Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

Saturday, September 12, 2026

ANDRÉ DÉJEAN, MONSIEUR LE MAESTRO…

André Déjean - Mémoire d'un grand musicien

Par Herve Gilbert

Il m’est difficile d’écrire ces lignes aujourd’hui. Car lorsqu’un grand musicien nous quitte, ce n’est pas seulement une personne qui disparaît : c’est une partie de notre propre histoire qui s’en va avec lui.

J’ai grandi avec cette musique. Dès mon adolescence, je jouais du saxophone alto et j’ai appris à aimer les instruments à vent, les harmonies, les arrangements et cette magie particulière qui naît lorsque plusieurs musiciens se réunissent pour créer quelque chose qui les dépasse.

Parmi les notes qui ont nourri cette passion, il y avait celles des Frères Déjean de Pétion-Ville. André Déjean et son frère Fred faisaient partie de ces musiciens qui nous enseignaient sans jamais avoir besoin de nous donner une leçon. On apprenait simplement en les écoutant.

On écoutait la trompette et le saxophone se répondre, se confondre, parfois même se fusionner dans une harmonie envoûtante. On écoutait cette précision harmonique et rythmique qui faisait battre le cœur du konpa. Et, sans même nous en rendre compte, nous découvrions ce que signifiait véritablement être musicien.

L’ÉPOQUE OÙ LE KONPA ÉTAIT UNE ÉCOLE DE VIE

Aujourd’hui, avec les technologies modernes, on peut produire de la musique en quelques clics. Mais à l’époque d’André Déjean, la musique se construisait autrement.

Il fallait répéter. Encore et encore. Il fallait connaître son instrument, écouter les autres, respecter les arrangements et comprendre qu’au sein d’un orchestre, personne ne joue uniquement pour lui-même. C’est cette école-là qu’André Déjean représentait.

Avec les Frères Déjean, il appartenait à cette génération qui a donné au konpa ses lettres de noblesse. Une génération qui a compris que la musique ne devait pas seulement faire danser : elle devait aussi raconter une époque et porter l’identité d’un peuple.

Et lorsque je pense à cette époque, je revois tous ces grands noms qui ont fait vibrer Haïti : Tabou Combo, Skah Shah, Tropicana, Magnum Band, Septentrional, et tant d’autres. C’était l’âge d’or. Les orchestres étaient nos héros.Les musiciens étaient nos vedettes.

Les chansons racontaient nos histoires. Et le konpa était partout : dans les clubs, les bals, les fêtes familiales, les maisons, les quartiers…Et surtout, dans nos cœurs.

ANDRÉ ET FRED : DEUX FRÈRES, UNE SIGNATURE

Dans cette histoire, il faut saluer l’extraordinaire complicité entre André et Fred Déjean : deux frères, deux grands instrumentistes, deux voix de cuivre qui ont contribué à créer la signature sonore si particulière des Frères Déjean. Autour d’eux gravitaient également des musiciens exceptionnels. Parmi eux, Isnard Douby, trompettiste à leurs côtés avant de devenir l’un des grands chanteurs et maestros du System Band.

Les Frères Déjean étaient ainsi bien plus qu’une formation musicale : ils étaient une école, un laboratoire de talents et un véritable carrefour de la musique haïtienne. Et c’est peut-être là que réside toute la grandeur de cette génération : elle ne s’est pas contentée de jouer. Elle a formé, inspiré et ouvert la voie.

ET PUIS LES GÉNÉRATIONS ONT CONTINUÉ…

Une fois les fondations posées, les générations suivantes ont naturellement repris le flambeau.Lorsque j’écoute aujourd’hui Nu-Look ou Klass, je n’y vois donc pas une rupture avec cette histoire. J’y vois une continuité.

Une nouvelle génération a modernisé le langage musical, enrichi le konpa de nouvelles harmonies et de nouvelles sonorités, tout en portant plus loin cet héritage. Mais le fil demeure. Des Frères Déjean aux groupes d’aujourd’hui, des pionniers aux générations contemporaines, notre musique continue de raconter la même histoire :

Nous sommes Haïtiens.

Nous aimons.

Nous dansons.

Nous souffrons.

Nous espérons.

Nous partons parfois très loin de notre terre natale… Mais lorsque le konpa commence à jouer, nous rentrons à la maison. C’est peut-être là le plus grand héritage d’hommes comme André Déjean.

UNE MUSIQUE QUI NOUS RAMÈNE À HAÏTI

Aujourd’hui, André est parti. Mais son absence ne sera jamais complète. Il sera là lorsque nous entendrons une vieille chanson des Frères Déjean. Il sera là lorsque les cuivres commenceront à chanter. Il sera là lorsqu’un jeune musicien prendra sa trompette pour chercher cette note parfaite. Et il sera là lorsqu’un Haïtien, quelque part dans le monde, entendra un konpa et dira simplement : « Cette musique me rappelle Haïti. » Voilà la véritable immortalité d’un artiste. Ce n’est pas de vivre éternellement. C’est de continuer à vivre dans l’émotion des autres.

ANDRÉ, DE MUSICIEN À MUSICIEN…

Je voudrais simplement te dire merci. Merci pour les notes. Merci pour les arrangements. Merci pour les émotions. Merci pour les souvenirs. Merci d’avoir porté si haut le nom de notre pays. Merci d’avoir contribué à faire du konpa non seulement une musique, mais un patrimoine, une identité et une mémoire.

Nous, les musiciens, savons ce que le public ne voit pas toujours : derrière quelques minutes de musique se cachent des années de travail, de discipline, de sacrifices et de passion. C’est cette partie invisible de ton œuvre que je veux saluer aujourd’hui.

TA TROMPETTE S’EST TUE…

Vendredi 11 septembre 2026, à Miami, une voix de notre patrimoine musical s’est éteinte.Mais non, André…Ta trompette ne s’est pas vraiment tue. Elle a simplement quitté cette scène pour entrer dans une autre dimension. Elle continuera de jouer dans notre mémoire. Elle continuera de résonner dans notre patrimoine. Elle continuera de parler à ceux qui savent écouter. Et peut-être qu’un jour, quelque part là-haut, tu retrouveras Tony Moise, Zouzoul, MIKABEN,  Isnard Douby, Gérard Daniel, Dadou Pasquet et tous ces grands musiciens qui nous ont précédés. Vous vous regarderez. Vous prendrez vos instruments. Et vous commencerez une nouvelle répétition… Et moi, comme tant d’autres amoureux du konpa, je resterai ici-bas, les yeux fermés, à écouter. Parce qu’une grande musique ne meurt jamais.Elle se transmet.Elle voyage. Elle se réinvente.Elle traverse les générations.  Et surtout… elle reste dans l’âme d’un peuple.

Repose en paix, Maestro André Déjean.

À ta famille, à tes proches, aux membres passés et présents des Frères Déjean de Pétion-Ville, ainsi qu’à toute la communauté musicale haïtienne, j’adresse mes condoléances les plus profondes. Merci pour l’héritage. Merci pour la musique.  Merci pour Haïti.

Haïti peut être pauvre en beaucoup de choses, mais elle est immensément riche de ses talents.

Dors en paix, Maestro. La trompette s’est tue. Mais le konpa continue de jouer. Et tant qu’il jouera, André Déjean vivra.

HCC — Haiti Connexion Culture


Thursday, September 3, 2026

UNE TRAGÉDIE QUI INTERROGE LA POLITIQUE D’EXPULSION DE TRUMP

Pierre Damas Bel 
Le coût humain de la politique de Trump

Un jeune immigré haïtien de 20 ans, qui venait tout juste d’obtenir son diplôme d’études secondaires et de s’inscrire à l’université, est mort après s’être engagé sur une autoroute et avoir été heurté par un camion. Selon sa famille et ses défenseurs, la perspective d’une expulsion vers une Haïti ravagée par la violence, ainsi que le traumatisme lié à son placement sous surveillance électronique, avaient profondément affecté le jeune homme.

Son histoire est bouleversante. Mais au-delà du drame personnel, elle soulève une question plus vaste et douloureuse : que devient le rêve américain lorsqu’un jeune homme qui a fait tout ce qu’on attendait de lui finit par vivre dans la peur d’être expulsé ?

Un jeune homme qui avait tout pour réussir

Pierre Damas Bel avait 20 ans. Il était haïtien, immigré aux États-Unis, étudiant et, surtout, un jeune homme qui semblait avoir devant lui un avenir prometteur.

Pierre avait obtenu son diplôme de Springfield High School avec une moyenne de 3,8. Membre de la National Honor Society, il jouait au soccer au niveau universitaire et avait atteint le grade de lieutenant au sein du programme Marine Corps JROTC.

Il travaillait également au Texas Roadhouse, faisait du bénévolat et aidait d’autres élèves à apprendre l’anglais. Il avait obtenu plusieurs bourses d’études et venait tout juste d’intégrer Wright State University, où il devait étudier les neurosciences.

Ses enseignants, son employeur et ses collègues croyaient en lui au point d’adresser des lettres à la cour de l’immigration pour la supplier de lui permettre de rester aux États-Unis.

Un capitaine des Marines à la retraite lui avait même accordé sa « plus haute recommandation », saluant chez lui les valeurs d’« Honneur, Courage et Engagement ».

Pierre avait donc fait tout ce que l’Amérique demande aux immigrants de faire : apprendre l’anglais, travailler, étudier, servir, faire du bénévolat, respecter les lois, aller à l’université et construire son avenir. Et pourtant, son avenir allait brutalement basculer.

Du rêve à l’angoisse

En juillet, son statut de protection temporaire — le TPS — lui a été retiré dans le contexte des décisions prises par l’administration Trump et de l’intervention de la Cour suprême concernant les protections accordées aux Haïtiens.

Pierre s’est alors retrouvé sous la surveillance de l’ICE, avec un dispositif électronique fixé à la cheville, en prévision de son éventuel retour vers Haïti.

Pour ce jeune homme qui avait consacré tant d’efforts à ses études, à son travail et à son intégration dans la société américaine, cette surveillance représentait bien plus qu’un simple dispositif administratif. C’était, à ses yeux, le symbole brutal d’une suspicion dont il ne comprenait pas la raison.

Pierre Damas Bel une vie sapée par l'angoisse
 « Je suis venu dans ce pays pour poursuivre mon éducation, je ne suis pas venu ici pour commettre un crime ou faire du mal à qui que ce soit », avait écrit Bel en juillet. « Et pourtant, aujourd’hui, je marche dans les rues des États-Unis avec un dispositif GPS à la cheville, portant en moi un sentiment de honte et d’humiliation que je n’aurais jamais imaginé devoir vivre. »

Selon son père, Pierre s’est rendu à deux reprises à Cincinnati et à Westerville pour demander aux agents de lui retirer le bracelet. Il était joueur de soccer et se sentait profondément gêné et humilié de devoir porter ce dispositif.

La perspective d’une expulsion vers une Haïti plongée dans la violence l’angoissait également profondément. Puis, le drame est survenu.

À 8 h 03, Pierre a appelé son père en visioconférence. Sa voix et ses propos traduisaient son inquiétude: “Papa, je ne vais pas bien. Je ne réfléchis pas normalement.” Et son père lui a alors dit: “Viens, rentre à la maison pour qu’on puisse parler.” »

Pierre n’est jamais rentré chez lui. Vers 23 heures, la police s’est présentée à la porte de son père pour lui annoncer que son fils avait été mortellement heurté par un camion après s’être engagé sur la chaussée.

Un jeune homme de 20 ans venait de perdre la vie. Un étudiant qui s’apprêtait à commencer des études en neurosciences. Un jeune homme que ses enseignants, ses collègues et même un ancien officier supérieur des Marines considéraient comme quelqu’un ayant un avenir exceptionnel.

La perte de son statut de protection, la menace d’une expulsion et le fait d’avoir été placé sous surveillance électronique ont profondément marqué Pierre. Après sa mort, son père a résumé sa douleur en une phrase d’une terrible brutalité :

« Le gouvernement a traité mon fils comme un animal. »

Cette phrase résonne d’autant plus douloureusement que Pierre avait précisément consacré sa jeune vie à démontrer qu’il voulait appartenir à cette société.

Il avait appris l’anglais. Il travaillait. Il étudiait. Il faisait du bénévolat. Il aidait d’autres jeunes. Il jouait au soccer. Il se préparait à entrer à l’université. Il respectait les lois et rêvait de construire son avenir.

Il avait fait tout ce que l’on demande à un jeune immigré qui veut réussir en Amérique. Et malgré tout, il s’est retrouvé confronté à la peur, à l’humiliation et à la perspective de devoir quitter le pays où il avait construit ses espoirs.

Une tragédie qui dépasse le destin d’un seul homme

« C’est notre pire peur et notre pire cauchemar qui deviennent réalité », a déclaré Guerline Jozef, directrice exécutive de l’organisation à but non lucratif Haitian Bridge Alliance. « Notre gouvernement, notre système, notre Cour suprême — ils sont tous complices de la mort de ce jeune homme. »

Pour ses proches et ses défenseurs, la mort de Pierre constitue le symbole tragique des conséquences humaines d’une politique migratoire qu’ils jugent particulièrement sévère.

Une vie pleine de promesses s’est arrêtée brutalement. Pierre ne connaîtra pas les amphithéâtres de Wright State University. Il ne poursuivra pas ses études en neurosciences. Il ne jouera pas les prochaines saisons de soccer. Il ne connaîtra pas la carrière dont il rêvait, ni les possibilités que son travail et ses études semblaient lui ouvrir.

À 20 ans, son avenir venait à peine de commencer. Et pourtant, il est aujourd’hui réduit à une histoire tragique, à un nom dans les archives et à une question qui restera longtemps sans réponse.

Au-delà de la colère et de l’émotion, cette histoire oblige à s’interroger sur le coût humain des politiques migratoires : que se passe-t-il lorsque la peur de perdre son avenir devient plus forte que l’espoir qui avait conduit un jeune homme à traverser les frontières pour se construire une nouvelle vie ?

La mort de Pierre Damas Bel ne peut être réduite à un simple fait divers. Elle rappelle les conséquences parfois dramatiques d’un harcèlement qui, souvent, demeure invisible jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Derrière les silences et les apparences, combien de jeunes vivent-ils encore une souffrance que leur entourage ne soupçonne pas ?

L’histoire de Pierre laisse ainsi une question essentielle : sommes-nous réellement à l’écoute de ceux qui, autour de nous, demandent de l’aide sans toujours trouver les mots pour le dire.

Sources combinées