Par Eddy Cavé edddynold@gmail.com
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| Joseph Bontemps fils 26 mars 1930 - 16 novembre 2020 |
Au début de 2020, nous avions de bonnes raisons de penser que nous étions entrés dans une période d’accalmie, mais la mort frappait de nouveau violemment à nos portes. La pandémie fit ses premières victimes dans nos rangs à New York, puis à Montréal et en Floride. Elle faucha ainsi, directement ou indirectement, divers proches déjà fragilisés par des problèmes courants de santé comme le diabète, la tension artérielle élevée, les difficultés respiratoires. C’est ainsi que sont tombés Ronald Verrier, Adeline Verly, Antonio Benjamin, David Étienne, Képler Auguste, Carlier Guillard à New York, Marcel Duval à Chicago, Jean Erich René à Ottawa, Julio Gauthier à Montréal, Jean-Robert Charlot, Clément Cavé et Jean-Robert Lestage à Miami. Jean-Robert Jeudi et Alix Charles ont également été fauchés à Jérémie ainsi que les frères Eddy et Fritzner Vincent à Palm Coast, en Floride.
Et voilà que, ce lundi 16 novembre en cours, nous apprenons que l'ami Joe Bontemps, qui quitte habituellement son magasin de Jérémie pour passer une partie de l'année à Ottawa chez sa fille Arnhile, s'est éteint à l’Hôpital général de cette ville par suite d'un malaise cardiaque. Jérémie et sa diaspora sont donc de nouveau en deuil après avoir perdu cette année l'autre pilier de la vie sociale qu’était le patriarche Antoine Jean.
Comme il m’arrive chaque fois que disparaît une des idoles de ma jeunesse, j’ai été submergé par un flot d’heureux souvenirs qui, en fait, appartiennent autant à mon passé qu'à celui de la ville et de sa diaspora. Avec Maurice Léonce, Antoine Jean, Zulmé Polydor, Antonin Compas, Lyse et Carl Cavé, Lucien Lavaud et Alix Félix , le fondateur de Radio Grand’Anse, Joseph Bontemps fils aura été pendant de nombreuses années un des pionniers et un des piliers de la vie sociale de la ville.![]() |
| Joe allongé sur l'herbe à la Pointe (Jérémie - dans les années 50) |
Fin danseur, séduisant et séducteur, il est un passionné de l’harmonica, auquel il m’initia en m'offrant un harmonica à piston. Mais bientôt, il se met à l’accordéon et sous la dictée de son âme de poète, il écrit de très belles chansons d’amour qui feront date dans l'histoire de la musique de danse à Jérémie. Au salon ou au balcon de la maison familiale, il assiste en rêvant aux sérénades d'un trio informel composé de ses aînés Aramys Bontemps, Marcel Gilbert et Amiclé Beaugé. Il rêve de créer un vrai groupe musical, ce qu'il fera avec l’orchestre Jérémia au tournant des années 1960.
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| Les trois meilleurs athlètes de la ville vers les années 1954. (Photo de De Mémoire de Jérémien d'Eddy Cavé) |
J’ai alors entre 15 et 16 ans, et je fais carrément le désespoir de mon père, Babal, qui rêve de faire de moi une vedette du football local. Mais il se trouve que je suis plutôt du genre fainéant qui préfère les cerfs-volants, le canotage, les baignades à la Voldrogue et à l’Anse d’Azur. En outre, je préfère regarder les matches derrière la ligne de touche en compagnie des jolies filles du quartier, plutôt que de courir comme un enragé après un ballon qui n'a aucun attrait particulier pour moi.
Parallèlement, Joe décide de monter un orchestre et récupère les vieux cuivres des anciennes fanfares de la ville. Dans cette ville de troubadours, les guitaristes et les tambourineurs ne manquent pas. Mais la ligne des cuivres est très difficile à monter depuis que les Ulysse Clermont, François Cajoux, Oriol Eustache et les frères Marc et Félix Philantrope ont déposé leurs partitions. Jean Alcide, Jeannot Magloire et Luc Desroches s’y mettront à la fois avec bonheur et persévérance à la trompette et Gérard Duclermont au saxophone. En outre, Joe appelle à sa rescousse Ti- Benn Chéry et Rosemont Magloire à la guitare, Berthony Picard et Cécil Philantrope comme chanteurs. Pour les percussions, il réunira Loupérou aux tambours, Anariol Joseph à la grosse caisse. L’orchestre Jérémia était né. À part le trio Étincelles formé de Gérard Brunache, Millery Joseph et Juno Legagneur, il n’y avait pas de formations musicales importantes dans la ville depuis plus de 20 ans. Joe sera donc à la fois un animateur, un innovateur et un rassembleur.
Au tournant de la décennie 1960, lorsqu’Antoine Jean ferme le club Cigale de Buvette pour inaugurer le Versailles Club, Jérémia est au sommet de sa forme. Joe est solidement installé dans son rôle de maestro et de compositeur et fait la pluie et le beau temps dans la ville.
Dans mes souvenirs de jeunesse, il n’est pas seulement le principal animateur de la vie sociale, mais une sorte de jardinier qui cultive son jardin et crée des pépinières. Et cela tant dans le domaine du sport que dans celui de la musique. Dans la pépinière de la musique, on trouvera le jeune Rosemont Magloire et Cécile Philanthrope, qui ont toujours frayé avec des gars plus âgés qu’eux. Cécil deviendra ainsi le chanteur de charme attitré du groupe, pour le temps que durera son retour, relativement bref, à Jérémie. Jean-Claude (Boyo) Richard fera également son entrée dans la musique en passant à l’école de Joe. Il en sera de même de Jean-Raymond Colas qui portera très haut avec Hispagnola la bannière passée aux plus jeunes par la génération de Jérémia.
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| Joe assis au devant de sa Jeep Wyllis qui a sillonné la région pendant plus de 50 ans |
Dans le domaine plus large de l’animation de défilés de carnaval, c’est de l’initiative lancée par Joe à son retour à Jérémie que sortiront les groupes Aroyo, Hispagnola, Jouventa, Fantaisistes de Jérémie, etc.
Au chapitre du sport, c’est l’impulsion donnée par Joe dans la ville qui produira les beaux athlètes que seront Jean Alcide, Adrien Boncy, Gérard Beausoleil, Ablamith Dussap, etc.
Quand en 1965, je quitte Jérémie pour aller étudier à l’étranger, Joe apparaît à mes yeux comme l’enfant prodigue qui, retourné dans sa ville natale, lui a donné une vie nocturne animée, non plus par des tourne-disques, mais par ses propres formations musicales. Dès lors, la table était mise pour les grandes initiatives qui seront patronnées notamment par Antoine Jean, Arnold Fignolé, etc. On notera que c’est à l’initiative de François Cajoux et d’Oriol Eustache qu’on inscrira par la suite le solfège au programme d’initiation des jeunes jérémiens à la musique. Ceux-ci sortiront ainsi de la routine traditionnelle pour écrire et déchiffrer des partitions et prendre véritablement leur envol.
Comment terminer
cette chronique sans avoir une pensée pour les grands musiciens que cette ville
a produits et qui sont pratiquement inconnus des générations montantes. Je
pense ici notamment à l'aïeul Alain Clérié, au Dr Albert Hodelin, à Georges
Clérié, à Élie Lestage, au Dr Louis Laurent, aux trois frères Félix, Marc et
René Philantrope, à André Guilbaud, à Numa Roumer, etc.
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| Joseph Nerette ( alias Vanpi) |
Dans son livre La
musique et ma vie, le psychiatre jérémien Gold Smith Dorval a dressé un
panorama fascinant de la pratique des divers genres musicaux écoutés et
pratiqués à Jérémie, du grégorien au rara en passant par le classique, la
méringue traditionnelle, le konpa. Au chapitre de la préservation de la
mémoire, Gold Smith a réalisé une œuvre colossale. Il a ainsi tiré de l’oubli
qui les menaçait un grand nombre de musiciennes, dont Mme Sédaster Apollon, la
mère du grand pianiste international de concert, Rosny Apollon. On se
souviendra aussi de Mme Jules Lestage et de Ti-Renia Aarons Philantrope qui ont
initié au piano et au solfège des dizaines de jeunes et animé la chorale de
l’église pendant une bonne partie de leur vie active. Leur contribution n’aura
pas été vaine et elles ont droit à notre reconnaissance.





