Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

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Wednesday, November 26, 2025

Jocelyne Frédéric-Gauthier, la conseillère au sourire enjôleur, tire sa révérence

Jocelyne Frédéric Gauthier
Ex-conseillère municipale d'Auteuil de 2013 à 2025


Par Max Dorismond 

Il était très difficile de croiser Jocelyne Gauthier sans avoir remarqué ce signe de détente au coin de ses lèvres. Elle était toujours en confiance. Elle aimait le monde. La chaleur humaine était son carburant. 

Laissant sa terre natale (Jérémie-Haïti), pour des cieux plus cléments, Jocelyne s’était installée au Québec pour poursuivre des études universitaires. Elle «avait obtenu un baccalauréat couvrant un large éventail de domaines, tels que la gestion des services municipaux, les sciences sociales et les relations interethniques». Ce qui l’amena à débuter sa carrière au ministère de l’Immigration à Montréal. 

Remarquant son humanisme débordant, une connaissance lui avait suggéré d’aller en politique. À ces mots, ne suivant que son étoile, elle décida de briguer un poste en affaires municipales à Laval, sa ville de résidence, sous la bannière du Mouvement Lavallois. Elle a été élue au premier essai à titre de Conseillère. 

Ce poste lui seyait comme un gant, au point qu’elle a été réélue à trois occasions, pour finalement clore son mandat le lundi 10 novembre, 10 jours avant son décès, survenu au cours de son sommeil. 

Tout politicien, habituellement, parle des deux côtés de la bouche pour endormir le votant. Ce n’est pas le cas de notre amie Jocelyne qui allait au-devant de ses commettants pour s’enquérir de leurs besoins. Ce comportement lui a valu l’admiration de ses pairs, et ses fidèles partisans n’ont jamais rechigné à lui confier une nouvelle mission sans interruption, depuis plus de 12 ans. 

Dans l’histoire politique de la deuxième ville du Québec qu’est Laval, elle s’avérait être la première élue d’origine haïtienne au Conseil Municipal. Elle est aussi la première femme, toutes races confondues, à présider aux destinées de la Société de Transport de Laval (STL), une entité qui administre un budget de 190,5 millions de dollars au service de sa population. 

À entendre le maire Stéphane Boyer roucouler de satisfaction dans son hommage à la disparue, on doit comprendre toute la confiance qu’il avait placée en cette dernière, pour lui octroyer cette présidence tant convoitée. Avec chaleur et enthousiasme, il la décrit comme : «une femme flamboyante, avec un sens de l’humour inimitable. Elle aura marqué la vie politique de cette ville à sa manière : avec panache, droiture et intégrité». 

S’il fallait énumérer les actes bienfaiteurs de Jocelyne envers ses électeurs et la communauté haïtienne en particulier, la lecture serait fastidieuse. Résumons simplement l’un des nombreux commentaires d’un groupe de bénéficiaires de sa municipalité qui souligne ce qui suit : «Engagée, humaine et toujours présente pour Auteuil, elle a marqué notre milieu par son soutien, son caractère et son authenticité. Nous garderons d’elle le souvenir d’une femme passionnée, proche des gens et profondément attachée à son quartier…». (Loisirs Ste-Béatrice à Laval). 

Que dire de plus! Nous ne pouvons passer outre le flamboyant succès de notre compatriote. Sa réussite conforte notre fierté. Très tôt, elle avait dit adieu à sa terre natale pour voguer vers l’inconnu. Le cœur léger, et le stress pour compagnon, elle a frappé à la porte d’une grande institution pour la quitter prématurément, après l’avoir transformée grâce à sa vision, sa compétence et son humanisme. Le courage, la rectitude morale et le sens de l’honneur de la regrettée disparue laissent au cœur de la diaspora un peu de baume et un zeste de dignité. 

Adieu, ma chère Jocelyne, Tu aurais pu vivre encore un peu, pour paraphraser le chantre Jean Ferrat. Mais le destin l’a voulu autrement. On n’oubliera jamais le trésor de ta présence et de ta générosité. Et comme l’avait écrit Arthur Rimbaud : «les souvenirs, c’est ce qu’on peut amener de plus beau dans l’éternité». 

Ma chère Jocelyne, toute la diaspora haïtienne te dit chapeau! Nous te devons tous, une fière chandelle. Nous partageons avec tes proches la douleur de ce départ prématuré, tout en présentant nos plus sincères condoléances à tes garçons, Jean-Marc (Pavina) et Jules-André, tes sœurs, Margareth et Naïvi, ton frère Clodel, tes neveux et nièces, tout en ayant une douce pensée pour ton défunt mari, notre regretté Julio Gauthier qui t’attend auprès de l’Être suprême. 

Max Dorismond


Friday, December 2, 2022

Dr Gold Smith Dorval: un touche-à-tout de génie vient de nous fausser compagnie

Dr Gold-Smith Dorval
26 novembre 1948 - 28 novembre 2022

English Version

C’est avec une profonde tristesse que nous annonçons le décès du Dr. Gold-Smith Dorval, survenu le 28 novembre 2022, à l’âge de 74 ans, après un combat courageux contre une maladie.

Né le 26 novembre 1948 à Jérémie, Haïti, il était le deuxième des trois enfants de Sylvain et Celiana Dorval. Après la perte de sa mère à l’âge de 6 ans, il fut élevé par sa belle-mère Jeanne Eumelie Celestin, qui donna naissance à une demi-sœur. Sa fratrie s’agrandit également avec quatre frères supplémentaires.

Dr. Dorval effectua ses études secondaires au Collège Saint-Louis de Jérémie et à Port-au-Prince. Il obtint son diplôme de médecin à la Faculté de médecine et de pharmacie de l’Université d’État d’Haïti. Après un début de carrière en Haïti comme chirurgien adjoint aux Cayes sous la tutelle du Dr. Willy Verrier, il poursuivit ses études en Belgique, obtenant une maîtrise en santé publique, avant de pratiquer brièvement à Porto Rico.

Installé aux États-Unis, il se spécialisa en pédiatrie et en psychiatrie pour enfants et adultes. Pendant plus de 30 ans, il exerça à New York et en Floride, tout en occupant des postes académiques à la Downstate University de New York et à l’Université de Miami. Il mena également des recherches en psychopharmacologie.


Parallèlement à sa carrière scientifique, Dr. Dorval cultiva une passion profonde pour la musique. Pianiste classique dès l’adolescence, il composa et enregistra quatre albums, mêlant musique classique et folklore haïtien : Renaissance, Music and My Life, Remembrance, et To My Everlasting Father.

En tant qu’écrivain, il publia cinq ouvrages, notamment La musique et ma vie et Pouvoir et imaginaire en Haïti, explorant le rôle thérapeutique de la musique et les souvenirs culturels de son enfance en Haïti. À travers ses œuvres, il incarna la synthèse entre science et arts, démontrant que la rigueur intellectuelle peut coexister avec une sensibilité artistique.

Ecoutons deux de ses créations sur son album "Renaissance"


Père dévoué, il laisse derrière lui trois enfants de son union avec Evelyne Vincent : Gold Smith Jr, Sophia Elysabeth, et George Edwin Dorval. Il partagea également sa vie avec

Rose Ketly Glemaud, devenant beau-père de Thierry et Derrick Bien-Aimé.


Sa disparition constitue une perte immense pour sa famille, ses amis, et la communauté haïtienne. Les funérailles ont eu lieu le 6 décembre 2022 à l’église Notre-Dame d’Haïti à Miami, suivies de l’inhumation au cimetière Our Lady of Mercy.

Que son âme repose en paix et que son héritage continue d’inspirer.

Par Hervé Gilbert




Messe de funérailles/ Dr Gold Smith Dorval
12/05-22

 

Tuesday, December 28, 2021

Nadine Magloire nous a quittés

Nadine Magloire

Nous avons appris avec beaucoup de peine le décès de la romancière et nouvelliste Nadine Magloire en cette fin d’année 2021 à Montréal. Née en 1932 à Port-au-Prince, fille de la musicienne Carmen Brouard, sœur du poète Carl Brouard, et de Jean Magloire, journaliste et homme politique, elle a grandi dans un environnement d’intellectuels et d’artistes. Elle a fait des études au Centre d’Études de la radiodiffusion-télévision française à Paris et a suivi des cours à l’École Normale Supérieure à Port-au-Prince. Depuis 1979, elle s’installe à Montréal.

Auteure du premier roman féministe haïtien, Le mal de vivre, paru en 1968, Nadine Magloire n’a jamais eu bonne presse auprès de la critique et du milieu littéraire haïtien à cause de ses prises de position sur le folklore et le créole. Le roman, très critiqué à l’époque, « dresse un portrait au scalpel des rapports de genre en Haïti », écrit Joëlle Vitiello, dans sa présentation d’elle sur Île en Île. Yves Chemla, dans un texte d’hommage paru le 16 décembre 2021 dans les colonnes du quotidien Le National, précise que :

Pour la première fois dans les lettres haïtiennes, la vie amoureuse, la sensualité, le désir, les pratiques sexuelles, sont traduites depuis une perspective féminine. […] L’ouvrage est sévèrement attaqué, mais Nadine Magloire est immédiatement reconnue comme l’initiatrice d’une parole parfois crue, et qui refuse une neutralisation fondée sur des codes dont la première fonction est de parvenir à occulter la part du féminin.

Mise à l’écart, il a fallu la réédition de son roman Le sexe mythique en 2014 dans notre collection Voix Féminines pour qu’elle revienne sur la scène. Elle est d’ailleurs la première auteure publiée dans la collection qui met en avant les « voix fortes de la littérature féminine haïtienne ».

Écrivaine contestée, comme le souligne Wébert Charles dans le premier numéro de sa rubrique Nouveaux Regards qui lui est consacré, Nadine Magloire a toujours été une auteure sincère mais qui dérange. Dans un texte paru au quotidien Le Nouvelliste le 28 janvier 2014, peu avant la sortie de Le sexe mythique, Kettly Mars affirme elle-même que Nadine Magloire :

mérite d’être connue et lue, car elle est une incontournable de la littérature haïtienne des années 60/70. Nadine Magloire « la scandaleuse » est là pour rappeler aux écrivain(e)s d’aujourd‘hui qu’ils n’ont pas inventé la roue. Les femmes (et les hommes) qui écrivent aujourd’hui au pays lui doivent beaucoup. Même si je suis d’avis que le personnage, même dans son grand âge, est franchement détestable. Mais ça, c’est une autre histoire.

Nadine Magloire
10 février 1932 -25 décembre 2021

Elle a eu une correspondance avec Simone de Beauvoir à qui elle a envoyé le manuscrit. Dans le 8e numéro de Legs et Littérature consacré à Marie Vieux-Chauvet, nous avons publié une partie de sa correspondance avec l’auteure d’Amour, Colère et Folie dans sa forme manuscrite.

Nadine Magloire, a-t-elle donc été en avance sur son temps ? Non. Comme le dit Gide, une œuvre n’est jamais en avance sur son temps, c’est son temps qui est en retard d’elle. Et ceci est aussi valable pour un auteur.

En 2018, nous avons publié son premier recueil de nouvelles, Rencontres, dans la collection Textes Courts. Dans son texte d’hommage, Yves Chemla note qu’« elle est une des figures de l’indépendance de pensée et de la sévérité de ton dans les lettres récentes ».

Nous présentons nos sympathies à la famille de l’auteure et tout le secteur du livre et de la culture affecté par ce départ.

Source : LEGS EDITION



Tuesday, October 19, 2021

Mérès Wèche – La Grand’Anse t’honore et te dit merci

Mérès Wèche, le poète, l'écrivain, le peintre nous a laissés


Par Max Dorismond 

Mérès Wèche, un réel amoureux de la beauté, un incorrigible esthète qui avait trouvé refuge en terre étrangère à cause des aléas du destin, n’est plus. Intelligent, débrouillard, artiste, poète, écrivain, critique littéraire, journaliste, peintre, il possédait un arc multi-cordes. Sa région de naissance, la Grand-Anse, une zone anémiée qui «ne payait pas de mine», était toujours exclue des faveurs de César. Malgré tout, elle animait tous ses espoirs. Il la portait en bandoulière dans ses pérégrinations et y est retourné pour déposer son âme, ses restes et geler ses regrets. 

Rêveur impénitent, sans le sou et sans nulle subvention, il voulait faire de Beaumont son coin de paradis, son éternelle muse, le centre du monde, pour donner à ses espoirs éphémères une allure pérenne. Il avait entrepris des démarches pour jumeler sa ville à une homonyme de France. La maison ancestrale était transformée en bibliothèque-musée, mais le séisme du 14 août ne l’entendait point de cette oreille. L’AMECA1, une association médicale cubaine, grâce à son ami, le Dr Blondel Auguste, y maintenait son siège social. 

Mérès, le poète, l’auteur de plusieurs livres ne chômait jamais.  Il rêvait de donner leurs lettres de noblesse à nos bardes oubliés : les Vilaire, Laforêt et, surtout, Émile Roumer et son caïman étoilé. Il fit ses premiers pas dans la capitale haïtienne au magazine «Le Petit Samedi Soir» de Dieudonné Fardin avec, pour compagnons de route, le jeune Dany Laferrière, le défunt Gasner Raymond lâchement assassiné par les Tontons Macoutes de J.C. Duvalier. Avec une vitesse d’écriture à nul autre pareille, il pouvait, en une journée, pondre une dizaine de textes dans un style clair, net et suave. Des manuscrits de livres, il en possède plusieurs, selon ses confidences. Souhaitons que sa postérité en tienne compte. 

La peinture demeure sa deuxième passion. J’ignore combien de ses tableaux habillent les murs des amis, des fanatiques et des collectionneurs, mais, au moins, je sais qu’à l’église Sainte Trinité de Port-au-Prince plusieurs de ses fresques baroques, avec des divinités vaudouesques, qui décorent les parois de cette enceinte, surprennent et attisent la curiosité et l’étonnement des visiteurs. 

Le panier à crabes peint par Mérés Wèche

Au début de la pandémie, chez lui, on parlait à bâtons rompus de la crise haïtienne dans toute sa laideur. Soudainement, il se redressa pour me dire : «Max, apporte-moi une toile vierge et je te déposerai dessus mon Haïti à moi». J’ai sauté sur l’occasion et 48 heures plus tard, un «Panier à crabes» est venu enrichir ma collection de peinture, avec ces mots : «Voici le tableau qui te manquait, mon pote. Tu as là toutes les causes de notre retour à l’esclavage au service des blancs. Dessalines avait tout prévu, mais, sauf celle-là. Il s’était trompé de générique». J’ai cerné sur le champ la sincérité du message véhiculé :Il a brossé sans mot dire l’histoire contemporaine d’Haïti 

Son itinéraire en terre étrangère, ses tribulations, son divorce, son éloignement de ses enfants, Mérès Junior (Jummy) et Karine, son retour au pays natal, etc… sont liés à sa démarche artistique. Ses œuvres, ses livres, ses poèmes, ses peintures exhalent cette douleur latente et lancinante d’une vie tourmentée à la recherche d’un exutoire, d’où sa plongée sans réserve dans tout ce qui représente l’art tout court. 

La passion de l’écriture, chez lui, ne souffre nullement de la précarité. En déposant les pieds à Montréal, au début des années 70, où toute une jeunesse haïtienne fraîchement débarquée en Amérique du Nord faisait ses premiers pas, Mérès a pondu son premier roman, «L’onction du Saint-Fac», qui décrivait de long en large les balbutiements de ses congénères dans les « factory » de leur pays d’adoption. 

Plusieurs autres ouvrages sont venus enrichir sa collection. Nous avons savouré le best-seller, l’histoire macabre romancée «Songe d'une nuit de carnage», un théâtre d’ombre et d’ironie écrit avec prudence sur la pointe des mots, car les fauves rôdent toujours. Presque toute Haïti l’a lu, tant les scènes horribles de l’assassinat des mulâtres de Jérémie par les sbires de Duvalier en 1964 avaient ému. Je lui avais consacré un papier très apprécié, intitulé «Mérès Wèche - Entre souvenirs et cauchemars », tant le pragmatisme du récit, qui ne m’était point étranger, m’interpellait. 

Entre autres titres que je possède, on trouve «Jérémie – 50 ans de souvenirs» et le dernier en date, «Franckétienne s'est échappé », un nom surréaliste avec un vocabulaire singulier, relatif à des confidences de l’intitulé, faisant allusion à Frankenstein, le monstre du film éponyme élaboré par James Whale et paru en 1931. 

Parler de cet être attachant et de si grande culture, qui vient brusquement de nous fausser compagnie sans un adieu, n’est pas une tâche facile, tant sa vie a été riche en accomplissements, de mille et une facettes. Je m’incline devant sa dépouille et je présente mes sincères condoléances à ses enfants, à son frère l’agronome Ernst Wèche et madame et à toute la famille plongée dans l’affliction. 

Adieu, mon ami, adieu vieux frère! Que toutes tes œuvres te survivent en dignes témoins de ton passage ici-bas, car nous appartenons à une génération qui s'éteint loin de sa terre natale et qui, pour parodier Lamartine, «ne laisse pas plus de trace que cette barque qui glisse sur une mer où tout s'efface».

Max Dorismond
 


Saturday, June 20, 2020

Julio Gauthier vient de laisser le train de la vie

Par Max Dorismond

Julio Gauthier
13 Août 1949 - 18 Juin 2020
Ti Jule, pour une surprise, c’en est toute une! Qui aurait pu avoir une pareille vision, une semblable prémonition, voir partir notre Julio aussi abruptement ? Tu étais l’homme de toutes les occasions, un homme de raison. Un être intègre, fier, et sans enflure de l’égo, aussi agréable dans une discussion animée qu’autour d’un barbecue à parler de tout et de rien. Ton charme discret et sympathique plaisait à tout un chacun. Un mot gentil pour lui, un câlin pour elle, une réponse surprenante et comique pour la galerie. De partout, le rire à gorge déployée fusait. Autour de toi, mon Julio, nul ne s’ennuyait. Les petits tourments du quotidien, l’exil, les nouvelles de lakay, noires ou bleues, se prenaient comme un apero... 

Donc, Frérot, qui aurait pensé te voir laisser aussi tôt la caravane. Pétillant d’esprit, remuant des souvenirs de jeunesse, vécus ou glanés çà et là dans l’amphithéâtre jérémien, nous étions toujours suspendus à tes lèvres, écoutant tes narrations, partageant tes analyses sociétales, ou buvant tes anecdotes avec délectation, en attendant la fin toujours rigolote. Tu nous laissais une impression de bonheur éternel, de joie sans bornes que le stress du pays d’accueil n’arrivait pas à ébranler. Nous croyions en ton étoile et ta compagnie était toujours attirante et très recherchée, pour atténuer nos angoisses existentielles et personnelles. Tu aimais le monde et tu carburais à la chaleur humaine.

Dis, qui aurait deviné ce départ hâtif, sans tambours, ni trompettes! Par amour pour tes compatriotes et tes amis, tu as vécu ta maladie en silence. Même tes frères et sœurs n’étaient au courant du drame que tu vivais. Sans te plaindre, tu marchais allègrement vers la porte du débarquement, avec la même gentillesse, le même flegme, le même trait sympathique, sans un dernier au revoir. Sachant que tu seras toujours dans nos cœurs, tu as choisi de ne pas nous dire adieu. Peut-être, est-ce mieux ainsi, tes souvenirs heureux vont continuer à nous délecter pour le meilleur.

Homme affable et tranquille, Julio nous laisse sans voix. Orateur et communicateur hors  pair, il est arrivé très jeune au Québec et s'est très vite intégré à son pays d'adoption. À réfléchir au côté placide de son existence et à son allure débonnaire, je crois avoir trouvé d’où lui est venu ce calme olympien qui lui prodiguait cette allure confiante. Parmi ses anecdotes les plus rocambolesques, je pense avoir retracé la source de cet instinct de gagnant. La voilà!

Julio Gauthier, sa femme Jocelyne, Herve Gilbert, Max
Dorismond, le 13 août 2019 à Montréal, lors du  lance 
ment du livre  de Max Dorismond.                                    
Fils d’un célèbre avocat de la ville de Jérémie, l’un des plus brillants de son époque, Me Félix Philantrope, pour ne pas le nommer, Julio était à la bonne enseigne. Un jour, vers l’âge de 7 ou 8 ans, Julio a commis une maladresse. Son père le gronda et le fit monter seul à l’étage, au grenier, pour y passer la journée en guise de punition. Contrarié, le petit Julio se mit à hurler de toutes ses forces, à ameuter le voisinage, tout en répétant qu’il allait se jeter dans le vide, qu’il allait se tuer.

À bluffeur, bluffeur et demi, Maître Fé, ne fit ni deux, ni trois. Il appela Boss Paisible, un menuisier du quartier, et lui ordonna de monter là-haut et de prendre la mesure du cercueil du pleurnicheur. Boss Paisible s’exécuta et trouva notre Julio debout dans la pièce. Il sortit son ruban à mesurer. À partir du front du futur macchabée, il le déroula verticalement vers son pied en notant sa longueur. Étonné, ce dernier, estomaqué, questionna le menuisier : Pourquoi cette mesure?

C’est pour ton cercueil, mon ami! Ton père t’a entendu crier que tu voulais te tuer, il m’a prié de prendre ta mensuration pour être prêt au cas où tu réalises ton désir!

En entendant le mot cercueil, le petit Julio, pris de panique, péta une coche et dévala l’escalier pour aller demander pardon à son père, et promettre de ne plus jamais menacer de se jeter dans le vide, de ne plus jamais lui déplaire, etc.

Cette leçon de vie d’un père strict a façonné son caractère, a développé sa capacité à reconnaître, qu’en dépit de toutes les différences, les liens humains qui nous unissent sont les plus forts et surpassent tout. Il a choisi d’être toujours gentil avec les autres, de les aider à passer à travers les soubresauts du quotidien, sans heurts et avec bonheur.

C’est sans doute, ce souci de ne pas déranger qui l’a poussé à vivre solitairement sa maladie, avec stoïcisme, sans perturber le bien-être de sa famille, de ses amis et de ses connaissances.

Mon cher Julio, avant de te dire Adieu, nous te disons : M-E-R-C-I pour ton attention constante envers les autres, tout au long de ta vie!

Haïti Connexion Network et moi, présentons nos sincères condoléances à Jocelyne-Frédéric, ta femme, à tes garçons, Jules-André,  Jean-Marc, Hendrick, à tes frères, à tes sœurs, aux familles  alliées : Gauthier, Philantrope, Bazile, Dorismond, Frédéric, Laroche, Clermont, Jacob, Appolon, Binette…et à tous ceux-là, parents et amis et connaissances, que ta soudaine disparition interpelle.

Max Dorismond
Pour Haïti Connexion Network

Sunday, April 19, 2020

Carlier Guillard nous tire sa révérence

Carlier Guillard


Alors c'est fini! La vie est fermée, l'avenir clos. Il le fait le jour de la plus divine des fêtes chrétiennes, ce dimanche de Pâques. Il le fait au beau milieu de ce spleen, ce marasme, ce confinement morbide qui cloue tout le monde au foyer. La nouvelle, un coup soudain et effroyable, circule librement comme une onde parmi les Jérémiens, les anciens du Collège Saint-Louis où il a étudié de la 6e à la rhéto. Une vieille amitié, une longue histoire défile tout à coup devant moi comme un film continu et incontrôlable. Ce n'est pas le moment de remuer les cendres de cette amitié plus qu'à moitié séculaire ni de garder complètement le silence quand on peut donner un peu de lumière sur cet homme en qui cohabitent deux êtres distincts et complémentaires.

Dire que sa vie est composée de faiblesse et de force, dire que ce n’est pas toujours un homme conformiste qui se laisse enchaîner par des lois trop nombreuses, les rites, les normes et les codes; ce n'est pas lui faire un procès, c'est le définir. Face à de fortes secousses, de fortes souffrances, il a tendance à s’emporter comme gladiateur dans l’arène, aux rétorques saccadées, lancées du tac au tac, tac-tac. D'une obstination têtue, défensif, réactif, il passe dans certains milieux pour une personnalité difficile ; ce qui aveugle sur la bienveillance de son cœur et sur la grandeur de tant de menus actes accomplis sans profit au bénéfice d’autrui.

Sitôt le courriel du décès reçu, un désir instinctif, irrésistible, me pousse à sauter sur le téléphone, joindre en Haïti un ami commun pour décoder cet être original, singulier pour qui la famille, l'amitié, la solidarité, la fraternité sont les seuls piliers du bonheur, une dimension essentielle de son être. Un homme attentif aux joies, aux espoirs, aux tristesses, aux angoisses de ceux qui l'entourent. Il est aussi estimé, aimé de ceux qui le connaissent bien. Les amis l'aiment pour sa sincérité, son zèle, son piquant, ce goût du zeste d'orange, ce bégaiement même qui lui confère cette image de marque.

Quel vide abyssal!
Je perds ces heures, ces entretiens interminables souvent tard le soir, cette complicité, cette connivence, cette émotion à deux; ce frémissement heureux, ce charme pénétrant, indéfinissable. Notre pays perd un homme exemplaire de générosité, de dévouement envers l'affamé, l’assoiffé, les camarades avec de petites nécessités économiques, des tourments ou des malheurs. Un amour d'humanité qui se transforme en gestes concrets, en gestes qui servent d'exemple.

Mon cher Carlos, ta vie s’achève, ton histoire pas. Tu as donné à l'amitié, la parenté, à Jérémie tant aimée, le total de toi-même. Laisse-moi te redire toute mon affection et toute l'allégresse de t'avoir eu pour ami. Je te souhaite dans l'au-¬delà une vie meilleure, plus joyeuse, sans entrave; une autre vie de paix, de lumière et d'amour.

Pierre Michel Smith
Montréal

Monday, December 24, 2018

Au revoir Nicolas Decoste


Nicolas Decoste  (1948 - 2018)
Nicolas, aujourd’hui c’est ton tour d’aller te reposer loin de cette vie. Départ toujours difficile pour nous qui, inévitablement, te suivrons un jour où l’autre. Triste réalité, n’est-ce pas ?
Âme vive qui ne connaissait que la bonne humeur, indépendamment les circonstances et la situation. Tu aimais la vie et tu as su croquer à chaque seconde, le plaisir et le bonheur que la vie t’a offerts.
Je n’ai pas imaginé une seconde, lors de ma visite au 7e étage du CHUM, le lundi 10 décembre dernier, que je n’allais plus pouvoir m’entretenir avec toi et que tu ne me demanderas plus jamais des nouvelles de mes enfants et de t’entendre encore me dire, « Je savais que tu t’extrairais de ce mauvais pas, toi et tes enfants » et combien tu étais content d’apprendre qu’ils sont tous autonomes.
C’est maintenant le temps de ton mieux-être, hors de tout. Et moi qui avais eu tant de plaisir de te donner des nouvelles de chacun d’eux, de te montrer des photos et de te demander qui d’entre elles, mes filles, trouves-tu, ressemble à ma sœur Zette. La même allégorie chaque fois qu’on se rencontre. Et ton rire complice...
Nicolas, tu as été et seras un ami fidèle et loyal. Toujours prêt à aider. Quand tu ne pouvais pas, au moins tu nous montrais la bonne porte où aller cogner.

Tu as été l’un des premiers visages connus rencontrés à Montréal.
Tu as ordonné à ta fille #Marie Joseph Decosse# de venir me chercher là où j’étais logée afin de faciliter mon intégration au Québec. Je suis restée chez elle durant plusieurs mois. Marie Jo, je te dois une reconnaissance éternelle !
Tu as été l’instigateur de mon premier emploi en administration à Montréal, pour m’avoir présenté à ta charmante fille # Peggy Perrier # alors conseillère RH d’une agence de placement. Elle m’a prise par la main, m’a fait comprendre les dessous de l’emploi au Québec et m’a donné mon premier contrat. Peggy, je te dois une reconnaissance éternelle aussi !
J’ai eu un plaisir fou à côtoyer ta femme Josette lors de nos cours de cuisine créole que je dispensais l’année même de mon arrivée. Comment oublier une pareille empathie, une si pareille bonté ? Si j’ai su guider les pas de mes enfants dans ce vaste univers si différent du nôtre jusqu’à leur autonomie, tu as une grosse part dans leur réussite.
Je continue de faire mien ton modèle quand il s’agit d’aider les autres en leur montrant les bonnes portes où cogner.
Nicolas, ma famille et moi te disons MERCI. Repose-toi bien en attendant la voix du Seigneur Jésus qui t’ordonnera de sortir du shéol pour t’offrir une vie sans fin dans un monde nouveau plus juste et empreint de bonté et de bienveillance. 

Juste un instant, oublions nos maux et imaginons un monde nouveau !
Ma famille se joint à moi pour offrir nos sincères sympathies à ta femme Josette, à tes filles et leurs enfants: Marie Joseph Décoste, Peggy Perrier, Pascale et Marjorie Décoste.
À tes nombreux frères et sœurs : Jacques Janvier, Michel Decoste, Marc-Henry Syldort, Marie Christane, Myriam Alexandre, Esther, Jacqueline et Ginette Oriol et à tous les autres ainsi qu’à tes nombreux amis.
Mireille et famille


Mireille Jean-Louis



Friday, November 30, 2018

George H. W. Bush, le 41e président des États-Unis est mort

George H.W. Bush est mort à 94 ans.

George H.W. Bush, le 41e président des États-Unis qui avait géré la fin de la Guerre froide et libéré le Koweït de Saddam Hussein, est mort à 94 ans vendredi, quelques mois seulement après son épouse Barbara, la femme qu’il a chérie toute sa vie.

Fils de sénateur, élu du Congrès, diplomate, chef de la CIA, vice-président, président (1989-1993), père de deux gouverneurs dont l’un, son aîné George W. Bush, a ensuite passé huit ans à la Maison Blanche: George Bush senior incarnait le patricien de la côte Est, malgré son enracinement au Texas.

C’est dans la banlieue de Boston, dans le Massachusetts, que George Herbert Walker Bush voit le jour le 12 juin 1924. Son père, Prescott, est un homme d’affaires qui deviendra banquier à Wall Street et représentera le Connecticut au Sénat américain dans les années 1950 et 1960.

Admis à la prestigieuse université de Yale, Bush s’engage peu après Pearl Harbor et devient à 18 ans le plus jeune aviateur de l’US Navy. Il survit à la chute de son avion, abattu par les Japonais en 1944 au dessus du Pacifique et est démobilisé avec le grade d’enseigne de vaisseau.

Après le conflit, Bush, qui a épousé Barbara Pierce début 1945 et terminé ses études, fait fortune dans le pétrole au Texas, et commence à devenir actif au parti républicain. En 1967, il entame le premier de deux mandats à la Chambre des représentants à Washington, avant d’être désigné ambassadeur à l’ONU par le président Nixon en 1971.

Buenos Aires | Le président américain Donald Trump a salué samedi le “leadership inébranlable” de son prédécesseur George H.W.Bush, décédé à l’âge de 94 ans.

« A travers son authenticité, son esprit et son engagement inébranlable en faveur de la foi, de la famille et de son pays, le président Bush a inspiré des générations de concitoyens américains », a affirmé M. Trump dans un communiqué transmis depuis Buenos Aires où il assiste au sommet du G20.
Voici quelques réactions :



Thursday, November 15, 2018

IPHARÈS BLAIN ENTRÉ DANS L’IMMORTALITÉ


IPHARÈS BLAIN
(22 mars 1926 - 2 août 2018) 

Par Louis Carl Saint Jean

À un moment où certaines de nos valeurs se trouvent galvaudées et d’autres reléguées dans les oubliettes de l’histoire, la mort de toute personne âgée, surtout octogénaire ou nonagénaire, me jette toujours dans une extrême affliction. Et quand il s’agit de celle d’un compatriote du quatrième âge connu pour son patriotisme, sa compétence, son sérieux, son talent, son éducation soignée, il m’arrive de « me nourrir du pain des larmes », selon le mot de mon ancien pasteur, l’inoubliable Naasson Bélizaire-Prosper. Quand cette personne aura servi honorablement notre pays, cette douleur devient pour moi encore beaucoup plus aiguë.

J’ai connu cette épreuve le dimanche 7 octobre dernier quand,  aux alentours de 21 heures, mon amie Gladys Blain m’a appelé pour m’annoncer le départ pour l’au-delà de son père, l’ex- colonel-maestro Ipharès Blain. En effet, m’a appris Gladys, le célèbre musicien s’est éteint le jeudi 2  août dernier, à l’Hôpital Saint Luc, situé à Tabarre. Il y a rendu l’âme après une dizaine de jours d’hospitalisation, m’a précisé Ipharès Blain, Jr., le fils du défunt, directeur des études à l’Ecole Nationale des Arts (ENARTS). Toujours, selon ce dernier, ce grand coryphée a succombé, à l’âge de 92 ans, des suites d’une insuffisance rénale et de certaines autres maladies liées à son âge avancé.

Ipharès Blain faisait partie de ces Haïtiens de valeur qui, au plus fort de l’orage, ont apporté, avec les moyens du bord, une quote-part des plus louables à l’avancement de la barque nationale. Par sa mort, surtout en ce « temps déraisonnable » et dans le contexte d’incertitudes dans lequel se trouve plongé notre pays depuis ces deux à trois dernières décennies,  c’est un grand pan de l’édifice artistique, musical et culturel d’Haïti qui s’est effondré.

Lorsque, le 8 de ce mois, j’ai appris à Alphonse Jean-Louis, ancien clarinettiste de La Musique du Palais et ancien saxophoniste du Jazz des Jeunes, la nouvelle de la mort de son ancien chef, il m’a rappelé: « J’ai joué pendant 25 ans sous la baguette d’Ipharès Blain. Je ne dirai jamais assez de bien de lui en tant qu’homme et en tant que chef d’orchestre…C’était un homme de principe, discipliné et talentueux…Ipharès était un géant ! » Du maestro défunt, le regretté clarinettiste et saxophoniste Fritz Ferrier m’avait appris : « Ipharès acceptait tout, sauf la médiocrité. Il n’admettait pas l’erreur, surtout dans l’exécution des pièces d’Occide Jeanty. Même s’il était à cheval sur les principes, il n’avait rien de ces maestros dictateurs devant qui devaient trembler ses musiciens… » (Entrevue de Louis Carl Saint Jean, LCSJ, avec Fritz Ferrier, 17 février 2004). Luc St. Albord, ex-trompettiste de La Musique de la Garde Présidentielle surenchérit en ces termes: « Ipharès Blain était l’un de nos meilleurs chefs d’orchestre. Sa mort représente une grande perte pour la musique de notre pays. C’était un homme de grande valeur… » (Entrevue de LCSJ avec Luc St. Albord, le 14 octobre 2018).

L’ex-colonel Ipharès Blain a marqué plusieurs générations d’Haïtiens, surtout ceux qui sont nés dans les années 1960 et 1970. Je me souviens que vers le milieu de la décennie 1970, nous étions un groupe d’adolescents à déjouer parfois  la vigilance de nos parents pour nous rendre presque tous les dimanches après-midi au Champ-de-Mars. La raison primordiale de ces promenades dominicales, à part d’aller conter fleurette  aux jolies jeunes filles, consistait à assister à l’un des concerts bihebdomadaires  que La Musique du Palais donnait  au Kiosque Occide Jeanty.  Certains amis d’enfance, dont Jacques Patrick Glaure, Claude Parola, Rodney Maignan, Jr. y allaient surtout pour admirer l’élégance du major Ipharès Blain, le leader de ce merveilleux orchestre militaire.

Jacques m’a justement rappelé au cours d’une récente conversation téléphonique: « Si d’aventure, un dimanche, un autre maestro tenait la baguette, c’était une déception totale. Ipharès Blain était l’élégance personnifiée. » En effet, on dirait qu’il s’était créé une sorte de complicité entre chacun des exécutants de cet orchestre avec leur maestro, toujours tiré à quatre épingles. Chacun d’eux paraissait lire sa partition au coin du sourire contagieux du maestro ou d’un simple mouvement de sa tête. C’était enivrant de le voir de très souvent esquisser de manière furtive des compliments à l’un ou plusieurs dans une rangée par un clignotement de ses sourcils. Parfois même, l’exécution de certaines pièces, surtout les anciens « zizipans » d’Occide Jeanty ou les anciennes méringues gaies d’Augustin Bruno (ses deux compositeurs haïtiens préférés) semblait  mettre des fourmis  tant dans ses jambes que dans celles de chacun des spectateurs alors enthousiasmés  jusqu’au délire. Et presque toujours, le sourire désarmant d’Ipharès mettait fin au concert avant l’exécution de  La Dessalinienne, notre hymne national.

Iphares Blain est né à Port-au-Prince le 22 mars 1926 de l’union bénie du sergent et musicien Duly Blain et de Dégrâce Blain, née Lacombe. Il a fait ses études primaires à l’Annexe de  l’Ecole Normale des Instituteurs. C’est justement cet établissement scolaire, à part les instructions reçues au foyer, qui lui a donné  goût pour les choses de l’esprit et  qui a en même temps allumé en lui le feu sacré du  patriotisme. En effet, des éducateurs et intellectuels tels que Léonidas Caroux Lhérisson, Luc Grimard, Edner Brutus, Dominique Hyppolite et d’autres encore y sont souvent invités à présenter des causeries sur ces sujets combien importants dans la formation de tout jeune citoyen.

Ipharès grandit dans  un foyer où la musique est comme un pain quotidien. Son père, musicien haut de gamme, est joueur de baryton au sein de  La Musique du Palais, dirigée alors par l’immortel général Occide Jeanty (de son vrai nom Occilius Jeanty). Presque tous les jours, des virtuoses tels que David Désamours, Georges Franck, Myrthil Ancion, Camille Noël  et d’autres encore viennent chez lui pour pratiquer leur instrument ou pour parler de musique. Sa mère, Dégrâce Lacombe-Blain, nièce de l’inoubliable compositeur Augustin Bruno, est une fervente mélomane. Le maestro se souvient: « Tous les vendredis soirs, je restais auprès de ma mère pour écouter une émission de musique classique que diffusait  la station de radio HHK. »

Dans la même veine, le colonel Blain m’a confié: « Contrairement à ce que pense plus d’un, ma passion pour la musique ne m’est pas venue de mon père.  C’est plutôt ma mère qui m’y a surtout poussé. D’ailleurs, c’est après avoir vu avec elle le film Symphonie inachevée au Ciné Paramount que j’ai commencé à m’intéresser de façon plus sérieuse à la musique. J’avais alors huit ou neuf ans. » En effet, ce film, sorti en 1933, qui relate l’amour de Schubert pour une jeune comtesse, est montré pour la première fois en Haïti – au Ciné Paramount - le dimanche 29 septembre 1935.

Les concerts dominicaux offerts par La Musique du Palais au  Champ-de-Mars viennent ensuite orienter ses goûts musicaux. « Ma mère m’emmenait au concert que donnait tous les dimanches régulièrement la Musique du Palais au Kiosque du Champ-de-Mars…C’est de là que j’ai commencé vraiment à apprécier les autres compositeurs étrangers.» Trois pièces vont stimuler encore davantage sa passion: Marche du sacre du prophète de Giacomo Meyerbeer, II trovatore, une sélection d’opéra de Verdi et Faust, un opéra de Charles Gounod.

Sensibilisée par l’ensorcellement  de son fils pour le quatrième art, Mme Blain encourage son mari à en enseigner les rudiments à leur progéniture.  C’est ainsi que, pendant les vacances de Noël 1935, Père Blain commence  effectivement  à  donner  au jeunot ses premières leçons de  musique. Après moins d’un trimestre de solfège, il est initié au baryton. « Une fois mes devoirs faits et mes leçons bien sues, je m’entrainais constamment. J’ai donc appris rapidement cet instrument. À ce moment-là, m’a-t-il dit, j’avais deux livres de prédilection: celui d’Histoire d’Haïti et Le livre de Musique de Claude Augé. »

Un peu plus tard, le jeune Ipharès se rend de très souvent avec son père à des pique-niques qu’anime soit le Super Moderne Jazz Guignard, le Blue Baby Jazz, le Jazz Annulysse Cadet, le Jazz Scott ou  une autre formation musicale. Il devient un enthousiaste du « Blue Baby » à cause des interprétations  des plus belles méringues de l’époque réalisées par cet ensemble. Le morceau qui  retient surtout son attention est La belle Port-au-Princienne, un des joyaux  du génial pianiste et compositeur Ludovic Lamothe. D’ailleurs, ce classique du « Chopin noir » lui a inspiré Pour une fleur, sa première composition.  Il a ciselé cette méringue lente à l’occasion de l’anniversaire de naissance de sa petite amie d’alors, Ida Nazaire, qui deviendra sa première épouse. Il a alors à peine 14 ans et vient d’entamer  ses études secondaires au  Lycée Alexandre Pétion, qu’il bouclera jusqu’à la Philo A.

Enchanté, mais toutefois perplexe quant au résultat, il en confie la partition  à  son oncle Augustin Bruno. Ce dernier, depuis lors, le prend sous son aile et devient son premier professeur d’harmonie et de composition. Sa deuxième création, Pour toi, maman, encore une méringue lente, qu’il compose en mai 1941, lui a valu, m’a-t-il dit, des paroles élogieuses de son mentor. Celui-ci fait aussi découvrir au brillant adolescent des compositeurs tels que Mozart, Chopin, Beethoven, Ludovic Lamothe, Justin Elie dont il est resté un fol admirateur.

Suivant les pas de son père, Ipharès Blain s’enrôle dans la Garde d’Haïti en 1945, vers la fin du cauchemar d’Elie Lescot. Il s’inscrit à La Musique du Palais, orchestre au sein duquel il tient le pupitre d’euphonium. Parmi ses camarades, se trouvent de grosses pointures de la musique haïtienne et de futures gloires nationales: David Désamours, Charles Paul Ménard, Antoine Saint Aromand, Raoul Jocelyn, Georges Franck, Charles René Saint Aude, etc. Peu de temps après, le capitaine-chef d’orchestre Luc Jean-Baptiste, attiré par son sérieux, le propose comme archiviste de cet ensemble musical mythique.

En 1947, les jeunes Ipharès Blain et Ida Nazaire sont conduits à l’autel par l’éducatrice gonaïvienne Marcelle Latortue  au bras du capitaine Luc Jean-Baptiste. Huit enfants sont issus de ce premier mariage : Gérard Elie, Fritz, Suze, Marie Yolène, Gladys, Ipharès Jr., Marie Flore et Duly. Rappelons que six ans après la mort de sa femme survenue le 14 février 1979, il épouse en secondes noces Ghislaine Pierre. Celle-ci, décédée en mars 2007, a donné  trois enfants au maestro: Jean Bernard, Hervé et Régine.

Notre prodigieux artiste  n’aura pas que la musique comme passion. Vers la même époque, au cours donc des 45 mois de miracle et de magie de l’Honorable Dumarsais Estimé, la vie intellectuelle bouillante de la Capitale rend insatiable sa curiosité. Il commence à fréquenter certains cercles  littéraires, artistiques et mondains port-au-princiens. À cause de son entregent naturel, il y est accueilli les bras ouverts en dépit de la stigmatisation dont sont victimes à l’époque les militaires et les musiciens. De très souvent, le journaliste et musicien Vianney Denerville, trésorier de La Mission Patriotique des Jeunes, ami de son père, invite Ti Blain (ainsi que l’appellent affectueusement les collègues de son père) à participer aux différentes manifestations culturelles mises sur pied  par cette association. Il développe alors un amour sans mesure pour l’Histoire d’Haïti et  pour la Littérature Haïtienne. Dans notre histoire, il ne jurait que par Dessalines tandis que Carl Brouard et Dominique Hyppolite étaient ses héros dans  nos lettres. C’est d’ailleurs le génie de Cormiers qui lui a inspiré sa pièce Le chant de Vertières, initialement  baptisée  L’Hymne de l’Empereur.

Curieux au possible, il ne reste  nullement non plus indifférent à celles du « Faisceau » et de l’« Union des Jeunes ». On se souviendra qu’au cours d’une séance littéraire tenue en 1948 (ou en 1949) dans les salons de Mme Christian Coicou par les membres de l’« Union des Jeunes » il rencontrera  l’illustre  compositeur et folkloriste Werner Anton Jaegerhuber. Ce dernier l’invite à participer à titre gracieux aux cours de musique et de folklore qu’il donne à son domicile. Ce grand maître lui fait alors découvrir, du propre aveu d’Ipharès, « la richesse harmonique, mélodique et rythmique de la musique folklorique haïtienne ».

En janvier 1953, Ipharès Blain devient membre des « Jeunesses Musicales Haïtiennes », cercle présidé  alors par Charles Emmanuel Miot. Il fait  partie des musiciens choisis par cette association pour la promotion de la musique dans les écoles à travers notre  exceptionnelle  République. À la même époque, le jeune artiste  compose Apothéose du Tricinquantenaire. Cette marche, jouée aux Gonaïves  par La Musique du Palais, est vivement applaudie aux festivités du 1er janvier 1954  marquant le cent cinquantenaire de notre Indépendance. C’est l’apothéose! Le tout Port-au-Prince artistique commence à murmurer le nom du jeune sergent-musicien.

Indiscutablement, c’est à Marcel Van Thienen qu’Ipharès Blain doit le tournant décisif de sa carrière musicale. Moins de quatre mois après s’être couvert de gloire à la Cité de l’Indépendance, le jeune compositeur soumet au maestro français, nouveau directeur technique de La Musique du Palais, sa pièce Symphonie de Noël. Fasciné par cette œuvre, l’ancien chef d’orchestre de la Radiodiffusion Française en fait jouer l’andante par son orchestre le jeudi 3 juin 1954 au Théâtre des Casernes Dessalines au cours d’un concert auquel assiste le couple présidentiel. Le chef de l’Etat,  sa distinguée épouse, les officiels du gouvernement, les maestros Van Thienen et Luc Jean-Baptiste et d’autres grosses légumes sont épatés !

Un bonheur ne venant jamais seul, le sergent Ipharès Blain est, dès lors, fortement pressenti pour succéder au capitaine Luc Jean-Baptiste qui se prépare à tirer sa révérence après une carrière militaire et musicale mythique de  plus de cinq décennies. En vue de mieux affûter les armes du jeune prétendant devant la tâche immense qui l’attend, le président Magloire, pariant sur l’avenir, lui offre une bourse d’études pour se spécialiser dans la direction d’orchestre dans une prestigieuse école de musique à l’étranger. « Je ne m’en revins pas, m’a avoué le maestro, car je ne faisais pas partie du cercle privé du président. » Ce n’est pas sans raison qu’Ipharès Blain m’a révélé que, à part à ses père et mère, il doit sa carrière à Augustin Bruno, à Marcel Van Thienen, au capitaine Luc Jean-Baptiste et au président et Madame Paul Eugène Magloire.
Tandis qu’il attend impatiemment cette rêveuse promesse, en février 1955, Ipharès Blain, en compagnie de Serge Villedrouin, de Yanick Coupet, de  Fritz Benjamin et de quelques autres jeunes, fait partie des premiers élèves admis au Conservatoire National de Musique inauguré en décembre 1954 par le colonel-président. Il s’inscrit au  cours d’harmonie et d’analyse musicale du professeur belge Karel Trow.  À la fin de l’épreuve, le jury composé des professeurs Marcel Van Thienen, Bertin Dépestre Salnave et Mme Carmen Brouard  attribue la première mention avec félicitations à Ipharès Blain, Paul Perpignan et Gérard Souffrant. (Référence : Dépliant du Conservatoire de Musique datant de juin 1955)

Parlant de ce Conservatoire, il sied de mentionner que, bien qu’on attribue au président Paul Eugène Magloire le mérite de cette judicieuse initiative,  la personne qu’on aurait dû élever au pinacle est bien Mme Yolette Leconte Magloire. En effet, c’est grâce à la vision et à la bonne influence de cette première dame élégante et raffinée qu’a été fondée cette institution. (Référence: Conversation téléphonique datant du 15 juin 2017 avec le maestro Julio Racine, ancien chef d’orchestre de l’Orchestre Philharmonique Sainte Trinité).

Trois mois avant son départ pour l’exil, le président Magloire tient sa promesse. En effet, le 9 septembre 1956, Ipharès Blain franchit les portes de  la Schola Cantorum de Paris, l’une des plus célèbres écoles de musique du monde. Trois mois plus tard, plus précisément le 28 décembre, pendant qu’il se trouve dans « La ville lumière », le Palais National, sous la présidence de Me. Joseph Nemours Pierre-Louis, l’élève au grade d’adjudant. À La Schola, il étudie la composition, le contrepoint, l’harmonie et la morphologie musicale. Parmi ses maîtres, il compte: Jean-Yves Daniel-Lesur pour le contrepoint, Pierre Wissmer, Léon Barzin, etc.

De tous ses anciens enseignants, Léon Barzin, qui lui dispense des cours de direction d’orchestre, est celui de qui Ipharès a gardé le meilleur souvenir. En effet, ce célèbre chef d’orchestre belgo-américain, qui vient de monter l’Orchestre Philharmonique de Paris, y offre à son jeune étudiant un pupitre de cor d’harmonie. Ces concerts offerts par cet orchestre au Théâtre des Champs-Elysées lui inspirent Symphonie de Paris, œuvre (sa quatrième symphonie) qui lui vaut en été 1960 la deuxième place aux examens de sortie à « La ruche bourdonnante ».
En septembre 1960, Ipharès Blain retourne au pays. Moins de deux semaines plus tard, il est promu sous-lieutenant et remplace le lieutenant Charles Paul Ménard comme chef d’orchestre de La Musique du Palais. Patriote farouche, le nouveau leader, suivant la tradition initiée par le général Occide Jeanty, à côté des créations des grands compositeurs occidentaux, favorise l’insertion de morceaux typiquement haïtiens dans le répertoire de son orchestre. Non seulement, il met à l’honneur des chefs-d’œuvre de nos distingués maîtres – les Occide Jeanty, Augustin Bruno, Ludovic Lamothe, Justin Elie, Anton Jaegerhuber, O’Firmin Savaille, Solon Verret, Oscar Bernier, Antalcidas Murat et j’en oublie -, il fait jouer également des pièces populaires telles que  Avadra,  Ti ZoSouvenir des zizipans et d’autres qu’il aura  magistralement orchestrées.

En supplément de  ses compositions haïtiennes préférées - 1804 de Robert Geffrard, Souvenir de la classeL’entrée à Jérusalem d’Occide Jeanty, Vaillance de Mombrun Basquiat, etc.-, il introduit dans le répertoire du corps de la musique du Palais national une ribambelle de ses œuvres, qui sont accueillies d’ailleurs favorablement par nos plus fins connaisseurs. Par exemple, le maestro et pianiste Emile Désamours, fils du chef d’orchestre David Désamours, m’a affirmé: « Certainement, Occide Jeanty reste et demeure le plus grand de nos chefs d’orchestre et notre plus grand musicien. Cependant, dans le domaine de la composition, Ipharès Blain est allé un peu plus loin que presque tous ses prédécesseurs. Il a laissé au répertoire national des messes, des requiem, des symphonies, des marches militaires, des marches processionnelles et même un opéra… En ce sens, je pense qu’Ipharès Blain a beaucoup de mérites. » (Entrevue de LCSJ avec Emile Désamours, le 8 octobre 2018).

En effet, pour corroborer cette lucide observation du maestro Désamours, je rappelle qu’Ipharès Blain a laissé une œuvre musicale digne d’éloges: quatre symphonies, sept messes en français, en créole et en latin, des méringues lentes, des gravotes, une polka, etc. Parmi les grands titres qu’il a sculptés, citons, en vrac : Le chant de Vertières, Opération combite, La voix du peuple, la voix de Dieu, Mariaj Lenglensou, etc. Rappelons que cette dernière pièce, le premier opéra créole, est tirée d’un livret du poète et dramaturge Rassoul Labuchin, de son vrai nom Joseph Yves Médard.

Ne reculant jamais devant la tâche, en juin 1972, en dépit de ses lourdes et multiples charges, Ipharès Blain devient chef d’orchestre de La Musique de  la Garde Présidentielle, une nouvelle formation comptant plus de 70 exécutants. Un peu plus tard,  ce bûcher fonde et dirige le Chœur National, assisté de Wilfrid Estaing. Parmi ses choristes, citions: Suze Blain, Gladys Blain, (filles du maestro), Duly Racine, Laura Lafontant,  Cham François, etc. Cette belle aventure prendra fin vers la fin des années 1980.

Ipharès Blain, soucieux de la formation complète de la jeunesse haïtienne, s’était également consacré  à l’enseignement de la musique. Moins d’un trimestre après son retour au pays, en compagnie de Me. Solon Verret, de Mme Lina Mathon-Blanchet, de Férère Laguerre et d’autres grands musiciens, il fait partie du corps enseignant du Conservatoire National de musique, son Alma mater. Peu après, il ouvre au Champ-de-Maris l’Ecole de Musique Sainte Cécile.

En plus, c’est spontanément qu’il accepte, en  juillet 1983, à l’ouverture de l’ENARTS, dont il est l’un des pionniers, le titre de professeur, y enseignant la théorie musicale et le chant. Peu de temps après, il dispense des cours d’analyse musicale et de différentes disciplines de l’écriture musicale, dont l’harmonie et le contrepoint. Parallèlement, il prête également ses services au Centre d’Accueil Duval Duvalier. Après un semestre, son fils Ipahrès Blain, Jr., qu’il a en grande partie formé, le remplace à ce dernier poste.

Puisque toute chose a une fin, le colonel Ipharès Blain part à la retraite quelques années après avoir été nommé coordonnateur de toutes les fanfares militaires de la République, soit le 1er avril 1991. Il aura ainsi passé 45 années à La Musique du Palais, dont 31 comme chef d’orchestre. Par la suite, il a occupé le poste de conseiller culturel à la Mairie de Port-au-Prince et au Théâtre National. En dépit de son grand âge, Ipharès Blain n’a jamais fait  un retrait définitif de la vie musicale. Il a continué à enseigner à l’ENARTS  jusqu’en avril 2016, alors âgé de 90 ans.

Pour avoir consacré plus de 70 années de sa vie à l’épanouissement de notre musique et à la défense de nos valeurs culturelles et laissé à la postérité un héritage qui se distingue tant par la quantité que  la qualité des créations, Ipharès Blain est immédiatement entré dans l’immortalité. J’emprunte le mot de la fin à mon ami et ancien condisciple, le poète gonaïvien Ronald Jean-Baptiste -  un mot plein de pertinence et qui exprime mon vœu : « Que les cendres déposées sur son corps ne recouvrent jamais sa mémoire ! »

Louis Carl Saint Jean
22 octobre 2018