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Friday, March 31, 2023

L’éternel mendiant finit toujours sous les quolibets et le mépris de la rue

L'éternel mendiant finit toujours sous les quolibets et le mépris de la rue

Par Max Dorismond

Quand je mentionne à certains camarades, qu’en diaspora, on se sent mal à l’aise sous l’éclosion des évènements douloureux qui labourent notre terre natale, ce n’est nullement une chimère. Nous souffrons réellement dans notre peau, nous souffrons dans notre âme, souvent, sans nul courage de nous protéger quand l’étranger nous place devant nos tares, nos déficiences et nos couardises. On aurait dit que les mots pour nous défendre avaient perdu de leur sens, de leur force, tant la stupeur nous subjuguait. 

Vendredi dernier, le Canada venait de déclarer qu’il ferait une aumône de 100 millions de dollars à Haïti. Déjà, les «P’tits transits», perclus d’arrogance, sablent le champagne. Allez les admirer dans les hôtels huppés, loin des barricades en train de se congratuler. Ils ont frappé le jackpot, le casino est ouvert. Toutefois, j’appréhendais la réaction du contribuable canadien. 

En effet, dans le Journal de Montréal, l’un des plus lus au Québec, le journaliste Loïc Tassé, d’entrée de jeu soutient avec condescendance, dans son édito, que : «L’argent qui y sera déversé sera en bonne partie détourné par les crapules qui sont à la tête d’Haïti…» 

Que répondre! Sans malice et sans nuances, le journaliste traite nos dirigeants de «crapules». Il introduit son texte rédhibitoire par une cinglante rebuffade à damner un saint. En fait, je prie Dieu pour qu’un voisin ne vienne me glisser cette indécence à l’oreille, car je serais d’une humeur massacrante quitte à m’excuser plus tard. 

Suite à une corruption débridée et innommable, nous sommes devenus la risée du monde entier. Tous les adjectifs ont été utilisés par nos moralistes pour décrire nos faiblesses et lutter contre les biais inconscients du mal en vue de nous rappeler à l’ordre et soulager la nation. Rien n’y fit! Les avertissements, le chaos appréhendé, ne dérangent aucun filou. Tous sont nés pour voler, piller, escamoter. Ils continuent sans vergogne, comme si demain n’existait pas! 

Les présidents Magloire et Eisenhower
et leurs épouses lors d'un diner d'honneur
à  Washington en 1955.                             

Haïti a tellement perdu de son prestige au niveau international que tous les chefs d’État le fuient. Aucune visite depuis des lustres. Tous connaissent les faiblesses de nos dirigeants. Avec leur mine patibulaire, ils se mettent toujours en position de quémandeur. Leurs courbettes traduisent tout haut ce qu’ils désirent tout bas. N’oublions pas celui qui tirait sur la manche de veston d’Obama au passage. Geste disgracieux et non protocolaire de petit mendiant. 

Néanmoins, ils n’étaient pas tous des fripouilles. Il existe quelques souvenirs historiques à ressasser où un président d’Haïti, par le passé, était reçu avec les fastes et les honneurs dus à son rang. Mais c’est très loin tout ça. 

Dans les années 50, la ville de New York avait salué l’un de nos dirigeants avec une pluie de confettis sur Broadway? Des balcons, des bureaux, ces paillettes multicolores pleuvaient au passage acclamé d’un nègre irradiant dans une Amérique raciste en 1955 : c’était le président Paul E. Magloire, en visite aux États-Unis.

  Dumarsais Estimé

Il en fut de même pour lui au Canada où le Premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, le présenta à ses députés au Parlement comme le chef d’État d’un pays à imiter. Haïti avait ébloui l’Occident avec l’Exposition universelle du Bicentenaire et le Barrage hydro-électrique de Péligre, ce que le Québec allait vraiment reproduire moins de dix années plus tard. Pour son retour à Port-au-Prince, la reine Élizabeth II a mis à sa disposition le porte-avions Triumph. C’était un chef d’État respecté et adulé. 

«Au cours de son bref exil à Paris, l’ex-président Estimé est allé assister à une représentation à la Comédie Française. Sans l’avertir, quelqu’un est monté sur la scène pour annoncer sa présence à l’assistance… Tout le monde s’est alors levé pour l’ovationner». Nos dirigeants ne furent pas tous des écorcheurs! Ces souvenirs semblent irréels. Ils représentent, en effet, la mémoire d’une époque révolue que s’amuse à revisiter une génération d’Haïtiens nostalgiques et tristes.

Président Roosevelt recut le président
Elie Lescot en 1943 à la Maison Blanche 

Ce qui va surprendre la jeunesse actuelle, Haïti a aussi connu des présidents honnêtes. Le plus célèbre d’entre eux fut le dénommé Élie Lescot. Avant de partir en exil pour le Canada en janvier 1956, «Lescot a remis à la junte militaire l’intégralité des 1,2 million de dollars de la cassette présidentielle». Et, pour son malheur, on a omis de lui payer sa pension. Il a vraiment connu, avec sa famille, la détresse et la faim au Québec, jusqu’à se résoudre à concevoir et à vendre des cravates sur la rue de Lorimier à Montréal. Haïti est le seul coin où l’on punit l’honnêteté! 

Aujourd’hui, le monde nous regarde de travers en murmurant. Sous les assauts de la corruption et de l’incompétence, l’île est méconnaissable. Alors, ne jouez pas à l’autruche quand les journaux du monde vous traitent de crapules, d’escrocs, de petits vicieux! 

Max Dorismond

 

Référence sur les présidents : « Une histoire populaire d’Haïti » de Charles Dupuy

Sunday, August 29, 2021

Le pont sur la Grand-Anse, bien trop jeune pour mourir


Par Mérès Weche

Après le roi Henri Christophe, grand civilisateur haïtien du XIXe siècle, qui nous dota de la noble citadelle du Cap-Haitien, le président Dumarsais Estimé nous a suffisamment montré le chemin de la fierté nationale, par des constructions assez imposantes pour soutenir la comparaison avec celles d’autres pays immensément riches. 

Ce n’est point du passéisme que de revenir à de telles réalisations, car c’est avec les matériaux du souvenir que les grandes nations construisent leur avenir, par le maintien des patrimoines et la transmission des valeurs. Nous avons de grandes brèches à colmater dans notre société, pour que les nouvelles générations haïtiennes, de l’intérieur et de l’extérieur, soient fières de leurs sources et ressources, ferments de l’identité nationale.

Patriote bâtisseur, à l’image d’Henri Christophe, le président Dumarsais Estimé, le plus estimé chef d’État haïtien de ces soixante-quinze dernières années, rêvait, dans la modernité, d’un futur de grandeur pour Haïti. En plus de ce superbe ouvrage d’art érigé sur la Grand-Anse, il rebâtit la ville de Belladère, pour une prestigieuse face à face avec la République voisine, sans oublier la Cité de l’exposition à Port-au-Prince où s’élevaient les pavillons des plus grands pays du monde, tels que l’Italie, la France et les États-Unis d’Amérique.  Cette merveille de bord-de-mer n’est plus l’ombre aujourd’hui de ce qu’elle fut, en comparaison avec le ``Malecon`` de Santo-Domingo, né plusieurs années plus tard. Mieux que ça, l’expo 1967, sur l’ile Sainte-Hélène à Montréal, dans le voisinage du pont Jacques Cartier, n’était même pas en chantier quand germa le ``Bicentenaire`` dans la pensée de l’illustre Dumarsais Estimé, site d’exposition universelle caractérisé par ses extraordinaires jets d’eau et de lumières. 

Les nouvelles générations d’Haïtiennes et d’Haïtiens du pays et de la diaspora doivent savoir d’où vient cette expression si galvaudée aujourd’hui d’Haïti ``perle des Antilles``. Le tourisme florissait à un point tel au pays que notre peinture primitive - pas nécessairement naïve - ornait les résidences de grands acteurs et actrices d’Hollywood, tels que Burt Lancaster, Charlton Heston, Gina Lollobrigida, Alain Delon, et plus encore, qui séjournaient respectivement à Ibo-Lélé, Oloffson, Castel-Haïti, pour ne citer que ces destinations hôtelières, jadis propices à une lune de miel de rêve. 

Jusque dans les années 70-80, nos superbes maisons gingerbread, à Pacaud, Bois-Verna et Bas-Peu-de-chose, attiraient les esthètes de partout, et c’étaient des modèles d’architecture que des profs en polytechnique prescrivaient à leurs étudiants pour des projets de sortie. Ceux de la République Dominicaine n’avaient, sans trop de frais, qu’à traverser la frontière. Aujourd’hui, c’est à l’inverse que ce voyage se fait, par absence de prise en charge publique de la formation   universitaire chez nous.

Le pont de réflexion que j’établis entre Haïti et d’autres pays peut paraitre illusoire aux yeux de certains, mais notre culture est si forte et notre passé si glorieux que nous ne saurions être un petit poucet sur l’échiquier des nations dont les idéologies ont façonné le Nouveau Monde. Champion des Droits de l’Homme, Haïti ne revendique point son ancienne dénomination ``touristique`` de ``perle des Antilles``- propre à un eldorado pour ``bronzés``-, mais bien son fier titre de ``lumière des nations``.  

À coté du Canada, pays bilingue, Haïti est la seule autre nation indépendante de ce genre en Amérique, ayant avec ce dernier le Français en partage.  Notre savoureuse langue créole et notre souche africaine nous distinguent culturellement du Québec, mais nos idiosyncrasies historiques se rapprochent sur bien des points. Et bien des ponts nous relient.   À l’exemple du pont Jacques Cartier qui fête cette année ses 90 ans, et qui se porte bien, nous ne devons point désespérer du pont Dumarsais Estimé, qui se porte mal à 75 ans. Et par rapport à celui de Brooklyn, construit en 1901, la même année que l’église Saint-Louis de Jérémie, ce pont sur la Grand-Anse est bien trop jeune pour mourir.   

Mérès Weche 


De haut en bas

Pont Dumarsais Estimé sur la Grand-Anse, Jérémie Haiti - 75 ans

Pont Jacques Cartier, Montréal Québec, Canada- 90 ans

Pont de New York, Brooklyn- 120 ans