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| André Déjean - Mémoire d'un grand musicien |
Par Herve Gilbert
Il m’est difficile d’écrire ces lignes aujourd’hui. Car
lorsqu’un grand musicien nous quitte, ce n’est pas seulement une personne qui
disparaît : c’est une partie de notre propre histoire qui s’en va avec lui.
J’ai grandi avec cette musique. Dès mon adolescence, je
jouais du saxophone alto et j’ai appris à aimer les instruments à vent, les
harmonies, les arrangements et cette magie particulière qui naît lorsque
plusieurs musiciens se réunissent pour créer quelque chose qui les dépasse.
Parmi les notes qui ont nourri cette passion, il y avait
celles des Frères Déjean de Pétion-Ville. André Déjean et son frère Fred
faisaient partie de ces musiciens qui nous enseignaient sans jamais avoir
besoin de nous donner une leçon. On apprenait simplement en les écoutant.
On écoutait la trompette et le saxophone se répondre, se
confondre, parfois même se fusionner dans une harmonie envoûtante. On écoutait
cette précision harmonique et rythmique qui faisait battre le cœur du konpa.
Et, sans même nous en rendre compte, nous découvrions ce que signifiait
véritablement être musicien.
L’ÉPOQUE OÙ LE KONPA ÉTAIT UNE ÉCOLE DE VIE
Aujourd’hui, avec les technologies modernes, on peut
produire de la musique en quelques clics. Mais à l’époque d’André Déjean, la
musique se construisait autrement.
Il fallait répéter. Encore et encore. Il fallait connaître
son instrument, écouter les autres, respecter les arrangements et comprendre
qu’au sein d’un orchestre, personne ne joue uniquement pour lui-même. C’est
cette école-là qu’André Déjean représentait.
Avec les Frères Déjean, il appartenait à cette génération
qui a donné au konpa ses lettres de noblesse. Une génération qui a compris que
la musique ne devait pas seulement faire danser : elle devait aussi raconter
une époque et porter l’identité d’un peuple.
Et lorsque je pense à cette époque, je revois tous ces
grands noms qui ont fait vibrer Haïti : Tabou Combo, Skah Shah, Tropicana,
Magnum Band, Septentrional, et tant d’autres. C’était l’âge d’or. Les
orchestres étaient nos héros.Les musiciens étaient nos vedettes.
Les chansons racontaient nos histoires. Et le konpa était
partout : dans les clubs, les bals, les fêtes familiales, les maisons, les
quartiers…Et surtout, dans nos cœurs.
ANDRÉ ET FRED : DEUX FRÈRES, UNE SIGNATURE
Dans cette histoire, il faut saluer l’extraordinaire complicité entre André et Fred Déjean : deux frères, deux grands instrumentistes, deux voix de cuivre qui ont contribué à créer la signature sonore si particulière des Frères Déjean. Autour d’eux gravitaient également des musiciens exceptionnels. Parmi eux, Isnard Douby, trompettiste à leurs côtés avant de devenir l’un des grands chanteurs et maestros du System Band.
Les Frères Déjean étaient ainsi bien plus qu’une
formation musicale : ils étaient une école, un laboratoire de talents et un
véritable carrefour de la musique haïtienne. Et c’est peut-être là que réside
toute la grandeur de cette génération : elle ne s’est pas contentée de jouer.
Elle a formé, inspiré et ouvert la voie.
ET PUIS LES GÉNÉRATIONS ONT CONTINUÉ…
Une fois les fondations posées, les générations suivantes ont naturellement repris le flambeau.Lorsque j’écoute aujourd’hui Nu-Look ou Klass, je n’y vois donc pas une rupture avec cette histoire. J’y vois une continuité.
Une nouvelle génération a modernisé le langage musical,
enrichi le konpa de nouvelles harmonies et de nouvelles sonorités, tout en
portant plus loin cet héritage. Mais le fil demeure. Des Frères Déjean aux
groupes d’aujourd’hui, des pionniers aux générations contemporaines, notre
musique continue de raconter la même histoire :
Nous sommes Haïtiens.
Nous aimons.
Nous dansons.
Nous souffrons.
Nous espérons.
Nous partons parfois très loin de notre terre natale… Mais lorsque le konpa commence à jouer, nous rentrons à la maison. C’est peut-être là le plus grand héritage d’hommes comme André Déjean.
UNE MUSIQUE QUI NOUS RAMÈNE À HAÏTI
Aujourd’hui, André est parti. Mais son absence ne sera
jamais complète. Il sera là lorsque nous entendrons une vieille chanson des
Frères Déjean. Il sera là lorsque les cuivres commenceront à chanter. Il sera
là lorsqu’un jeune musicien prendra sa trompette pour chercher cette note
parfaite. Et il sera là lorsqu’un Haïtien, quelque part dans le monde, entendra
un konpa et dira simplement : « Cette musique me rappelle Haïti. » Voilà la
véritable immortalité d’un artiste. Ce n’est pas de vivre éternellement. C’est
de continuer à vivre dans l’émotion des autres.
ANDRÉ, DE MUSICIEN À MUSICIEN…
Je voudrais simplement te dire merci. Merci pour les
notes. Merci pour les arrangements. Merci pour les émotions. Merci pour les
souvenirs. Merci d’avoir porté si haut le nom de notre pays. Merci d’avoir
contribué à faire du konpa non seulement une musique, mais un patrimoine, une
identité et une mémoire.
Nous, les musiciens, savons ce que le public ne voit pas
toujours : derrière quelques minutes de musique se cachent des années de
travail, de discipline, de sacrifices et de passion. C’est cette partie
invisible de ton œuvre que je veux saluer aujourd’hui.
TA TROMPETTE S’EST TUE…
Vendredi 11 septembre 2026, à Miami, une voix de notre patrimoine musical s’est éteinte.Mais non, André…Ta trompette ne s’est pas vraiment tue. Elle a simplement quitté cette scène pour entrer dans une autre dimension. Elle continuera de jouer dans notre mémoire. Elle continuera de résonner dans notre patrimoine. Elle continuera de parler à ceux qui savent écouter. Et peut-être qu’un jour, quelque part là-haut, tu retrouveras Tony Moise, Zouzoul, MIKABEN, Isnard Douby, Gérard Daniel, Dadou Pasquet et tous ces grands musiciens qui nous ont précédés. Vous vous regarderez. Vous prendrez vos instruments. Et vous commencerez une nouvelle répétition… Et moi, comme tant d’autres amoureux du konpa, je resterai ici-bas, les yeux fermés, à écouter. Parce qu’une grande musique ne meurt jamais.Elle se transmet.Elle voyage. Elle se réinvente.Elle traverse les générations. Et surtout… elle reste dans l’âme d’un peuple.
Repose en paix, Maestro André Déjean.
À ta famille, à tes proches, aux membres passés et
présents des Frères Déjean de Pétion-Ville, ainsi qu’à toute la communauté
musicale haïtienne, j’adresse mes condoléances les plus profondes. Merci pour
l’héritage. Merci pour la musique. Merci
pour Haïti.
Haïti peut être pauvre en beaucoup de choses, mais elle
est immensément riche de ses talents.
Dors en paix, Maestro. La trompette s’est tue. Mais le
konpa continue de jouer. Et tant qu’il jouera, André Déjean vivra.
HCC — Haiti Connexion Culture

Salut Hervé!
ReplyDeleteUn homage bien divulgué._
" C'est sans doute un grand avantage, d'avoir de l'esprit, du courage, du bon sens, et d'autres semblables talents, " pour répéter Perrault. Mais le bonheur éprouvé, c'est de pouvoir vertueusement les enseigner aux autres. ""
Pensées et Réalités
La reconnaissance est la mémoire du cœur.
ReplyDeleteUn grand merci à Hervé Gilbert pour ce hommage bien mérité à André Dejean qui fut un grand Maestro
Mon cher Herve,
ReplyDeleteIl faut reconnaître une vérité qui mérite d’être soulignée : jusqu’à aujourd’hui, aucun orchestre de la génération des Frères Déjean n’a atteint un niveau d’orchestration aussi remarquable, particulièrement dans le travail des cuivres. Par la richesse des arrangements, la précision des harmonies et la puissance de leur interprétation, ces musiciens étaient tout simplement incomparables. Ils ont établi un standard que beaucoup ont pu approcher, mais que peu, sinon aucun, ont véritablement égalé.
Il suffit d’écouter des morceaux comme Belle Déesse, Bouki ak Malice, L’Univers ou encore Marina, pour comprendre à quel point ils étaient en avance sur leur temps. Derrière ces œuvres, on découvre une véritable architecture musicale : des cuivres travaillés avec finesse, des arrangements audacieux et une orchestration qui témoignent d’une maîtrise exceptionnelle. Ce n’était pas simplement de la musique populaire ; c’était une œuvre d’une grande sophistication, portée par des musiciens qui avaient une vision.
Et pourtant, malgré cette contribution immense, j’ai le sentiment que des orchestres comme les Frères Déjean et Magnum Band n’ont jamais reçu toute l’estime, toute la reconnaissance et toute la considération qu’ils méritaient de la part du public pour lequel ils se sont tant sacrifiés. Ils ont donné leur talent, leur énergie et une partie de leur vie à la musique, sans toujours recevoir en retour la reconnaissance qui leur était due.
C’est précisément pour cette raison qu’il est important, aujourd’hui, de revisiter leur œuvre avec un regard différent. Avec le recul, on réalise que ces musiciens ne se contentaient pas de suivre leur époque : ils la devançaient. Leur créativité, leur sens de l’arrangement et leur maîtrise des cuivres ont laissé une empreinte qui demeure difficile à reproduire.
À travers cet hommage, je veux également saluer avec respect la mémoire de ce grand artiste qu’était André Déjean. Son talent, sa contribution à la musique haïtienne et l’empreinte qu’il a laissée dans notre patrimoine musical ne disparaîtront pas avec lui. Certaines voix s’éteignent, mais certaines œuvres continuent de vivre et de parler aux générations.
À sa famille, à ses proches, à ses compagnons de route et à tous ceux qui ont eu le privilège de connaître et d’apprécier l’homme et l’artiste, j’adresse mes plus sincères condoléances. Que Dieu leur accorde courage, consolation et sérénité dans cette douloureuse épreuve.
Repose en paix, grand maître. Ton œuvre demeure, ta musique résonne encore, et ta mémoire restera gravée dans l’histoire de la musique haïtienne.
Mon cher Herve,
ReplyDeleteIl faut reconnaître une vérité qui mérite d’être soulignée : jusqu’à aujourd’hui, aucun orchestre de la génération des Frères Déjean n’a atteint un niveau d’orchestration aussi remarquable, particulièrement dans le travail des cuivres. Par la richesse des arrangements, la précision des harmonies et la puissance de leur interprétation, ces musiciens étaient tout simplement incomparables. Ils ont établi un standard que beaucoup ont pu approcher, mais que peu, sinon aucun, ont véritablement égalé.
Il suffit d’écouter des morceaux comme Belle Déesse, Bouki ak Malice, L’Univers ou encore Marina, pour comprendre à quel point ils étaient en avance sur leur temps. Derrière ces œuvres, on découvre une véritable architecture musicale : des cuivres travaillés avec finesse, des arrangements audacieux et une orchestration qui témoignent d’une maîtrise exceptionnelle. Ce n’était pas simplement de la musique populaire ; c’était une œuvre d’une grande sophistication, portée par des musiciens qui avaient une vision.
Et pourtant, malgré cette contribution immense, j’ai le sentiment que des orchestres comme les Frères Déjean et Magnum Band n’ont jamais reçu toute l’estime, toute la reconnaissance et toute la considération qu’ils méritaient de la part du public pour lequel ils se sont tant sacrifiés. Ils ont donné leur talent, leur énergie et une partie de leur vie à la musique, sans toujours recevoir en retour la reconnaissance qui leur était due.
C’est précisément pour cette raison qu’il est important, aujourd’hui, de revisiter leur œuvre avec un regard différent. Avec le recul, on réalise que ces musiciens ne se contentaient pas de suivre leur époque : ils la devançaient. Leur créativité, leur sens de l’arrangement et leur maîtrise des cuivres ont laissé une empreinte qui demeure difficile à reproduire.
À travers cet hommage, je veux également saluer avec respect la mémoire de ce grand artiste qu’était André Déjean. Son talent, sa contribution à la musique haïtienne et l’empreinte qu’il a laissée dans notre patrimoine musical ne disparaîtront pas avec lui. Certaines voix s’éteignent, mais certaines œuvres continuent de vivre et de parler aux générations.
À sa famille, à ses proches, à ses compagnons de route et à tous ceux qui ont eu le privilège de connaître et d’apprécier l’homme et l’artiste, j’adresse mes plus sincères condoléances. Que Dieu leur accorde courage, consolation et sérénité dans cette douloureuse épreuve.
Repose en paix, grand maître. Ton œuvre demeure, ta musique résonne encore, et ta mémoire restera gravée dans l’histoire de la musique haïtienne.
Très cher Hervé,
ReplyDeleteMerci pour ton beau texte qui n'est pas seulement un hommage à un talentueux musicien, mais surtout une vision d'ensemble du patrimoine musical haïtien.
C'est vrai, notre pays est pauvre de bien des manières, mais tellement riche en culture et en ressources humaines. Des ressources humaines mal utilisées, mal comprises et même gaspillées...
Merci pour ta belle plume qui nous ramène loin dans notre enfance, notre jeunesse dans ce pays qui a encore du mal à se relever.
J'ajouterai quelque chose qui est d'un grand réconfort pour ceux qui souffrent et qui sont en deuil: selon le livre de la Révélation, au chapitre 21 les versets 3 & 4, toutes les causes de souffrances seront choses du passé, un jour viendra où la maladie, les cris les douleurs et même la mort ne seront plus.
Je crois fortement en cette promesse et celle de la résurrection des morts pour une vie sans fin.
Pivoine MJL
2026-09-14