Par Hervé Gilbert
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| André Dadou Pasquet la voix des six cordes |
Il n’était pas seulement un guitariste virtuose, ni une voix
dans le chœur tumultueux de la musique haïtienne : il était une vibration, une
âme en mouvement, un souffle de poésie posé sur six cordes. Avec la disparition
d’André “Dadou” Pasquet, c’est plus qu’un artiste qui s’éclipse : c’est une
école d’élégance, de rigueur, d’audace et de tendresse sonore qui se tait
doucement. Cofondateur du Magnum Band aux côtés de son frère Claude “Tico”
Pasquet, il avait façonné l’un des ensembles les plus emblématiques de notre
patrimoine musical.
Dadou Pasquet appartenait à cette caste rare de musiciens que
l’on ne peut contenir dans un style, un genre ou une époque. Il était plus
qu’un artiste : il était une présence. Un trésor culturel qui dépassait Haïti —
et c’est peut-être là, dans cette grandeur silencieuse, que réside l’une de nos
plus grandes tristesses. Au fond de moi, j’ai souvent rêvé qu’il fût né
ailleurs, ou qu’il évoluait dans un pays où l’on sait reconnaître ses génies de
leur vivant, où l’on ne confond jamais discrétion avec insignifiance.
Malgré la noblesse de son art, Dadou n’a jamais bénéficié,
dans sa propre communauté, de la reconnaissance à la hauteur de son génie créatif et
de la délicatesse de son jeu. Les Frères Déjean, le Magnum Band faisaient
partie de ces rares phares musicaux capables de hisser Haïti sur les grandes
scènes du monde — avec élégance, intelligence et émotion. Pourtant, ces
formations n’ont jamais reçu les honneurs ni la place que leur art méritait
légitimement.
Et voilà que le temps du deuil ramène les regrets… Des larmes
tardives, certes, mais qui témoignent malgré tout de l’amour — ou peut-être du
remords — d’un pays qui réalise trop souvent après coup la valeur de ses
trésors.
Dans les accords de Dadou, façonnés d’un doigté magique et
inégalé, vibraient la douce nostalgie du temps qui passe, la mélancolie du
konpa, la maestria, et cette lumière discrète — l’espérance d’un peuple en
quête de beauté. Ses notes ne s’écoutaient pas seulement : elles se
déplaçaient, entraient dans le cœur des gens comme entrent les choses vraies,
sans fracas, sans arrogance — mais pour y demeurer.
Maestro Dadou ne jouait ni avec onglet ni avec médiator : ses
doigts, au contact direct de la corde, laissaient parler la finesse de son
toucher et la profondeur de son expression. Dans ses compositions — les unes
plus poignantes que les autres — chaque note respirait, chaque accord avait une
âme.
Ses créations musicales sont devenues des repères affectifs,
des lieux de mémoire où l’âme haïtienne vient se reconnaître, danser,
réfléchir… ou simplement se souvenir. Et parmi ces œuvres, l’une se distingue
comme un cri de dignité, de beauté et d’espérance : Liberté, un morceau où la
guitare de Dadou parle au cœur comme une voix humaine. Une vidéo rare, d’une
intensité émotionnelle exceptionnelle, que je vous invite à découvrir
ci-dessous.
Mais dans sa quête d’harmonie entre les cultures, Dadou
Pasquet avait aussi laissé une empreinte précieuse au-delà des frontières
haïtiennes. Sa guitare et sa voix, toujours en équilibre entre finesse et
profondeur, avaient magnifié d’autres grandes signatures musicales, comme celle
de Teddy Pendergrass dans Close the Door, et
trouvé écho auprès d’autres voix de la Caraïbe. Parmi ses collaborations les
plus marquantes, son duo avec la chanteuse guadeloupéenne Tanya Saint-Val, dans vérité, demeure l’un des plus émouvants dialogues musicaux du monde créole.
Cette vidéo 👉Vérité, que j’ai publiée il y a dix-sept ans sur ma chaîne YouTube, dépasse désormais plus d’un million de vues — preuve éclatante de la délicatesse, de la force et de la portée universelle de leur art.
Son héritage ne se mesure pas en albums ni en trophées, mais
en émotions, en musiciens inspirés, en vocations nées en silence. Dadou Pasquet
n’était pas seulement une étoile : il était une constellation. Une élégance
musicale gravée à jamais dans la mémoire des mélomanes.
Haïti Connexion Culture, avec respect, émotion et gratitude,
présente ses sincères condoléances à son épouse, à ses enfants, à ses
petits-enfants, à son frère Tico, son alter ego musical, ainsi qu’à ses
millions de fans à travers le monde.
Haïti, les Antilles et la diaspora pleurent un maître, un sage, un frère. Mais la musique, elle, ne pleure pas. Elle lui sourit. Car elle sait qu’il n’a pas disparu : il a simplement changé d’octave. Il est parti, oui. Mais quelque part, entre un accord suspendu et une note qui s’envole, Dadou Pasquet respire encore. Et si l’on tend l’oreille — vraiment — on l’entendra, discret, élégant, chanter avec l’éternité : Sole Ale .
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| Herve Gilbert |


Quel hommage remarquable, Hervé Gilbert!👏. Vous avez su dépasser le simple récit pour toucher à l’essence même de l’homme, de l’artiste, et presque du mythe qu’était Dadou Pasquet. Votre plume, à la fois sobre et lyrique, lui offre non seulement une mémoire, mais une présence, une vibration durable au cœur de notre patrimoine culturel. Vous avez rendu justice à sa grandeur silencieuse, trop souvent ignorée ou sous-estimée, avec respect, finesse et profondeur. Ce texte n’est pas qu’un témoignage : c’est un geste de reconnaissance, un acte de transmission. Bravo pour cette écriture ✍️ qui honore, éclaire et élève.🙏🏻
ReplyDeleteMes pensées vont également à sa famille et à ses proches, à qui j’adresse mes plus sincères sympathies.🙏🏻
Requiescat in pace! 🕯️🕊️
Quand un pays est égoïste, il n'a ni le monopole ni l'occasion de chanter ses artistes de leur vivant. Combien d'entre-eux sont partis sans que leurs congénères ne leur accrochent une note d'adoration. C'est bien dommage!
ReplyDeleteÀ remarquer les mots électrisants utilisés par Hervé, pour décrire Dadou Pasquet, quelqu'un qui vient de naître au XXIe siècle devra chausser très vite ses patins pour aller écouter cet artiste de prédilection avant que Google ne l'efface de son répertoire. C'est la moindre des choses à faire, car selon les descriptions de Hervé, nous sommes devant un dieu tombé des cieux qu'on ne saurait ne pas connaître.
Félicitations, mon vieux. Repose en paix Dadou!!