignité, de beauté et d’espérance : Liberté, un morceau où la guitare de Dadou parle au cœur comme une voix humaine. Une vidéo rare, d’une intensité émotionnelle exceptionnelle, que je vous invite à découvrir ci-dessous.

Fondé en 1976, Magnum Band n’était pas seulement un orchestre : c’était un langage. Une école musicale où le konpa devenait pensée, sophistication, élégance. Une fusion subtile entre jazz, soul, tradition haïtienne, conscience sociale et émotion pure. Sous la direction artistique de Dadou, les solos de guitare se faisaient discours, les cuivres devenaient conversations, et la musique racontait l’histoire d’un peuple. Le slogan disait juste : Magnum n’était pas seulement différent — il était la seule différence.

Mais dans sa quête d’harmonie entre les cultures, Dadou Pasquet avait aussi laissé une empreinte précieuse au-delà des frontières haïtiennes. Sa guitare et sa voix, toujours en équilibre entre finesse et profondeur, avaient magnifié d’autres grandes signatures musicales, comme celle de Teddy Pendergrass dans Close the Door, et trouvé écho auprès d’autres voix de la Caraïbe. Parmi ses collaborations les plus marquantes, son duo avec la chanteuse guadeloupéenne Tanya Saint-Val, dans vérité, demeure l’un des plus émouvants dialogues musicaux du monde créole. 

Cette vidéo 👉Vérité, que j’ai publiée il y a dix-sept ans sur ma chaîne YouTube, dépasse désormais plus d’un million de vues — preuve éclatante de la délicatesse, de la force et de la portée universelle de leur art.

Son héritage ne se mesure pas en albums ni en trophées, mais en émotions, en musiciens inspirés, en vocations nées en silence. Dadou Pasquet n’était pas seulement une étoile : il était une constellation. Une élégance musicale gravée à jamais dans la mémoire des mélomanes.

Haïti Connexion Culture, avec respect, émotion et gratitude, présente ses sincères condoléances à son épouse, à ses enfants, à ses petits-enfants, à son frère Tico, son alter ego musical, ainsi qu’à ses millions de fans à travers le monde.

Haïti, les Antilles et la diaspora pleurent un maître, un sage, un frère. Mais la musique, elle, ne pleure pas. Elle lui sourit. Car elle sait qu’il n’a pas disparu : il a simplement changé d’octave. Il est parti, oui. Mais quelque part, entre un accord suspendu et une note qui s’envole, Dadou Pasquet respire encore. Et si l’on tend l’oreille — vraiment — on l’entendra, discret, élégant, chanter avec l’éternité : Sole Ale .

Herve Gilbert



2 comments:

  1. Quel hommage remarquable, Hervé Gilbert!👏. Vous avez su dépasser le simple récit pour toucher à l’essence même de l’homme, de l’artiste, et presque du mythe qu’était Dadou Pasquet. Votre plume, à la fois sobre et lyrique, lui offre non seulement une mémoire, mais une présence, une vibration durable au cœur de notre patrimoine culturel. Vous avez rendu justice à sa grandeur silencieuse, trop souvent ignorée ou sous-estimée, avec respect, finesse et profondeur. Ce texte n’est pas qu’un témoignage : c’est un geste de reconnaissance, un acte de transmission. Bravo pour cette écriture ✍️ qui honore, éclaire et élève.🙏🏻
    Mes pensées vont également à sa famille et à ses proches, à qui j’adresse mes plus sincères sympathies.🙏🏻
    Requiescat in pace! 🕯️🕊️

    ReplyDelete
  2. Quand un pays est égoïste, il n'a ni le monopole ni l'occasion de chanter ses artistes de leur vivant. Combien d'entre-eux sont partis sans que leurs congénères ne leur accrochent une note d'adoration. C'est bien dommage!
    À remarquer les mots électrisants utilisés par Hervé, pour décrire Dadou Pasquet, quelqu'un qui vient de naître au XXIe siècle devra chausser très vite ses patins pour aller écouter cet artiste de prédilection avant que Google ne l'efface de son répertoire. C'est la moindre des choses à faire, car selon les descriptions de Hervé, nous sommes devant un dieu tombé des cieux qu'on ne saurait ne pas connaître.
    Félicitations, mon vieux. Repose en paix Dadou!!

    ReplyDelete