Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

Saturday, October 8, 2016

L’électrification de la ville de Saint-Marc

                                       Son histoire et sa petite histoire
Par L emarec Destin


Ce 8 octobre 2016 marque le soixantième anniversaire de l’électrification de la ville de Saint-Marc (8 octobre 1956- 8 octobre 2016). Pour les Saint-Marcois qui avaient vécu cette inoubliable journée de bonheur indicible, cette inauguration revêtait le caractère d’une véritable apothéose, une sorte d’assouvissement sublime, indéfinissable, qu’aucun autre événement, avant celui-ci, ne leur avait jamais communiqué.

Place Philippe Guerrier de saint-Marc
Ce qui se passait ce jour-là et durant les dernières semaines précédant l’inauguration dépassait largement la seule électrification de la ville. Ce n’était pas, pour la population, une simple question d’électricité qui se réglait. Pardon… Électrification, oui! Mais il s’agissait surtout et avant tout d’une affaire d’équité, de statut, ou mieux encore d’une question de «symbole de statut» d’une cité dont les habitants s’estimaient depuis trop longtemps victimes de décision inique de la part de Port-au-Prince, dans la distribution au pays de certaines commodités comme l’électricité par exemple. Pourquoi toujours les autres et jamais nous, se demandait-on? En tout cas, c’était le genre de discours qu’on entendait partout et continuellement au cours des années 50 à propos de l’électricité pour laquelle on  faisait toujours à la ville «Filalang». Suppositions, réalité, ego collectif blessé ou paranoïa? Quoi qu’il en soit, ce lourd sentiment d’injustice porté par la population se transformait, au fil du temps, en une sorte d’obsession quasi maladive ne pouvant trouver remède que dans l’atteinte de l’objectif : l’électrification de la ville.

Ainsi, l’histoire qui se dégage de cette marche passionnée vers «la lumière» mérite d’être racontée, à l’occasion du soixantième anniversaire de son aboutissement. Tout compte fait, le 8 octobre 1956 symbolisait à la fois la fin d’un long cauchemar et la concrétisation d’un rêve obsessionnellement entretenu. Il représentait également la fin d’une inlassable quête collective d’une «reconnaissance de statut» jonchée de déceptions, de découragement, de «rendez-vous manqués», imaginaires ou réels et de reprises de souffle difficiles.

En effet, la saga de l’électricité à Saint-Marc remonte au moins à la fin du 19e siècle au moment où certaines villes du pays commençaient à être électrifiées. Une information tirée du livre de Daniel Supplice sur les personnalités politiques d’Haïti nous apprend que l’industriel saint-marcois, Jean-Baptiste Estime dit Estime Jeune, qui fut respectivement député de Saint-Marc et sénateur de l’Artibonite aux 20e, 21e et 22e législatures, obtint par contrat avec l’État haïtien, en date du 10 septembre 1894, l’exclusivité de l’exploitation de l’éclairage électrique de la ville de Saint-Marc. (1)  La mort subite du président Florvil Hyppolite, survenue le 24 mars 1896, mit sans doute fin au projet, dans une Haïti où rares sont les chefs d’État qui reconduisent les programmes de leurs prédécesseurs. Amèrement déçue, la ville a repris son bâton de pèlerin en espérant, dans un avenir rapproché, d’autres considérations du genre.
Hôte de Ville de Saint-Marc
Plus tard, le gouvernement du président Sudre Dartiguenave (1915-1922) fera naître à nouveau de grands espoirs par la mise en œuvre à Saint-Marc de grands travaux d’infrastructure : la construction du marché public(Place Dartiguenave) comprenant les Halles, les deux boucheries, l’abattoir, des caniveaux avec système d’évacuation des eaux usées ainsi que le percement d’une nouvelle route, l’Avenue Fleurenceau, communément appelée «Chemin neuf»(2), sans compter l’instauration du Service d’Hygiène sur des bases modernes. Tout au cours des travaux, de fortes rumeurs laissaient accroire que l’électrification de la ville faisait partie d’un plan d’ensemble. Malheureusement, le gouvernement de Dartiguenave n’avait jamais eu pareil projet dans son programme(3). Déception une nouvelle fois! Mais le découragement n’allait pas jusqu’à l’abattement. La population et les notables parmi les plus entreprenants se ressaisirent.

Hôtel La Colline (Saint-Marc)
Par la suite, le Conseil d’État qui élit, le 10 avril 1922, le citoyen Louis Borno, fit voter le 26 juin 1922«une loi autorisant un emprunt de quarante millions de dollars». Le but de cet emprunt était, entre autres, «…de financer les efforts qui allaient être entrepris pour orienter la République d’Haïti dans la voie des progrès matériels»(4). C’est donc dans ce contexte que furent exécutés à Saint-Marc un grand nombre de travaux d’utilité publique comme : la construction de la Place publique Philippe Guerrier, celle du dispensaire de la ville, ancêtre de l’hôpital Saint-Nicolas, des bâtiments du Service des Douanes et de son unité administrative, etc. À nouveau, la machine à rumeurs s’emballait à propos d’un projet d’électrification de la ville inscrit au programme d’infrastructures du président Borno, racontaient des contemporains. Était-ce l’œuvre de fumistes qui se targuaient d’être des gens bien informés des réalités politiques du pays? Au bout du compte, la loi de 1922 avait ainsi créé des attentes excessives au pays et dans la foulée, la population saint-marcoise supputait ses chances, en se convainquant, d’obtenir l’objet convoité. Or, il n’en fut rien.

La déception fut alors grande et ressentie comme une injustice, d’autant que plusieurs autres villes comme Port-au-Prince, Jacmel, Petit-Goâve, Cayes, Jérémie, Gonaïves, Cap-Haïtien, etc., avaient longtemps déjà été électrifiées. De plus, certaines localités plus petites, et en superficie et en population, le furent aussi avant Saint-Marc. De plus en plus de gens, préoccupés par la question, étaient convaincus du fait qu’au centre du dispositif d’État de la prise de décision à Port-au-Prince, Saint-Marc n’avait pas de «poids lourds, nou absan, nou pa gen mou’n pou plede kòz nou»(5)

L’heure de vérité approche                                        
De longues années d’attente se sont écoulées. Entre-temps d’autres villes comme Port-de-Paix par exemple, s’affichèrent au tableau des gagnants de la loterie de l’éclairage électrique. Et… le 6 décembre 1950, Paul Eugène Magloire accéda au pouvoir. Dès son envol, son gouvernement conçut un Plan quinquennal (1er octobre 1951 au 30 septembre 1956)(6). Celui-ci «prévoyait, entre autres, dans le train de travaux d’urbanisme projetés, l’électrification de certaines villes«(7). Il était donc permis d’espérer. Dans cette conjoncture particulière, les astres semblent avoir été alignés pour que cette fois-ci soit la bonne. Des autorités de la ville, certains notables et des personnalités en vue à Saint-Marc proches du pouvoir, des représentants du peuple à Port-au-Prince, mirent tout leur poids dans la balance en se mobilisant pour« la cause». Ils décidèrent de jouer à fond l’instrument politique pour que Saint-Marc reçoive sa juste part des «Grands travaux» édictés par le Plan quinquennal dont le président Magloire dévoila quelques grandes lignes dans son discours-programme livré au Cap-Haïtien le 11 mars 1951(8). Les gens étaient confiants et optimistes. On répète souvent, c’est très vraisemblable, que les frères Jumelle (Ducasse et Clément) surtout, alors ministres, poussaient très fort en ce sens compte tenu de «ce qui se dessinait dans un horizon rapproché». Pour faire une histoire courte, peu de temps après, le ministère des Travaux publics était saisi du projet. En plus de l’électricité, la ville bénéficia de deux autres grands projets : un nouvel édifice du Service des télégraphes et l’École Antoinette Dessalines, reconnue pour dispenser une éducation de qualité aux jeunes filles.                                        
L’Affaire est dans l’sac
D’entrée, disons tout de go que c’est M. Raoul Saint-Lô qui était l’ingénieur en charge du projet d’électrification. Un projet qu’il réalisa, disait-on, avec la compétence d’un professionnel accompli. La construction de la future usine électrique se déroula rondement et simultanément avec  celles des autres. Ensuite, l’arrivée en ville de plusieurs centaines de poteaux, le creusage des trous, les travaux de fixation de ces poteaux au sol, de tension des fils électriques et de pose de réverbères et d’ampoules se déroulèrent très bien et même en mode accéléré. Il fallait faire vite, car le régime Magloire n’avait plus que quelques mois à courir encore. Tout le monde connaît le sort réservé aux projets non complétés à temps avant la fin d’un mandat présidentiel dans notre pays. Entre-temps, l’usine et ses dépendances étaient complètement achevées. Et finalement en semaine et en plein jour arrivèrent, au siège de l’usine, les quatre génératrices géantes de marque FAIRBANK MORS, dans une opération de visibilité exceptionnelle. Les autorités de Port-au-Prince et de Saint-Marc le voulurent ainsi. Politique oblige!

Coup de théâtre                                               
Tout était fin prêt pour l’inauguration. Mais on devait procéder à des essais pour vérifier l’efficacité et la fiabilité du produit fini. Alors en pleine nuit, sans avertissement aucun, la belle lumière blanche jaillit dans tout son éclat sous les réverbères. Ce fut le délire partout en ville! Les portes s’ouvraient, les gens envahissaient les rues dans un vacarme indescriptible. On entendait : Leve, leve, parete  nan kaban’n, Yo bay li, Yo bay li, Anmwe-e, Anmwe-e. Nou fout pran yo ! Nou fout pran yo fwa sa-a! Quelques personnes folles de joie disaient même;«Mwen mèt mouri kounie-a». L’excitation était au paroxysme. C’était indescriptible, inimaginable. On s’attardait longtemps dans les rues, même après que les lumières eurent été éteintes devisant sur la portée et l’importance de cette réalisation pour l’ego des Saint-Marcois, car on nous le lançait souvent en pleine face:« Senmak pa gen limiè» et tout ce qui vient avec. Ce ne fut jamais un compliment.

La journée du 8 octobre 1956                                            
Quelques semaines plus tard, après la rentrée scolaire d’octobre, suivie de la traditionnelle messe du Saint-Esprit, soit le 8 octobre 1956, tout était fermé pour la circonstance : écoles, services publics, magasins, etc. Toutes les rues étaient décorées aux couleurs nationales pour la circonstance. C’était le grand jour tant attendu, celui de l’inauguration. Ce matin-là, très tôt, le président Paul Eugène Magloire, accompagné de son cabinet ministériel au complet et de tout le gratin politique de Port-au-Prince, se présenta à l’entrée Nord de la ville sous un Arc de triomphe commandé par l’inoubliable Magistrat Phèn( Stéphen Léonard). Le président vint inaugurer ce jour-là, non pas une seule réalisation mais bien trois. Il est à noter à ce propos que, mis à part les grands travaux d’utilité publique réalisés dans la ville par les gouvernements Dartiguenave et Borno, il faudrait remonter loin dans l’histoire de la ville avant d’y trouver en simultanéité une triple action gouvernementale d’envergure, en termes de travaux d’infrastructure. En effet, le chef de l’État inaugura le même jour le Service des télégraphes qui n’a jamais pris son envol, même si tous les équipements (modernes pour l’époque) étaient déjà sur place, ensuite l’École Antoinette Dessalines et tard dans l’après-midi, au crépuscule, ce fut le tour de l’usine électrique. Il est utile de rappeler, pour l’histoire, que l’électrification de la ville survint exactement deux mois avant la chute de Magloire et seulement huit jours après la date officielle d’expiration du Plan quinquennal, prévue au 30 septembre 1956. Situation qui fait dire que c’est à l’arraché et in extremis que la ville obtint son électricité.

Conclusion                                                   
Le 8 octobre 2016 devrait en principe représenter l’une des dates importantes dans l’histoire de la ville, en raison de la charge émotive qu’elle charriait pour des dizaines de milliers de Saint-Marcois (population de la ville à l’époque). Ce fut, à n’en pas douter, la concrétisation d’un grand rêve qui n’avait pas de prix pour tous ceux qui l’avaient vécu. Il est malheureux, très malheureux que cette «belle réalisation», pour tout ce qu’elle symbolisait, soit ternie par les longues années ponctuées de coupures sauvages de courant, de noirceur imposée à la population, souvent pour de très longues périodes. Ceux et celles qui s’étaient battus pendant des années avec acharnement et détermination pour l’obtenir pour la ville doivent se retourner plusieurs fois dans leur tombe. Je désire simplement par ce texte faire un rappel de cette date significative, un grand moment dans l’histoire de la ville, non pas pour fêter . . . l’électricité. Ce n’est pas possible dans ces conditions. Au demeurant, je ne suis même pas sûr que les Saint-Marcois ne connaîtront pas le «Black out» le 8 octobre prochain, jour du soixantième anniversaire de l’éclairage électrique de la ville. Aussi, nous n’allons pas conclure ce texte sans mentionner les noms suivants : Messieurs Roland Éluma et Lewis D’Méza, respectivement chef des opérations électriques et Directeur général qui, en dépit des contextes difficiles et contraintes de toutes sortes, avaient fait de leur mieux pour fournir à la population le service auquel elle avait droit au cours de leur passage dans la compagnie.

Notes et références :                                          
1 Supplice, Daniel, Dictionnaire biographique des personnalités politiques de la République d’Haïti, Imprimerie         Lanno, 2001, p.337.
2 Destin, Lemarec, La ville de Saint-Marc, histoire, économie, politique et société : des origines à 1971,Les éditions    DAMI, Montréal, 2011,pp.297-298.
3 Ibid., p. 298.
4 Dorsainvil, J. C., Histoire d’Haïti, Cours supérieur, éd. Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1934, p. 294.
5 «Nous n’avons pas de représentants de premier plan pour porter nos revendications et faire valoir nos droits, là où les grandes décisions se prennent.»
6 Dorsainvil, J. C., op. cit., p. 301.
7 Destin, Lemarec, op., p. 298.
8 Bernadin, Raymond, Général Paul Eugène Magloire. Une biographie politique, Éd. Du CIDHICA, 
   Montréal, 2000, p. 117.


Par Lemarec Destin

Friday, October 7, 2016

Jérémie : l’horreur pendant et après Matthew


L'une des artères de la grand'rue
Une fois que vous avez atterri dans ce qui reste de l'aéroport de Jérémie, la principale ville du département de la Grand'Anse, vous êtes coupé du reste du monde. Adieu Facebook, Twitter, WhatsApp et les autres réseaux sociaux. Aucune compagnie de téléphonie mobile ne fonctionne. Pas d’électricité non plus. « Je sais que vous n’apportez ni eau, ni nourriture, ni médicaments dont on a tellement besoin, mais vous nous apportez de l’espoir. On sait maintenant que Port-au-Prince n’a pas été détruit comme Jérémie, on peut espérer de l’aide », soupire Batiste, un homme dans la cinquantaine.

Un seul mot pour décrire la situation à Jérémie. Désolation ! La ville n’est même pas à genoux. Elle n’a pas la force pour ça. Elle est détruite.  Elle est en ruine. En lambeaux. Méconnaissable. L’ouragan Matthew a emporté la quasi-totalité des maisons en toiture de tôle. Seules quelques constructions en béton ont résisté aux assauts répétés de l’ouragan.

L'ancienne maison de Sanette Balmir (à droite) dans la
zone "Kòtfè...                                                           
« On dirait que quelqu'un avait un remote control (télécommande), il augmentait le volume du vent à chaque fois encore plus. Lorsque le toit de ma maison s'est envolé, je me suis agrippée à un mur avec la main gauche et avec la main droite je tenais fermement mon enfant de trois ans qui pleurait de toutes ses forces… », raconte au Nouvelliste Carmine Luc, une jeune fille de  22 ans qui habite dans une localité appelée Numéro 2 située à environ 15 minutes à moto de la ville de Jérémie. Hier jeudi, c’est la première fois depuis le passage de l’ouragan Matthew qu’elle et ses voisins ont vu un visage étranger. 

« Pour nous mettre à l’abri après que les toits de nos maisons ont été emportés par le vent, on esquivait les tôles qui volaient dans toutes les directions. J’ai vu des gens se faire couper la main, le pied et même le cou par des tôles.  Le vent était tellement puissant qu'il nous renversait », explique Fritznel Antoine, père de trois enfants. 

Toutes les toitures en tole ont été emportées
Sachant que la Grand'Anse n’est pas accessible par voie terrestre, Baptiste, le cinquantenaire, vient chaque jour après le passage de Matthew sur les ruines de l’aéroport, espérant l’atterrissage d’un avion ou d’un hélicoptère en provenance de Port-au-Prince. Il espère avoir les nouvelles de ses enfants qui étudient dans la capitale. « Je sais que l’aide dont on a besoin va prendre encore du temps pour arriver. Mais voir que des gens commencent à venir ici à  Jérémie, c'est une sensation qu'on existe encore et qu'on va finir par prendre les nouvelles de nos familles à Port-au-Prince », soupire-t-il.

La reprise des activités n'est pas pour demain dans le département de la Grand'Anse, particulièrement à Jérémie. «  Ce qu'on veut maintenant c'est de pouvoir donner à manger et à boire à nos enfants et leur donner la possibilité de dormir dans un endroit sec. Après on verra pour l'école, les élections et tout le reste… », fulmine un homme, très agressif, qui a gardé l'anonymat. Il ne savait pas encore que les élections n’auront pas lieu ce dimanche et qu’elles ont été reportées à une date ultérieure. D’ailleurs, personne dans le département de la Grand'Anse ne le savait avant notre arrivée dans la zone. 

Le département a fait un bond de plus de 50 ans en arrière. Si vous avez bien besoin de quelqu’un, il faut aller directement le voir. Pour atteindre le département de la Grand'Anse ces derniers temps, il vous faut soit un bateau ou un hélicoptère ou encore un avion. Cette partie du pays est pratiquement inaccessible par voie terrestre. La piste de l'aéroport de Jérémie est encore opérationnelle ou dans son état habituel. Un avion ou un hélicoptère peut atterrir et décoller, mais à l'aveuglette. Pas moyen de communiquer avec les tours de contrôle. 

L’eau et la nourriture, denrées rares à Jérémie…

« Le verre de riz est passé de 10 à 20 gourdes après le cyclone. Ici, on consomme tous les jours de la noix de coco et de l’arbre véritable abattus par le vent », avance les pieds nus Angélie Léonard, mère de trois enfants qui habite dans la localité de Numéro 2. Dans la zone, il n’existe pratiquement aucun arbre debout. Tout a été renversé par Matthew. 

« Au début, l'eau sortait du robinet avec une couleur rougeâtre. On ne pouvait pas la boire. Maintenant, elle est plutôt claire, on la consomme… On n’a pas le choix d’ailleurs… », indique Angélie Léonard. L’eau potable demeure l’élément le plus rare de la zone. 

Les habitants de ce département ont chacun une histoire à raconter. Comment ils ont vécu les 48 heures d’horreur de l'ouragan Matthew. Ils ont aussi une autre histoire à raconter. Comment ils vivent l’après Matthew. Maintenant, leurs avis sont partagés sur la présence ou l'absence de Dieu. « Où était-il quand mon enfant de deux ans s'était fait déchirer par une tôle? », lance Claude dans une discussion avec des habitants de son quartier. 

« Kiki (le fils de deux ans de Claude, blessé pendant le mauvais temps) est encore vivant, non? Alors il faut remercier le Seigneur d'avoir préservé sa vie », rétorque l’une de ses voisines qui estime que sans l’intervention de la Providence, le mauvais temps emporterait tout le monde sur son passage vu la force de frappe des rafales. 

Comme après le tremblement de terre du 12 janvier dernier, Jérémie ne compte pas autant de morts qu’avait comptés Port-au-Prince, mais le tableau semble avoir été peint par le même peintre. 

Toiture de l'hôpital Saint-Antoine emportée par Matthew
Les autorités locales sont dans la même situation que le reste de la population. Comme tout le monde, elles sont abattues, sinistrées. Personne sur le terrain n’est en mesure d’avancer un bilan sur le nombre de personnes tuées dans le département ni sur les dégâts matériels. Le ministre de l’Intérieur, François Anick Joseph, parle de 38 morts. Il a reconnu ne pas disposer encore de toutes les informations sur le département. 

Le président Jocelerme Privert et des membres du gouvernement devaient hier jeudi visiter Jérémie. En survolant les Nippes, l’hélicoptère qui les transportait a eu une panne mécanique et a dû retourner d’urgence à Port-au-Prince, a appris Le Nouvelliste d’une source bien placée au palais national. Le chef de l’Etat et les autres passagers en sont sortis sains et saufs.

Robenson Geffrard 

source: le nouvelliste
Illustration: Haiti Connexion Culture



Autres récentes photos en provenance de Jérémie


Thursday, October 6, 2016

Mathieu a balayé Jérémie


Par Max Dorismond
La cathédrale Saint-Louis Roi de France a perdu sa croix et son toit
Un vent fou, une mer déchaînée, les maisons vacillent, les tôles s’envolent et la ville entière est à genoux. Certains interpellent Jésus, d’autres Damballa. Voilà la nuit du mardi 4 octobre 2016.   Pas   de   lumière,   pas   d’électricité,   pas   de   communication.   La   Grand-Anse   est complètement coupée du monde. Ce fut ma vision de cette nuit d’horreur. A des milliers de kilomètres   de   ma   terre   natale,   sur   l’écran   noir   de   la   nuit,   mon imagination   débridée, échafaude des solutions sans lendemain. Je ne pouvais trouver le sommeil à la pensée de vivre le tourment de tous mes congénères de là-bas avec qui j’ai l’absence en partage.

Vue de la ville à partir de l'Hôpital Saint-Antoine
(Cliquez pour agrandir)
Le lendemain, en communication avec Hervé Gilbert de Haïti Connexion Network, des photos de la région me parvenaient sur WhatsApp. La ville qui avait bercé mon enfance, n’existe à peu près plus. L’Église Saint-Louis, fraîchement rénovée n’est qu’un squelette vacillant. Toute la tôle s’est envolée. Nul besoin d’imaginer la trombe d’eau qui recouvre son plancher centenaire. 

La photo aérienne tantôt à l’image d’un fromage de gruyère, tantôt d’une tranche de komparet grignotée  par  les  rats, n’offre  rien   de  rassurant.   Le Morne  Canova  de Nan Goudron  est entièrement lessivé. Les rues jonchées de  monceaux de toits, d’arbres et de déchets ne sont plus reconnaissables. Comme des cartons froissés, les maisons ont perdu leur identité. Le cyclone a chiffonné la région.  Que sont les Jérémiens devenus ? 

Vue aérienne partielle après le passage de Mathieu
De gouvernement en gouvernement, Jérémie était une ville paria. Perdue au bout de l’île, presqu’au bout du monde, elle a toujours évolué hors du temps, hors des projets qui alimentent les autres coins d’Haïti. Sous le gouvernement de Martely, six ministres avaient l’insigne honneur d’y avoir des liens de consanguinité avec la cité. Malheureusement, leur nomination ne fut qu’un bel écho pour le plaisir de la galerie, car le Jérémien, une fois au pouvoir, ne voit jamais le soleil se lever deux fois sur la rade. 

Qui va aider ces pauvres hères frappés par les foudres du destin? Qui va aider ceux de l’arrière-pays laissés à eux-mêmes? C’est bien beau de pleurnicher sur la ville, mais toute la région est sinistrée. Ils ont tout perdu. Peuple résilient, ils vont s’en sortir, j’en suis sûr. Mais, il leur faut un minimum. Un coup de pouce. Mes frères, pressons le pas, il est presque minuit !

Max Dorismond Mx20005@yahoo.ca



Autres prises de vues montrant l'étendue des dégats matériels à Jérémie

Vue rapprochée de la toiture de la cathédrale de jérémie après le passage de Mathieu
C'est la maison de Calisterne Fouchard connue comme le bureau du travail à l'angle des rues Eugène Magron et Abbé Huet qui est démolie au sol... La maison  jaune et rouge (à droite)  est la maison de Sénèque Charles ou abritait autrefois le studio de la Radio Grand'Anse.                                                                                      
Vue aérienne de  la toiture de la cathédrale Saint-Louis sévèrement endommagée