Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

Friday, May 26, 2023

Haïti, a-t-elle raté l’occasion d’amortir sa chute ?

Une nation qui se trouve estampillée du sceau tragique du destin


Par Max Dorismond 

Dans le faisceau de réflexions qui chevauche la pensée de chacun de mes congénères, en ces temps de crises à fermeture-éclair, je reviens avec cette brûlante interrogation qui chiffonne le quotidien de quelques-uns d’entre nous. 

Depuis plus de trois ans, l’aiguille de l’incongrue tourne dans le vide : c’est la violence gratuite. Le peuple est aux abois, la famine s’est invitée dans le décor. La fuite ou le sauve-qui-peut demeure l’unique solution. Aucune classe sociale n’est épargnée. La balle solitaire n’a ni couleur ni odeur et les accidents se comptent par centaines. Même à l’intérieur de chez soi, la protection est illusoire. 

Dans les faits, on parle de trois années de crises, d’autres les étirent sur 37 ans, en l’occurrence, depuis le départ des Duvalier. Mais, personnellement, je pourrais remonter à la naissance même de la nation. Au cours de mes recherches à propos de notre mal-être, j’ai eu à me convaincre de la réalité après la lecture de certains ouvrages, dont le plus accrocheur demeure celui d’Eddy Cavé, «Haiti : Extermination des Pères fondateurs et pratiques d'exclusion», pour lequel j’aurai à rédiger plus tard un article. 

En remontant le cours de notre Histoire, nous avons remarqué le tour de passe-passe que les esclaves avaient joué aux Français grâce aux armes qu’ils avaient obtenues de Sonthonax1. En sous-estimant ces hommes qui n’étaient, à ses yeux, que des biens meubles, la France a pris en 1793 cette fatale décision, qui allait radicalement modifier la géopolitique de l’Occident. Sans cette révolution, le système de prévarication aurait été encore pire pour le petit monde. 

Ce n’est pas tous les jours que la chance sourit aux infortunés. Cela n’arrive que tous les deux siècles. Justement, Haïti, par un heureux ou malheureux hasard, s’est retrouvée de nouveau sur le chemin de cette opportunité, pour changer ou empirer l’ordre événementiel. 

En effet, des ambitieux, des coquins de tout poil, qui rêvent de faire main basse sur tout ce qui est «espèces sonnantes et trébuchantes», ont, dans leur plan machiavélique, attisé le feu de la violence, en armant des hordes de jeunes désœuvrés du pays. Des armes de guerre circulent librement. Même l’Église s’est acoquinée avec les malfaiteurs. La corruption est devenue un art de vivre. Plus de morale, plus d’humanité, pourvu que le fric soit au rendez-vous. 

Inquiet et médusé, le public s’interroge et ne sait où donner de la tête avec ce pays flottant depuis belle lurette sur une mer d’incertitude. Avec ces jeunes surarmés, il va jusqu’à rêver, même en 2023, de la réédition de la geste des esclaves de Saint-Domingue, ayant saisi l’opportunité offerte par Sonthonax en 1793 pour monter à l’assaut du pouvoir chancelant de la Métropole, de manière à mettre hors d’état de nuire ces oligarques de tout poil qui lessivent la République depuis des lustres. 

Malheureusement, cette messianique intention n’a jamais effleuré l’esprit de ces marmots en mal de jouissance, qui préfèrent jouer au «cowboy Johnny» face à la caméra. Avec le vide institutionnel et la faiblesse de la police plus ou moins corrompue, le champ aurait été libre pour ces desperados pour attaquer leurs providentiels fournisseurs d’armes et de munitions et nettoyer la nation. 

Mais, ce n’était pas leur credo. Pour rentabiliser leurs cadeaux, ils ont commencé, par kidnapper leurs propres frères et sœurs, des pauvres sans le sou, à violer les femmes et à assassiner sur commande. Ils se délectent dans ce panorama. Le crime est productif, mais pour combien de temps? 

Étant très jeunes, de la génération post-Duvalier, ils n’ont pas connaissance qu’en 1957, un certain Papa Doc avait posé le même geste avec leurs grands-parents, qui avaient reçu à «titre de diplôme», un revolver pour gagner leur vie. Ce geste irresponsable de François Duvalier avait figé Haïti dans une paix de cimetière. Leurs commanditaires actuels auraient dû réfléchir à notre descente aux enfers, depuis lors, avant de distribuer ces armes létales au premier idiot venu. Cet ultime effort n’est pas l’apanage de nos congénères. 

Et pourtant, l’un des chefs de file, un dénommé Jimmy Chérizier, alias Barbecue, avait généré quelques espoirs en fédérant plusieurs groupuscules (Groupe G9 et fanmi…). Avec le vocable «révolution» sur ses lèvres, lors de ses conférences de presse, il avait attiré notre regard sur l’effroyable calamité des bas-fonds de Port-au-Prince. Il avait plus ou moins gagné certaines sympathies. Ses vidéos étalaient, exposaient, à partir de La Saline, des images de fin du monde de la misère noire dans toute sa laideur. Cette dynamique de rationalité avait apporté une certaine lueur dans le cœur des estropiés de la vie qui y résident. 

En réalité, plusieurs pensaient qu’il caressait un plan pour marcher sur le Palais, pour décrotter les écuries d’Augias en débarrassant le pays de tous ces spoliateurs, qui le sucent jusqu’à l’indigestion. Malheureusement, ce n’était qu’un rêve, de la propagande pure et simple, du mauvais marketing d’un gangster sans aucune idéologie.

Le phénomène du  « Bwa Kale  »


Déçu et découragé, le petit peuple livré à lui-même s’est réveillé de sa torpeur pour éliminer ces nouvelles pieuvres du décor, sous le parapluie de l’opération «Bwa kale2». Ces apprenties sangsues sont pires que leurs maîtres. D’ailleurs, ils sont tous des condamnés à mort qui vivotent sur du temps emprunté. La lente agonie, au bout de son sang, du chef de gangs « Ti Makak » de La Boule, en dit long sur leur naïveté. Sa compréhension tardive du jeu de son marionnettiste de commanditaire, sa complainte finale rapportée par Michel Soukar3 dans « le Point » du 24 mai 2023, nous arrache malgré tout, une larme furtive. 


Écoutez le trémolo du bandit : « Boss, map rele’w, ou pa janm reponn depi lè’m pran bal la! Se konye ya m’konprann ke fizi ya m’te pwente’l nan move direksyon! ». Trop tard dans ce jeu de dupe ! Néanmoins, en joignant l’utile à l’exécrable en fusillant le salaud, il se serait sacrifié pour une juste cause. Mort en martyr, le signal à ces acolytes aurait été vraiment déterminant ! 

Malheureusement, une telle chance ne s’éclot que rarement. Donc, Haïti vient de rater sa deuxième indépendance. Notre génération va laisser le train avec un certain regret. Cette rédemption ne sera pas pour demain. Le bateau ivre continue sa route, comme à l’ordinaire. Le désespoir a toujours une nation, qui se trouve estampillée du sceau du tragique. Hélas! 

Max Dorismond





– NOTE — 

1 — Sonthonax : abolitionniste convaincu, envoyé par l’Assemblée Législative de la France à Saint-Domingue en 1792, Léger-Félicité Sonthonax entra dans l’histoire en prenant, le 29 août 1793 et pour la première fois dans l’Histoire, la décision d’abolir l’esclavage dans le Nord de la colonie.2 — Bwa Kale (prononcez Bois Calé). Bâton utilisé pour mettre à mort les bandits en Haïti (2023).3 – La mort de« TiMakak » par Michel Soukar dans le « Le Point » du 24-05-23 à la 57e minute et 50e seconde (57 :50) – 

Friday, May 5, 2023

Si Ben Laden était encore fugitif, aurait-il décroché un passeport haïtien?

Le lucratif business des bandits à cravate

Par: Max Dorismond

Dis mon ami, mon frère, dans ce carnaval de la corruption, reste-t-il quelqu’un de sérieux sur la terre de Dessalines en 2023? Les brûlants et scabreux épisodes dans la diplomatie haïtienne viennent de clouer le cercueil de la Nation. 

Un ambassadeur s’est sciemment trompé d’histoire et de vocation. C’est le comble! Penses-y un instant, vendre des passeports haïtiens à des étrangers en cavale, des fugitifs notoires recherchés par toute la cavalcade internationale! C’est très dangereux. Ce haut fonctionnaire serait devenu un jouet entre les mains de tout agent secret d’un pays adverse, désireux de le faire chanter pour parvenir à des fins inavouables. Et ce n’est pas la première fois. Un second est pris, les culottes baissées, en flagrant délit d’agression sexuelle sur une Japonaise. Voulait-il «venger la race», un clin d’œil à Maurice Sixto

Te souviens-tu quand nos pères nous parlaient des Émile Saint-Lot, des Joseph D. Charles et Cie, de ces Haïtiens verticaux, de haute stature, qui brillaient de tous leurs feux dans la diplomatie mondiale? 

Autrefois, après Dieu, sur l’échelle sociale, venaient immédiatement les ambassadeurs. C’étaient des agents de la paix qui manigançaient avec doigté dans les coulisses pour éteindre les conflagrations, stopper les guerres, atténuer les esclandres. C’étaient des personnages presque effacés au-dessus de tout soupçon, destinés à concilier les rois. Ils étaient la vitrine de l’État à l’étranger, le vecteur ou le catalyseur de promotion de leur pays et chacune de leurs postures était prise en référence pour juger leurs compatriotes. Ah, oui, en ces temps-là, la diaspora était bien représentée. Ces grands hommes avaient droit au prédicat d’Excellence (Son Excellence était abrégée en S.E). 

Quel mal cette Nation a-t-elle encore fait au bon Dieu, pour se voir ainsi flageller et traîner dans la boue, à cause de ses «fils dégénérés»? Les pires des ignorants nous traitent de «shit-hole» et la communauté internationale rit de nous en pleine face à chaque fois que nous baratinons à propos de notre fierté de «première république noire». 

Le monde a changé depuis septembre 2011. Après des siècles d’exploitation effrontée, de violence aveugle, de colonisation intempestive, les spoliés de la terre se réveillent et sonnent le tocsin de la vengeance. La paranoïa nous dessine des terroristes à chaque coin de rue. Chaque déflagration sur le globe nous interpelle. Que ce soit Paris ou Barcelone qui saute, nos cœurs chavirent et nous pleurons les martyres. Plusieurs des auteurs de ces carnages, non appréhendés, deviennent des fugitifs en cavale. Trouveront-ils chaussures à leurs pieds avec un passeport haïtien, pour perpétuer leur travail de sape? 

Si, pour quelques dollars de plus, nous sommes prêts à vendre notre âme au diable, ayons au moins une pensée pour les innocentes victimes collatérales qui ne demandaient qu’à vivre simplement leur vie, loin du bling-bling, loin de cette maladie obsessionnelle de s’affirmer, de se montrer, de gravir les échelons sociaux vers les parenthèses enchantées. 

Rien ne va plus chez nous. La justice n’est qu’un mot vide de sens, un assemblage de lettres obscurs à faire rire les cons. Haïti ne produit aucune arme à feu, mais leur prolifération sur le territoire donne la sueur froide. Même l’Église en distribue, en veux-tu, en voilà! La faim a un pays. L’institution charitable, «La Caisse d’Assistance Sociale», destinée à aider les plus pauvres, se trouve avec une directrice, menottée et emprisonnée, pour avoir siphonné, ratiboisé le fonds de 21 milliards de gourdes disponible… Si on se met à déblatérer sur le chemin de croix de la corruption, on n’en finira jamais, tant la liste est longue et non exhaustive. 

Dans cette culture d’Alibaba où chacun exerce son droit d’extorsion, sans gêne et sans pudeur, la palme revient à celui qui a ramassé la plus grosse part du gâteau national. C’est ce qui explique la conversion naturelle de chaque homme d’affaires, de chaque politicien, de chaque gestionnaire public, de chaque fonctionnaire en un voleur patenté, dépouillant le pays avec le plus d’avidité possible. Ils sont devenus par la force des choses une clique d’abrutis.

En conséquence, de là à vendre un passeport à Ben Laden, s’il était encore en vie, il n’y aurait, pour ces bandits légaux à cravate, qu’un petit pas à franchir, sans remords et sans sourciller. Pauvre Haïti!!! 

Max Dorismond




Friday, March 31, 2023

Sous l’impulsion d’une photo retrouvée (Troisième de trois parties)

 Par Eddy Cavé

Ottawa le 20 mars 2025

Dans la première partie de cet article, nous avons rappelé les circonstances dans lesquelles la photo ci-dessous a été prise, soit le 5 avril 1955 à l’occasion du Cinquantenaire du Lycée Nord Alexis de Jérémie.  Dans la deuxième, nous  avons présenté chacun des membres du corps professoral figurant, assis, dans la première rangée. Cette troisième tranche de l’article traite des huit autres professeurs figurant debout à la deuxième rangée.

De gauche à droite. Assis: Clément Amiclé Beaugé, Antoine Martineau,
Jean Laforest (censeur des études), Newton Charles(directeur), Octave
Petit, Roger Jérôme,Émile Alexis                                                                 
Debout:Antoine Jean-Charles, Gérard C. Noël, René laforest, Champana
Bernard, Alix Alcindor, Médius Noël, Pierre Jean-Denis, Gilbeau Robert.

Antoine Jean-Charles, debout, 1er à partir de la gauche

Antoine Jean-Charles

En cette journée du 5 avril 1955, Antoine Jean-Charles est un jeune professeur de sciences sociales qui doit faire ses preuves dans le sillage d’Octave Petit et de Roger Jérôme. Je l’ai vu ce jour-là harceler littéralement ce dernier lui rende un livre d’histoire dont il a grand besoin pour mettre la dernière main à sa conférence du jour. Jérôme refuse et il s’en faut de peu pour qu’ils en viennent aux poings. Sportif, bien musclé, mais peu porté à la bagarre, Antoine préférera céder devant un Ti-Jérôme obstiné et déterminé à défendre jusqu’au bout sa réputation de grand professeur d’histoire.     

Parallèlement à sa carrière d’enseignant, Antoine a ouvert un cabinet d’avocat avec Alphonse Bazile et s’engage avec ce partenaire dans l’action communautaire et la création de coopératives dans la région. Aux élections de 1957, ils se retrouveront dans des camps différents, et Antoine fera carrière dans la magistrature, occupant les fonctions de Commissaire du gouvernement à Jérémie et de Doyen du tribunal civil de Port-au-Prince.                                                                                          

Dans le livre Haïti : The Duvaliers and their Legacy (pp. 114-115)  Elizabeth Abbot a relaté la terrible épreuve qu’Antoine a vécue en janvier 1964, quand il a été convoqué à Port-au-Prince pour répondre de sa participation à la conspiration Lucien Daumec. Le bruit courut qu’il avait été exécuté, mais les choses se passèrent autrement pour lui. Par contre, le juge Berthier Nachet, originaire de Corail, qui avait été convoqué et interrogé comme lui, mourut subitement peu de temps après son retour à Jérémie.                            

Durant l’interrogatoire mené d’une main de fer par Luc Désir, le chef de la police secrète,  le magistrat  défendit sa cause avec courage  et affirma qu’il ne répondrait à certaines questions qu’en présence du Président. Cette demande acceptée, l’accusé  rappela à Duvalier, toujours selon Abbott,  qu’il avait contribué à sa victoire en 1957 et qu’il n’avait rien reçu de lui en retour.                                              

Abbot relate aussi que François Duvalier fit venir sa femme pour lui faire entendre la preuve de la trahison de Daumec, leur beau-frère. L’auteure ajoute que, non seulement l’accusé a été renvoyé hors de cause, mais que Duvalier lui recommanda de dire tous les jours, comme lui,  le psaume 9. En glissant dans les poches du magistrat une enveloppe contenant 300 dollars, le dictateur lui suggéra de lui envoyer directement tous les mois un rapport sur Jérémie.  N’ayant pas donné suite à cette demande formulée en termes voilés, le magistrat ne tardera pas à  tomber en disgrâce. Comme le rappelle Elizabeth Abbot  (p. 337),  Antoine Jean-Charles  venait d’être nommé doyen du tribunal civil de Port-au-Prince quand il présida en 1986 le tribunal qui a condamné le même Luc Désir à la peine capitale. Le futur ambassadeur d’Haïti à Ottawa, Emmanuel Ambroise, était l’un des rares  parents des victimes de la dictature à se présenter au tribunal pour accuser de torture et de meurtre l’ancien chef de la police secrète. Ne serait-ce que pour cette raison, ces deux hommes ont droit à notre plus profond respect. Au terme de sa double carrière d’enseignant et de magistrat, Antoine Jean-Charles a pris le chemin de l’exil volontaire et s’est éteint aux États-Unis en 2022.

Gérard C. Noël, 2e à partir de la gauche

Gérard C. Noël

Chaleureux, empressé et charismatique, Gérard Noël est l’un des professeurs les plus compétents et les plus aimés du Lycée. Flamboyant de nature, il est aussi le moins modeste. Dans ses classes, « plume ne grouille » quand il laisse tomber son veston et s’installe au tableau. À vrai dire, il n’a jamais été mon professeur, mais j’ai assisté à quelques-uns de ses cours  de latin en classe de seconde, durant la courte période où le lycée était à La Source. J’étais alors retenu à Jérémie en pleine semaine de classe à cause d’un nordé qui soufflait sans désemparer. Impressionnant le bonhomme! Quel bagou! Et quelle facilité de concilier l’autorité du professeur en chaire avec les rapports de frère aîné qu’il entretient avec ses élèves…

De tous les professeurs que j’ai côtoyés, Gérard est, après Marcel Gilbert, celui qui a le plus influencé ma formation intellectuelle. Il m’a toujours entouré de conseils salutaires, orientant mes lectures, m’introduisant à Port-au-Prince dans le monde de ses confrères du journalisme, de la politique, etc. Un grand frère que j’admirais beaucoup, sans toutefois vouloir lui ressembler… Je n’en aurais pas été capable non plus. Pas assez doué et trop timide pour cela !  

Pendant la visite électorale de Clément Jumelle à Jérémie en 1957, Gérard rencontre Brumaire Louis, le directeur d’un journal de Port-au-Prince qui ne tarde pas à l’engager comme rédacteur. De là, il devient éditorialiste, puis gérant-responsable de la publication. Sa carrière prend alors son envol et il mène jusqu’à sa mort une vie orageuse entrecoupée de courtes périodes d’accalmie.                                                          

De passage à Port-au-Prince en 1976, je le retrouve au cabinet du même Newton Charles, qui le traite comme un fils. Mais il souffre de bougeotte  et il y a deux choses qui le passionnent véritablement : la politique et la conspiration. C’est ainsi qu’il sera de toutes les oppositions au régime Duvalier et qu’il connaitra toutes les joies et tous les déboires de l’action politique : l’adulation des femmes, les bastonnades, la résidence surveillée, l’emprisonnement arbitraire, etc.                                                           

À la veille du départ de Jean-Claude Duvalier pour l’exil, Gérard était si profondément plongé dans la conspiration qu’il sera le seul civil à participer au plan de contingence conçu pour limiter les pertes de vies humaines envisagées par l’état-major de l’Armée. C’est du moins ce qu’il m’a raconté en présence de son proche ami,  l’ancien général William  Régala. Par la suite, il accédera aux postes de ministre du Travail et des Affaires sociales et de ministre de l’information sous le Conseil militaire de gouvernement de Namphy, première version.                                                       

En visite au pays pendant l’été 1986, j’ai passé, dans son immense bureau de ministre, une journée entière  à observer le fonctionnement d’un de ces hauts lieux du pouvoir en Haïti et j’en suis sorti abasourdi. Le Ministre n’a visiblement pas un emploi du temps écrit,  foule aux pieds les techniques de gestion les plus élémentaires, ne lance aucune initiative sérieuse, aucun projet non plus. Il se contente de réagir aux chocs venant de toutes les directions. Le téléphone sonne dans ce bureau comme dans une caserne de pompiers, déclenchant un branle-bas chaque fois qu’un appel vient du Palais national…

J’avais pour cet ami de toujours deux grandes questions qui sont restées sans réponse : 1)  Pourquoi l’ancien éducateur qu’il était n’a pas choisi l’Éducation nationale comme champ d’expérimentation d’une réforme salutaire pour le pays ? 2)  Pourquoi l’avocat de carrière qu’il était n’a pas demandé le portefeuille de la Justice où il aurait pu laisser un héritage durable ? Mon hypothèse, c’est que ni l’éducation ni le droit ne l’intéressaient à cette étape de sa carrière… L’euphorie du pouvoir et les polémiques avec l’opposition absorbaient toutes ses énergies, Ses points de presse à l’époque de l’Opération Rache Manyòk étaient de vrais modèles du genre…            

Gérard ne cessa jamais de me parler du discours du Cinquantenaire du Lycée  où Mèt Newton au lever du rideau : « Ce soir, je suis gris, je suis saoul, je suis content. »  Des années durant, il répétera cette phrase chaque fois que l’occasion s’y prêtera… Et il y en a eu beaucoup. J’ai consacré à sa mémoire un chapitre complet du tome 2 de mon livre De mémoire de Jérémien — En pensant aux amis disparus.                       

Par un agréable concours de circonstances, Léo Joseph, cofondateur d’Haïti Observateur, a retrouvé Gérard comme professeur de lettres à Nord Alexis après avoir été son élève au Lycée Philippe Guerrier des Cayes. Son père, le pasteur Joseph, avait  été muté à Dame-Marie après le cyclone Hazel en 1954 et il l’inscrivit au lycée de Jérémie. Cette rencontre facilita grandement son adaptation dans sa nouvelle ville et il en garde encore un très agréable souvenir.                                                                   

Par son charisme extraordinaire et sa spontanéité hors du commun, Gérard a impressionné la plupart des gens qu’il a croisés dans sa triple vie d’enseignant, d’homme politique et de bambocheur.

 René Laforest, 3e à partir de la gauche sur la photo de groupe

René Laforest

Sportif, conciliant et passionné de football, René ne semble pas avoir laissé beaucoup de souvenirs au Lycée. Il est aujourd’hui le seul survivant du corps professoral de 1955. Tout ce dont je me souviens de lui, c’est que nous pratiquions l’haltérophilie en groupe avec Joe Bontemps fils, Antoine Jean-Charles et Serge Pierre.  Il était petit de taille, mais c’était un bel athlète et un bonhomme solide comme du roc. Je me souviens également avoir fait un voyage aux Cayes avec le groupe pour assister à un match de championnat interrégional  de foot aux Cayes. René avait une telle mémoire que, durant le voyage, il reconstitua pour nous avec une incroyable précision la manière dont chacun des buts de la sélection jérémienne avait été mené… Plus de 60 ans après, je m’en souviens encore.   

Titularisé comme professeur de mathématiques, il est resté un certain temps au Lycée, a épousé une jeune fille de mon village de Nan Goudwon, Jacqueline Gaubert, et s’est établi par la suite à Port-au-Prince. On le retrouve alors à la Cour supérieure des comptes où il apporte à son travail quotidien la rigueur d’un professeur de mathématiques. Comme il est très casanier, très discret et  sort très peu, on sait peu de choses sur son passage dans cette institution qui jouait, elle aussi, un rôle très effacé dans le dispositif de contrôle financier de l’État.  D’autant plus que son frère Marcel, qui travaillait à l’ODVA, pour le ministère de l’Agriculture,  a disparu en prison, vers 1970.

René est aujourd’hui le seul survivant du corps professoral de 1955. Le seul des quinze professeurs apparaissant sur cette précieuse photo à avoir survécu à l’épreuve des ans. J’ai eu l’immense plaisir de renouer avec lui dans le cadre de la préparation de cet article et je me réjouis à l’idée qu’il tient le coup

Champana Bernard, 4e à partir de la gauche

Champana Benard

Champana est un professeur de sciences arrivé au Lycée après avoir abandonné des études de médecine. Démarche apparemment nonchalante, élégant et très calme, il ne fait pas de vagues et possède naturellement sa matière. Très peu de Jérémiens se souviennent aujourd’hui de lui.           

 Après la campagne électorale de 1957, il obtient un poste aux Cayes dans les usines nationalisées de vétiver de l’ancien sénateur Louis Déjoie aux Cayes.  Il y restera peu et entrera à l’Institut du Bien-être social à Port-au-Prince. De là, on perd sa trace et on n’entend plus parler de lui.

Alix Alcindor, 5e à partir de la gauche sur la photo de groupe

Alix Alcindor

Issu d’une famille de 14 enfants, Alix Alcindor était professeur suppléant quand je l’ai retrouvé au Lycée. Réservé jusqu’à la timidité, pondéré, il ne faisait pas de vagues  et se contentait de faire tranquillement son boulot. Personnalité repliée sur elle-même, Alix a laissé peu de souvenirs chez les anciens du Lycée. Tout ce dont on se souvient de lui, c’est qu’il ne dérangeait personne, faisait son boulot et rentrait chez lui. D’une santé fragile, il n’était nullement prédisposé à s’imposer par la force, les menaces et ni dans les affrontements avec « les meneurs et les mauvaises têtes ».

Médius Noël (Mèt Medo), 3e à partir de la droite

Médius Noël

Qui n’a pas connu à Jérémie le grand Médius Noël, dont la maison et le cabinet formaient un des angles du Carrefour Jubilé ? Cet homme d’environ 6 pieds 2 était d’un calme imperturbable et il en imposait par sa sagesse et sa tolérance.  À la différence des autres membres du corps enseignant, Mèt Medo avait fait ses études secondaires dans une des grandes écoles congréganistes de la Capitale, Saint-Martial ou Saint-Louis de Gonzague, où il avait appris l’anglais.                  

Selon la tradition établie, Maitre Médius initiait les nouveaux arrivants à l’anglais en classe de 6e et Amiclé Beaugé se chargeait de la suite à partir de la 5e.  Outre ses attributions au Lycée, Médius Noël enseignait le droit constitutionnel  à l’École libre de droit de la ville.                

Au moment où François Duvalier renouvelle à sa façon le personnel du tribunal civil, Prudent Joseph remplace Roger Hilaire au poste de Doyen du tribunal civil, tandis que Médius Noël succède à Catinat Sansaricq comme Juge d’instruction. C’est également à cette époque qu’au terme d’un conflit larvé avec le capitaine Abel Jérôme, Gérard Noël sera nommé tour à tour Commissaire du Gouvernement, puis juge au tribunal civil. Il sera muté à l’Anse-à-veau peu de temps après et abandonnera son poste pour s’établir à Port-au-Prince sous la protection de quelques amis bien placés.

Pierre Jean-Denis, 2e à partir de la droite sur la photo de groupe

Pieere Jean-Denis

J’ai davantage connu Pierre Jean-Denis dans des activités sociales et politiques qu’au lycée, de sorte que je suis incapable de témoigner de ses compétences ni de sa pédagogie. Je sais toutefois que, durant la période mouvementée des élections de 1957, plus précisément après l’incendie du Lycée, il fit la prison politique avec Antoine Jean-Charles, l’ancien député Oriol Eustache; avec mon père Annibal Cavé, mon cousin Pierre Mayas, mon parrain le Dr Apollo Garnier; avec mes proches ami Gérard Noël, Jean Alcide, etc. C’était durant la campagne électorale musclée de 1957 et tous ces chefs de file faisaient partie du front anti-Déjoie. Cet affrontement a coûté très cher à la fois à la ville, au pays et aux protagonistes des deux camps.

On trouvera dans le tome 2 de De mémoire de Jérémien (page 96) une photo où Gérard Noël, le Dr Apollo Garnier et Pierre Jean-Denis apparaissent, torse nu, dans la camionnette de l’Armée d’Haïti les conduisant au tribunal civil pour une accusation sans fondement. Cette scène théâtrale avait été montée par Gérard Noël et Apollon Garnier et elle créa un véritable émoi dans la ville. Elle contribua aussi à envenimer considérablement  les tensions sociales dans cette ville qui se remettait à grand peine des déchirements de la campagne électorale de 1946 entre les candidats à la députation Hermann Jérôme et Raoul Duquella.                                       

Pierre Jean-Denis était un véritable gentleman.  Mince, grand, élancé, il avait un physique attrayant et surtout l’assurance des hommes de bien qui savent de quoi ils parlent. Il avait la particularité de manifester autant de respect pour ses élèves que de considération pour ses collègues. Il a ainsi laissé d’excellents souvenirs chez toutes celles et tous ceux qui l’ont connu.

Gilbeau Robert, debout,  1er à partir de la droite 

Gilbeau Robert

Calme, modéré, démarche de sénateur, Gilbeau Robert passe tous les matins sous mon balcon en 1955 pour se rendre au Lycée où il donne des cours de mathématiques. Dans la ville, peu de gens savent qu’il est le premier, sinon le seul, diplômé de la nouvelle École normale supérieure du pays. Les autres profs ont fait de bonnes études secondaires complètes ou suivi le programme d’un an des Cours normaux supérieurs, mais Gilbeau est le premier et le seul vrai normalien.                                          

Par ailleurs, ce colosse de plus de 6 pieds en impose autant pas sa taille que par la maîtrise de sa discipline. Et quand arrivera le temps d’initier les jeunes aux mathématiques modernes, Mèt Gilbo s’acquittera de ses nouvelles obligations avec brio.

Le droit étant à l’époque un complément d’études presque obligatoire pour les notables en réserve de la République, ce jeune mathématicien se remet aux études, décroche sa licence en droit et s’inscrit au Barreau. Comme son collègue Antoine Jean-Charles, qui a épousé, lui aussi, une jeune Jocelyn, Gilbeau passe à la magistrature au bout d’un certain temps. Il obtient ensuite une mutation à la Capitale et accède au bout de quelques années au poste de Substitut du Commissaire du gouvernement auprès du Tribunal de Cassation.                                                                             

L’homme est paisible et conciliant, mais il ne se laisse pas marcher sur les pieds. C’est ainsi qu’il a survécu de justesse à un coup de feu tiré en sa direction lors d’un incident survenu, selon les témoins, au Cercle catholique de Jérémie. Dans ses nouvelles fonctions au plus haut tribunal du pays, sa vie est de nouveau menacée en 2011 à cause d’une position adoptée dans une poursuite intentée contre un entrepreneur bénéficiant de la protection du nouveau pouvoir en place. Refusant de céder au chantage et aux pressions des autorités de l’heure, il quitte définitivement le pays avec sa famille. Il s’est éteint à Orlando, en Floride en 2021.

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 En guise de complément à ce coup d’œil rétrospectif sur le personnel enseignant du Lycée Nord Alexis, nous présentons à la page suivante l’un des rares souvenirs d’une des promotions à cheval sur les décennies 1950 et 1960. Le Lycée avait alors les trois sections A, B et C, et Clément Amiclé  Beaugé  enseignait l’anglais et l’espagnol dans la section C. Dans le souci manifeste de laisser un souvenir à la postérité, cette promotion fit venir un jour le photographe ami Luc Jeune qui s’acquitta avec amour de la mission confiée.            

Une absence notable, me disait Barnave François, premier à gauche  sur la photo. Celle de Jacky Charlier, le fils du couple de militants de gauche Ghislaine et Étienne Charlier qui  avaient envoyé leurs fils Jacky et Maxon  à Jérémie pour terminer leur secondaire. Ces deux jeunes ont laissé des souvenirs impérissables dans la mémoire de leurs camarables de promotion : Jacky, pour les discussions animées qu’il avait avec Roger Jérôme sur des points d’histoire à propos desquels le professeur Jérôme et son père historien avaient des opinions diffèrentes; Maxon qui, le premier, embrigada les adolescents de la ville pour effectuer avec eux des travaux communautaires. Cela lui valut bien des déboires et il fut même torturé.      Les deux frères Charlier sont morts prématurément.  Jacky s’est éteint le premier à New York, après avoir œuvré dans les services sociaux et, dans le théatre, avec la troupe Kouidor. Quant à Maxon, il est mort à Montréal dans des circonstances non élucidées pendant qu’ il était hospitalisé dans un établissement de soins de longuée durée.

LA CLASSE DE SECONDE C, EN 1960-1961

Conservée comme un symbole de l’harmonie qui régnait au nouveau Lycée, sous la direction de Clément Amiclé Beaugé, cette photo de la classe de seconde C de 1960-1961 m’a été donnée comme une relique le jour des funérailles de Solon Baltazar à Montréal, le 1er janvier 2016. 

On y voit :                                        

Debout, de g. à dr. : Barnave François, Solon Baltazar, en arrière-plan un élève non identifié,  Pierre-Marie Duquella, Jean Misère, le directeur et professeur d’espagnol Clément Beaugé, Élie Noël et Louis-Pierre Joseph.                                  

Accroupis : Benjamin Marseille (Ti Benn), Pierre-Michel Charles, Laurent Eustache, Serge François, Marlène Lucien,  Pierre Paisible et Maurice Chevalier.Au milieu de la photo, une seule jeune dame : Marlène Lucien, aujourdf »u résidente d’Ottawa. Sa présence nous rappelle que le lycée était mixte… et non sexiste.

Comme les aînés des promotions précédentes, plusieurs des amis qu’on voit ici ont déjà fait le grand saut. Il incombe donc à ceux qui sont encore verts la lourde tâche d’entretenir la mémoire collective et de participer à la régénération tant souhaitée de la nation commune.

Le marbre ci-contre, qui se trouve à  l’entrée de l’auditorium, indique que le chantier a été ouvert le    26 novembre 1959.                                            

  — FIN DE LA TROISIÈME PARTIE—        

L’éternel mendiant finit toujours sous les quolibets et le mépris de la rue

L'éternel mendiant finit toujours sous les quolibets et le mépris de la rue

Par Max Dorismond

Quand je mentionne à certains camarades, qu’en diaspora, on se sent mal à l’aise sous l’éclosion des évènements douloureux qui labourent notre terre natale, ce n’est nullement une chimère. Nous souffrons réellement dans notre peau, nous souffrons dans notre âme, souvent, sans nul courage de nous protéger quand l’étranger nous place devant nos tares, nos déficiences et nos couardises. On aurait dit que les mots pour nous défendre avaient perdu de leur sens, de leur force, tant la stupeur nous subjuguait. 

Vendredi dernier, le Canada venait de déclarer qu’il ferait une aumône de 100 millions de dollars à Haïti. Déjà, les «P’tits transits», perclus d’arrogance, sablent le champagne. Allez les admirer dans les hôtels huppés, loin des barricades en train de se congratuler. Ils ont frappé le jackpot, le casino est ouvert. Toutefois, j’appréhendais la réaction du contribuable canadien. 

En effet, dans le Journal de Montréal, l’un des plus lus au Québec, le journaliste Loïc Tassé, d’entrée de jeu soutient avec condescendance, dans son édito, que : «L’argent qui y sera déversé sera en bonne partie détourné par les crapules qui sont à la tête d’Haïti…» 

Que répondre! Sans malice et sans nuances, le journaliste traite nos dirigeants de «crapules». Il introduit son texte rédhibitoire par une cinglante rebuffade à damner un saint. En fait, je prie Dieu pour qu’un voisin ne vienne me glisser cette indécence à l’oreille, car je serais d’une humeur massacrante quitte à m’excuser plus tard. 

Suite à une corruption débridée et innommable, nous sommes devenus la risée du monde entier. Tous les adjectifs ont été utilisés par nos moralistes pour décrire nos faiblesses et lutter contre les biais inconscients du mal en vue de nous rappeler à l’ordre et soulager la nation. Rien n’y fit! Les avertissements, le chaos appréhendé, ne dérangent aucun filou. Tous sont nés pour voler, piller, escamoter. Ils continuent sans vergogne, comme si demain n’existait pas! 

Les présidents Magloire et Eisenhower
et leurs épouses lors d'un diner d'honneur
à  Washington en 1955.                             

Haïti a tellement perdu de son prestige au niveau international que tous les chefs d’État le fuient. Aucune visite depuis des lustres. Tous connaissent les faiblesses de nos dirigeants. Avec leur mine patibulaire, ils se mettent toujours en position de quémandeur. Leurs courbettes traduisent tout haut ce qu’ils désirent tout bas. N’oublions pas celui qui tirait sur la manche de veston d’Obama au passage. Geste disgracieux et non protocolaire de petit mendiant. 

Néanmoins, ils n’étaient pas tous des fripouilles. Il existe quelques souvenirs historiques à ressasser où un président d’Haïti, par le passé, était reçu avec les fastes et les honneurs dus à son rang. Mais c’est très loin tout ça. 

Dans les années 50, la ville de New York avait salué l’un de nos dirigeants avec une pluie de confettis sur Broadway? Des balcons, des bureaux, ces paillettes multicolores pleuvaient au passage acclamé d’un nègre irradiant dans une Amérique raciste en 1955 : c’était le président Paul E. Magloire, en visite aux États-Unis.

  Dumarsais Estimé

Il en fut de même pour lui au Canada où le Premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, le présenta à ses députés au Parlement comme le chef d’État d’un pays à imiter. Haïti avait ébloui l’Occident avec l’Exposition universelle du Bicentenaire et le Barrage hydro-électrique de Péligre, ce que le Québec allait vraiment reproduire moins de dix années plus tard. Pour son retour à Port-au-Prince, la reine Élizabeth II a mis à sa disposition le porte-avions Triumph. C’était un chef d’État respecté et adulé. 

«Au cours de son bref exil à Paris, l’ex-président Estimé est allé assister à une représentation à la Comédie Française. Sans l’avertir, quelqu’un est monté sur la scène pour annoncer sa présence à l’assistance… Tout le monde s’est alors levé pour l’ovationner». Nos dirigeants ne furent pas tous des écorcheurs! Ces souvenirs semblent irréels. Ils représentent, en effet, la mémoire d’une époque révolue que s’amuse à revisiter une génération d’Haïtiens nostalgiques et tristes.

Président Roosevelt recut le président
Elie Lescot en 1943 à la Maison Blanche 

Ce qui va surprendre la jeunesse actuelle, Haïti a aussi connu des présidents honnêtes. Le plus célèbre d’entre eux fut le dénommé Élie Lescot. Avant de partir en exil pour le Canada en janvier 1956, «Lescot a remis à la junte militaire l’intégralité des 1,2 million de dollars de la cassette présidentielle». Et, pour son malheur, on a omis de lui payer sa pension. Il a vraiment connu, avec sa famille, la détresse et la faim au Québec, jusqu’à se résoudre à concevoir et à vendre des cravates sur la rue de Lorimier à Montréal. Haïti est le seul coin où l’on punit l’honnêteté! 

Aujourd’hui, le monde nous regarde de travers en murmurant. Sous les assauts de la corruption et de l’incompétence, l’île est méconnaissable. Alors, ne jouez pas à l’autruche quand les journaux du monde vous traitent de crapules, d’escrocs, de petits vicieux! 

Max Dorismond

 

Référence sur les présidents : « Une histoire populaire d’Haïti » de Charles Dupuy