Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

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Saturday, October 8, 2016

L’électrification de la ville de Saint-Marc

                                       Son histoire et sa petite histoire
Par L emarec Destin


Ce 8 octobre 2016 marque le soixantième anniversaire de l’électrification de la ville de Saint-Marc (8 octobre 1956- 8 octobre 2016). Pour les Saint-Marcois qui avaient vécu cette inoubliable journée de bonheur indicible, cette inauguration revêtait le caractère d’une véritable apothéose, une sorte d’assouvissement sublime, indéfinissable, qu’aucun autre événement, avant celui-ci, ne leur avait jamais communiqué.

Place Philippe Guerrier de saint-Marc
Ce qui se passait ce jour-là et durant les dernières semaines précédant l’inauguration dépassait largement la seule électrification de la ville. Ce n’était pas, pour la population, une simple question d’électricité qui se réglait. Pardon… Électrification, oui! Mais il s’agissait surtout et avant tout d’une affaire d’équité, de statut, ou mieux encore d’une question de «symbole de statut» d’une cité dont les habitants s’estimaient depuis trop longtemps victimes de décision inique de la part de Port-au-Prince, dans la distribution au pays de certaines commodités comme l’électricité par exemple. Pourquoi toujours les autres et jamais nous, se demandait-on? En tout cas, c’était le genre de discours qu’on entendait partout et continuellement au cours des années 50 à propos de l’électricité pour laquelle on  faisait toujours à la ville «Filalang». Suppositions, réalité, ego collectif blessé ou paranoïa? Quoi qu’il en soit, ce lourd sentiment d’injustice porté par la population se transformait, au fil du temps, en une sorte d’obsession quasi maladive ne pouvant trouver remède que dans l’atteinte de l’objectif : l’électrification de la ville.

Ainsi, l’histoire qui se dégage de cette marche passionnée vers «la lumière» mérite d’être racontée, à l’occasion du soixantième anniversaire de son aboutissement. Tout compte fait, le 8 octobre 1956 symbolisait à la fois la fin d’un long cauchemar et la concrétisation d’un rêve obsessionnellement entretenu. Il représentait également la fin d’une inlassable quête collective d’une «reconnaissance de statut» jonchée de déceptions, de découragement, de «rendez-vous manqués», imaginaires ou réels et de reprises de souffle difficiles.

En effet, la saga de l’électricité à Saint-Marc remonte au moins à la fin du 19e siècle au moment où certaines villes du pays commençaient à être électrifiées. Une information tirée du livre de Daniel Supplice sur les personnalités politiques d’Haïti nous apprend que l’industriel saint-marcois, Jean-Baptiste Estime dit Estime Jeune, qui fut respectivement député de Saint-Marc et sénateur de l’Artibonite aux 20e, 21e et 22e législatures, obtint par contrat avec l’État haïtien, en date du 10 septembre 1894, l’exclusivité de l’exploitation de l’éclairage électrique de la ville de Saint-Marc. (1)  La mort subite du président Florvil Hyppolite, survenue le 24 mars 1896, mit sans doute fin au projet, dans une Haïti où rares sont les chefs d’État qui reconduisent les programmes de leurs prédécesseurs. Amèrement déçue, la ville a repris son bâton de pèlerin en espérant, dans un avenir rapproché, d’autres considérations du genre.
Hôte de Ville de Saint-Marc
Plus tard, le gouvernement du président Sudre Dartiguenave (1915-1922) fera naître à nouveau de grands espoirs par la mise en œuvre à Saint-Marc de grands travaux d’infrastructure : la construction du marché public(Place Dartiguenave) comprenant les Halles, les deux boucheries, l’abattoir, des caniveaux avec système d’évacuation des eaux usées ainsi que le percement d’une nouvelle route, l’Avenue Fleurenceau, communément appelée «Chemin neuf»(2), sans compter l’instauration du Service d’Hygiène sur des bases modernes. Tout au cours des travaux, de fortes rumeurs laissaient accroire que l’électrification de la ville faisait partie d’un plan d’ensemble. Malheureusement, le gouvernement de Dartiguenave n’avait jamais eu pareil projet dans son programme(3). Déception une nouvelle fois! Mais le découragement n’allait pas jusqu’à l’abattement. La population et les notables parmi les plus entreprenants se ressaisirent.

Hôtel La Colline (Saint-Marc)
Par la suite, le Conseil d’État qui élit, le 10 avril 1922, le citoyen Louis Borno, fit voter le 26 juin 1922«une loi autorisant un emprunt de quarante millions de dollars». Le but de cet emprunt était, entre autres, «…de financer les efforts qui allaient être entrepris pour orienter la République d’Haïti dans la voie des progrès matériels»(4). C’est donc dans ce contexte que furent exécutés à Saint-Marc un grand nombre de travaux d’utilité publique comme : la construction de la Place publique Philippe Guerrier, celle du dispensaire de la ville, ancêtre de l’hôpital Saint-Nicolas, des bâtiments du Service des Douanes et de son unité administrative, etc. À nouveau, la machine à rumeurs s’emballait à propos d’un projet d’électrification de la ville inscrit au programme d’infrastructures du président Borno, racontaient des contemporains. Était-ce l’œuvre de fumistes qui se targuaient d’être des gens bien informés des réalités politiques du pays? Au bout du compte, la loi de 1922 avait ainsi créé des attentes excessives au pays et dans la foulée, la population saint-marcoise supputait ses chances, en se convainquant, d’obtenir l’objet convoité. Or, il n’en fut rien.

La déception fut alors grande et ressentie comme une injustice, d’autant que plusieurs autres villes comme Port-au-Prince, Jacmel, Petit-Goâve, Cayes, Jérémie, Gonaïves, Cap-Haïtien, etc., avaient longtemps déjà été électrifiées. De plus, certaines localités plus petites, et en superficie et en population, le furent aussi avant Saint-Marc. De plus en plus de gens, préoccupés par la question, étaient convaincus du fait qu’au centre du dispositif d’État de la prise de décision à Port-au-Prince, Saint-Marc n’avait pas de «poids lourds, nou absan, nou pa gen mou’n pou plede kòz nou»(5)

L’heure de vérité approche                                        
De longues années d’attente se sont écoulées. Entre-temps d’autres villes comme Port-de-Paix par exemple, s’affichèrent au tableau des gagnants de la loterie de l’éclairage électrique. Et… le 6 décembre 1950, Paul Eugène Magloire accéda au pouvoir. Dès son envol, son gouvernement conçut un Plan quinquennal (1er octobre 1951 au 30 septembre 1956)(6). Celui-ci «prévoyait, entre autres, dans le train de travaux d’urbanisme projetés, l’électrification de certaines villes«(7). Il était donc permis d’espérer. Dans cette conjoncture particulière, les astres semblent avoir été alignés pour que cette fois-ci soit la bonne. Des autorités de la ville, certains notables et des personnalités en vue à Saint-Marc proches du pouvoir, des représentants du peuple à Port-au-Prince, mirent tout leur poids dans la balance en se mobilisant pour« la cause». Ils décidèrent de jouer à fond l’instrument politique pour que Saint-Marc reçoive sa juste part des «Grands travaux» édictés par le Plan quinquennal dont le président Magloire dévoila quelques grandes lignes dans son discours-programme livré au Cap-Haïtien le 11 mars 1951(8). Les gens étaient confiants et optimistes. On répète souvent, c’est très vraisemblable, que les frères Jumelle (Ducasse et Clément) surtout, alors ministres, poussaient très fort en ce sens compte tenu de «ce qui se dessinait dans un horizon rapproché». Pour faire une histoire courte, peu de temps après, le ministère des Travaux publics était saisi du projet. En plus de l’électricité, la ville bénéficia de deux autres grands projets : un nouvel édifice du Service des télégraphes et l’École Antoinette Dessalines, reconnue pour dispenser une éducation de qualité aux jeunes filles.                                        
L’Affaire est dans l’sac
D’entrée, disons tout de go que c’est M. Raoul Saint-Lô qui était l’ingénieur en charge du projet d’électrification. Un projet qu’il réalisa, disait-on, avec la compétence d’un professionnel accompli. La construction de la future usine électrique se déroula rondement et simultanément avec  celles des autres. Ensuite, l’arrivée en ville de plusieurs centaines de poteaux, le creusage des trous, les travaux de fixation de ces poteaux au sol, de tension des fils électriques et de pose de réverbères et d’ampoules se déroulèrent très bien et même en mode accéléré. Il fallait faire vite, car le régime Magloire n’avait plus que quelques mois à courir encore. Tout le monde connaît le sort réservé aux projets non complétés à temps avant la fin d’un mandat présidentiel dans notre pays. Entre-temps, l’usine et ses dépendances étaient complètement achevées. Et finalement en semaine et en plein jour arrivèrent, au siège de l’usine, les quatre génératrices géantes de marque FAIRBANK MORS, dans une opération de visibilité exceptionnelle. Les autorités de Port-au-Prince et de Saint-Marc le voulurent ainsi. Politique oblige!

Coup de théâtre                                               
Tout était fin prêt pour l’inauguration. Mais on devait procéder à des essais pour vérifier l’efficacité et la fiabilité du produit fini. Alors en pleine nuit, sans avertissement aucun, la belle lumière blanche jaillit dans tout son éclat sous les réverbères. Ce fut le délire partout en ville! Les portes s’ouvraient, les gens envahissaient les rues dans un vacarme indescriptible. On entendait : Leve, leve, parete  nan kaban’n, Yo bay li, Yo bay li, Anmwe-e, Anmwe-e. Nou fout pran yo ! Nou fout pran yo fwa sa-a! Quelques personnes folles de joie disaient même;«Mwen mèt mouri kounie-a». L’excitation était au paroxysme. C’était indescriptible, inimaginable. On s’attardait longtemps dans les rues, même après que les lumières eurent été éteintes devisant sur la portée et l’importance de cette réalisation pour l’ego des Saint-Marcois, car on nous le lançait souvent en pleine face:« Senmak pa gen limiè» et tout ce qui vient avec. Ce ne fut jamais un compliment.

La journée du 8 octobre 1956                                            
Quelques semaines plus tard, après la rentrée scolaire d’octobre, suivie de la traditionnelle messe du Saint-Esprit, soit le 8 octobre 1956, tout était fermé pour la circonstance : écoles, services publics, magasins, etc. Toutes les rues étaient décorées aux couleurs nationales pour la circonstance. C’était le grand jour tant attendu, celui de l’inauguration. Ce matin-là, très tôt, le président Paul Eugène Magloire, accompagné de son cabinet ministériel au complet et de tout le gratin politique de Port-au-Prince, se présenta à l’entrée Nord de la ville sous un Arc de triomphe commandé par l’inoubliable Magistrat Phèn( Stéphen Léonard). Le président vint inaugurer ce jour-là, non pas une seule réalisation mais bien trois. Il est à noter à ce propos que, mis à part les grands travaux d’utilité publique réalisés dans la ville par les gouvernements Dartiguenave et Borno, il faudrait remonter loin dans l’histoire de la ville avant d’y trouver en simultanéité une triple action gouvernementale d’envergure, en termes de travaux d’infrastructure. En effet, le chef de l’État inaugura le même jour le Service des télégraphes qui n’a jamais pris son envol, même si tous les équipements (modernes pour l’époque) étaient déjà sur place, ensuite l’École Antoinette Dessalines et tard dans l’après-midi, au crépuscule, ce fut le tour de l’usine électrique. Il est utile de rappeler, pour l’histoire, que l’électrification de la ville survint exactement deux mois avant la chute de Magloire et seulement huit jours après la date officielle d’expiration du Plan quinquennal, prévue au 30 septembre 1956. Situation qui fait dire que c’est à l’arraché et in extremis que la ville obtint son électricité.

Conclusion                                                   
Le 8 octobre 2016 devrait en principe représenter l’une des dates importantes dans l’histoire de la ville, en raison de la charge émotive qu’elle charriait pour des dizaines de milliers de Saint-Marcois (population de la ville à l’époque). Ce fut, à n’en pas douter, la concrétisation d’un grand rêve qui n’avait pas de prix pour tous ceux qui l’avaient vécu. Il est malheureux, très malheureux que cette «belle réalisation», pour tout ce qu’elle symbolisait, soit ternie par les longues années ponctuées de coupures sauvages de courant, de noirceur imposée à la population, souvent pour de très longues périodes. Ceux et celles qui s’étaient battus pendant des années avec acharnement et détermination pour l’obtenir pour la ville doivent se retourner plusieurs fois dans leur tombe. Je désire simplement par ce texte faire un rappel de cette date significative, un grand moment dans l’histoire de la ville, non pas pour fêter . . . l’électricité. Ce n’est pas possible dans ces conditions. Au demeurant, je ne suis même pas sûr que les Saint-Marcois ne connaîtront pas le «Black out» le 8 octobre prochain, jour du soixantième anniversaire de l’éclairage électrique de la ville. Aussi, nous n’allons pas conclure ce texte sans mentionner les noms suivants : Messieurs Roland Éluma et Lewis D’Méza, respectivement chef des opérations électriques et Directeur général qui, en dépit des contextes difficiles et contraintes de toutes sortes, avaient fait de leur mieux pour fournir à la population le service auquel elle avait droit au cours de leur passage dans la compagnie.

Notes et références :                                          
1 Supplice, Daniel, Dictionnaire biographique des personnalités politiques de la République d’Haïti, Imprimerie         Lanno, 2001, p.337.
2 Destin, Lemarec, La ville de Saint-Marc, histoire, économie, politique et société : des origines à 1971,Les éditions    DAMI, Montréal, 2011,pp.297-298.
3 Ibid., p. 298.
4 Dorsainvil, J. C., Histoire d’Haïti, Cours supérieur, éd. Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1934, p. 294.
5 «Nous n’avons pas de représentants de premier plan pour porter nos revendications et faire valoir nos droits, là où les grandes décisions se prennent.»
6 Dorsainvil, J. C., op. cit., p. 301.
7 Destin, Lemarec, op., p. 298.
8 Bernadin, Raymond, Général Paul Eugène Magloire. Une biographie politique, Éd. Du CIDHICA, 
   Montréal, 2000, p. 117.


Par Lemarec Destin

Monday, March 14, 2016

Rétrospective sur le tremblement de terre de 1842 au Cap-Haïtien (Haïti)

Une tranche d'histoire d'Haïti - (L'événement de 1842) 
Par Julmiste Manius 
Entrée principale de la ville du Cap-Haïtien
Le samedi 7 mai 1842, un violent tremblement de terre que l'on considère comme la plus grande catastrophe naturelle de son histoire frappait la République d'Haïti. Ressenti dans presque toutes les parties de l'île, cet épouvantable séisme allait détruire toutes les villes de sa côte atlantique et anéantir en un moment des agglomérations comme le Môle Saint-Nicolas, Port-de-Paix et Fort-Liberté. Les secousses, qui durèrent environ six minutes, firent également des dégâts à Port-au-Prince, à Saint-Marc et aux Gonaïves, mais la ville la plus touchée du pays sera le Cap-Haïtien, l'ancienne capitale de Saint-Domingue qui, d'un seul coup, fut réduit en cendres. C'était alors une cité florissante qui prospérait par son négoce maritime, une ville pleine de vie et de mouvement dominée par une classe de grands planteurs opulents et par un non moins fastueuse bourgeoisie d'affaires.

Juste avant la catastrophe, le Cap était encore considéré, avec New Orléans et Québec, comme l'un des trois principaux centres commerciaux et culturels de l'Amérique francophone.

Les images  rétrospectives du tremblement de terre de 1842 au Cap-Haïtien (Haïti 


La ville n'est pas grande mais elle est très bien tracée,
                     
John Candler, l'auteur d'un Brief notices of Hayti, un ouvrage publié peu de temps avant la destruction de la ville, rapporte que le Cap lui paraissait assez semblable à Saint-Pierre de la Martinique avec 27 rues orientées d'est en ouest et coupées à angle droit par 19 autres allant du nord au sud. Candler décrit aussi les maisons, d'immenses bâtisses dont les rez-de-chaussé sont occupés par des commerces, des étables ou des entrepôts alors que les familles résident dans les deux ou trois étages supérieurs. John Candler Brief notices of Hayti, un ouvrage publié peu de temps avant la destruction de la ville.

Dans ses Mémoires encore inédits, mais dont quelques extraits ont été publiés en 1942 grâce aux soins de son neveu, M. Elie Lambert, l'écrivain et homme d'État haïtien, Demesvar Delorme, un témoin direct de la catastrophe, parle du Cap comme d'une «ville de politesse, de manières recherchées, quintessenciées même, raffolant du roman, du chevaleresque, aimant les épiques récits de galantes aventures, comme l'Espagne de Cervantès».

Le Paris de Saint-Domingue
L'église de Milot, détruite elle aussi par le tremble
ment de terre a été restaurée vers les années 30  
                                                                      
Même après la chute du royaume de Christophe, le Cap-Haïtien qui disputait encore à Port-au-Prince l'hégémonie financière et intellectuelle d'Haïti, ne le cédera vraiment à sa rivale qu'après le tremblement de terre de 1842. En un moment, cette ravissante cité de pierre avec ses édifices, ses belles demeures, ses vastes entrepôts, ses riches commerces et tous ses superbes monuments coloniaux qui en faisaient le Paris de Saint-Domingue, (si finement décrit par Victor Hugo dans Bug-Jargal) se trouvèrent anéantis. On estime généralement à cinq mille le nombre des victimes ensevelis sous les décombres, soit presque la moitié de la population de la ville.

Demesvar Delorme
Demesvar Delorme jouait aux billes avec son frère, lorsqu'il remarqua que certains des soldats qui défilaient lors de la parade du samedi trébuchaient et tombaient de façon assez grotesque. «Un bruit sourd, nous dit-il, un grondement lointain, lugubre, comme sortant d'un gouffre profond se fait entendre du côté de l'est. [...] Nous chancelons, mon frère et moi tombons aussi. Le mur de la caserne au nord s'ébranle et tombe presque en même temps que nous. [...] Le clocher de la cathédrale que j'avais en face se mit à balancer dans l'air, les cloches sonnant à route volée en carillon sans rythme, sinistre, un glas horrible. Le clocher s'écroule, les parties hautes les premières. Puis l'église s'abat, et toutes les maisons environnantes, et toutes les maisons que je voyais, et enfin la ville entière. Tout cela avec un bruit sans nom, grondant au milieu d'une buée épaisse sortie des murailles brisées et qui s'épaississent de plus en plus était devenu un nuage noir, lugubre, comme ceux des grosses tempête sur mer, et bientôt sillonnée comme eux de lueurs rouges, ardentes, agitées en tous les sens».

La cathédrale Notre Dame a été restaurée en 1942,
cent ans après son écroulement sous le gouverne-  
ment d'Elie Lescot.                                                   
Après la catastrophe, Delorme nous dit comment il se rendit en vitesse chez ses parents où l'on commençait à peine à se réjouir du fait que personne n'avait péri, lorsqu'un de ses oncles maternels vint aux nouvelles avec ses vêtements maculés de sang. L'oncle s'empressa de leur expliquer qu'il s'agissait du sang d'une infortunée marchande du marché communal qu'il venait d'aider à dégager des décombres après qu'elle eut reçu une poutre sur les jambes. Peu après, tous les membres de la famine Delorme se rendaient au Champ-de-Mars. C'est sur cette grande place ou cinquante ans auparavant Sonthonax proclamait la liberté des esclaves de Saint-Domingue qu' ils passèrent la nuit à la belle étoile pendant que les incendies faisaient rougeoyer la ville tout autour d'eux. En effet, comme le séisme était survenu à l'heure où l'on préparait le repas du soir, les feux de cuisine n'avaient pas tardé à transformer les ruines en un immense brasier.

La population, épouvantée par les répliques intermittentes qui durèrent au-delà d'un mois, ne dormait plus que dans la rue, sur les places publiques ou encore dans l'édifice miraculeusement épargné abritant l'ancien opéra royal de Christophe. (Aujourd'hui loge maçonnique l'Haïtienne). Le petit Demesvar, il était alors âgé de 11 ans, nous dit qu'à son réveil, au lendemain du cataclysme, il vit arriver le gérant de l'habitation de ses parents sur un cabrouet tiré par des bœufs. Il venait les chercher dans cet équipage pour les conduire avec armes et bagages à la campagne ou ils allaient vivre désormais.

L'événement
Les vestiges du palais de Sans-Souci sévèrement
endommagé par le tremblement de terre de 1842 
Le Cap-Haïtien porte aujourd'hui encore les nombreux stigmates de cet affreux tremblement de terre que par euphémisme, ses habitants appelleront «l'événement». La cathédrale du Cap, un imposant édifice de style néo-classique, ne sera entièrement restaurée que cent ans après son écroulement, en 1942, sous le gouvernement d'Elie Lescot. Le séisme n'épargna pas la Citadelle et infligea des dommages irrémédiables au palais de Sans-Souci, dont la chapelle sera cependant fidèlement reconstruite sous l'administration de Stenio Vincent. Au fait, tout le patrimoine bâti de la ville a été anéanti au moment du tremblement de terre de 1842 et le Cap contemporain n'est que la reproduction architecturale du premier.

Aucune de ces imposantes résidences de deux ou trois étages n'ont résisté à la force du séisme et la nouvelle ville a été construite sur l'épaisse couche de gravats de l'ancienne. Signalons que la ville coloniale avait été édifiée avec l'ardoise, la tuile, la pierre de taille, le granit ainsi que d'autres matériaux nobles arrivant de France, plus particulièrement des environs de Nantes et de La Rochelle. Il va sans dire que des fouilles archéologiques seraient extrêmement instructives sur l'aspect matériel de la cité détruite et du mode de vie de ses habitants.

La ville se trouve sur la côte ouest de la baie du 
Cap-Haïtien, à l'embouchure de la rivière Haut-du
-Cap et est dominée par le morne Jean qui culmine
à 718 mètre d'altitude. (Cliquez pour agrandir)    
Pour en revenir au désastre de 1842, il n'est peut-être pas inutile de rappeler que les Capois affrontèrent seuls toutes ces grandes épreuves morales et matérielles qui les accablaient. Après «l'événement» en effet, aucun secours ne fut organisé par les autorités haïtiennes et aucune assistance ne parvint non plus de l'étranger. Il faudra attendre 1844, pour que le gouvernement haïtien, après une visite du président Philippe Guerrier, accorde cinquante mille gourdes à la ville qui serviront à reconstruire le quai et à déblayer les rues de leurs décombres. Pendant tout le XIXème siècle et au-delà, la ville restera parsemée de ruines familièrement appelées «masures» ou «cailles boulés», vestige de la catastrophe de 1842.
  
Ce n'est que vingt-cinq ans plus tard qu'une nouvelle prospérité allait permettre la lente reconstruction du Cap, mais en 1842, Haïti perdait sa deuxième ville en importance, une ville brillante, un centre économique florissant qu'elle ne retrouvera peut-être jamais tout à fait.

Vingt-cinq ans plus tard Haïti perdait sa deuxième ville en importance

Vue panoramique de la ville du Cap, Au premier plan le 
centre-ville et la cathédrale. Sur la droite, la ville se pro
longe vers la barrière bouteille. Une partie de l'aéroport
 est visible au fond.                                                  
Selon la tradition, le président Jean-Pierre Boyer, en apprenant la nouvelle du désastre aurait déclaré à son entourage: «Enfin! Ce nid de conspirateurs a cessé d'exister!» Signalons par ailleurs que, par crainte d'épidémie, le Cap fut mis en quarantaine. Tout son trafic maritime fut détourné vers la ville des Gonaïves qui connut depuis un tel essor qu'elle est devenue aujourd'hui la quatrième en importance de la République d'Haïti.

Parmi les nombreuses victimes du terrible tremblement de terre de 1842 on compte le célèbre poète et journaliste Jules-Solime Milscent, le fondateur de L'Abeille Haytienne, la première revue littéraire et politique d'Haïti. Fils d'un colon et d'une négresse libre, il était né en 1778 à la Grande Rivière du Nord.

Une adaptation de Haïti Connexion Culture


Quelques images de la ville du Cap-Haïtien
avec ses maisons  de type colonial
L'ancienne capitale économique de Saint-Domingue, alors appelée Cap-Français, a gardé sa physionomie avec ses rues tirées au cordeau, ses belles demeures pour beaucoup reconstruites après 1842.





La Citadelle La Ferrière de Milot est un ouvrage militaire construit au début du XIXe siècle en Haïti par Henri Christophe. C'est la plus grande forteresse des Caraïbes : à 900 mètres d'altitude, elle se trouve à 15 km au sud de Cap-Haïtien, dans le département du Nord d'Haïti.
La forteresse est construite après l'indépendance en 1804 pour défendre la partie nord de l'île d'Haïti contre un éventuel retour des Français. 20 000 personnes participent aux travaux de construction qui durent quatorze années. Il est à noter que 2000 de ces travailleurs périssent au cours de la construction. Ce « sang mélangé au mortier de l'édifice » est la cause de la solidité de la Citadelle, selon les guides touristiques Haïtiens.
Les bâtiments ont été en partie détruits par le tremblement de terre de 1842. Le Parc national historique - Citadelle, Sans Souci, Ramiers est classé au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1982. Des travaux de reconstruction, menés par l'Institut de sauvegarde du patrimoine national (ISPAN) ont permis de sauvegarder des éléments de cet ensemble.
Une plaque a été déposée vers 1990 pour rappeler aux Haïtiens visitant ce lieu que le roi Henri Ier, qui s'était suicidé le 8 novembre 1820 au palais de Sans-Souci, a été enterré en sa Citadelle. Ce lieu a une valeur patriotique importante aux yeux des Haïtiens.




Labadie est la plus grande et la plus belle station balnéaire du pays. Très réputée pour ses activités nautiques, pour les croisiéristes du monde entier. Cette station touristique est louée à la Royal Caribbean International par l'État haïtien depuis 1985. Royal Caribbean International fournit ainsi la plus grande contribution aux revenus touristiques d'Haïti depuis 1986, employant 300 locaux, et permettant à 200 autres de vendre leurs produits sur le site. Elle paye à l'État haïtien 6 USD par touriste. Le nom de Labadie vient du marquis de La Badie qui était propriétaire des lieux au XVIIIe siècle




Dans une petite crique, en face du village, se trouve un petit hôtel peu fréquenté. On peut y passer la journée, manger du poisson grillé ou de la langouste et se prélasser sur la plage. Si l’on désire aller visiter le village, il suffit de héler un bateau taxi.








Thursday, February 25, 2016

La ville de Saint-Marc et la marche du temps (Deuxième partie)

Saint-Marc... Aujourd'hui                                           
Un état des lieux 
Place Philippe Guerrier
Aujourd'hui, la ville craque sous toutes ses coutures. On n'y trouve aucune parcelle de terrain qui ne soit pas déjà squattée. La pression du nombre est on ne peut plus forte car les nouveaux arrivants déferlent régulièrement sur Saint-Marc à une cadence résolument soutenue. Et si l'on en croit les résidants, chaque crise naturelle, calamité,  appréhendée ou survenue effectivement ailleurs au pays (cyclone, inondation ou secousse sismique) suffit pour déclencher en direction de Saint-Marc une migration intérieure assez significative. C'est à se demander si la ville, malgré ses malheurs, n'est pas victime de ses succès d'antan sur le plan économique et de l'emploi. 

Et pour ajouter à son «heureux problème», l'éminent sismologue français Éric Calin, n'avait-il pas déclaré, dans la foulée du tremblement de terre  de janvier 2010 que «la ville de Saint-Marc est située dans la zone la plus sécuritaire en matière d'aléas sismiques en Haïti»? Pour des gens traumatisés par les horreurs de cette hécatombe et cherchant la sécurité, c'est du violon à leur oreille. Et le vase se remplit ainsi, exerçant de plus en plus de pressions sur le territoire urbain.

Étendue sur 545 km et avec environ 400 000 habitants
 Saint Marc est à 5 km de la région de la Côte des Ar-  
 cadins.                                                                    

Changeons de registre. La ville de Saint-Marc,  de  par sa configuration historique, n'est pas capable de recevoir autant de monde sur son territoire. L'absence de mesures adéquates étatiques et municipales complique la situation. À bien regarder, l'aire urbaine telle que nous le montre le plan de la ville, datant de 1785, n'a que peu changé depuis. La  petite ville de 9401 habitants d'après le recensement de 1950(8) a connu à partir des années 1970 une forte croissance démographique. Par la suite, au fil des décennies, la population s'est accrue de façon exponentielle avec une intensité variable selon les conjonctures, entraînant dans ses multiples conséquences une grave pénurie de logements. 

En l'absence de recensement récent, virevoltent  dans les conversations plusieurs estimations de la population de la ville qui nous paraissent assez  fantaisistes. Pour la circonstance, nous avons  plutôt choisi  celle de 400 000 habitants avancée par Rosmy  Parady  Millien ( in Zoom sur Saint-Marc, 16 mars 2013) l'estimant plus plausible.  Comment alors résister à cette force mouvante et toujours en progression?  Sous la pression de celle-ci, les parois de «la ville historique» éclatent, en même temps que se produit une implosion,  dispersant en tous sens cet imposant trop-plein de personnes vers la périphérie d'abord, ensuite vers les mornes et les hauteurs. L'étalement urbain s'accélère donc à un rythme débridé, se révélant à la fois agressif, désordonné et conquérant dans son déploiement. Levez la tête et regardez, entre autres, en direction du Morne La Vigie et du Morne Calvaire et vous vous rendrez compte que des «favelas», à l'instar de celles du Brésil, s'y implantent, offrant à la vue un spectacle dont on pourrait se passer.  

Par ailleurs, une autre situation qui horripile  les Saint-Marcois, les visiteurs et les  piétons, c'est l'extrême dangerosité de ses rues. Depuis plusieurs années déjà, celles-ci s'ajoutent à la liste des ennemis de leurs usagers car les meutes de motocyclettes et de bicyclettes  qui s'y affrontent quotidiennement dans les deux sens et dans tous les sens réduisent considérablement  l'espace individuel de mouvement  sécuritaire de ces derniers. Sans compter la présence de camions imposants  et des voitures avec lesquels l'infortuné piéton doit partager la chaussée, au risque continuel de mettre en danger son intégrité physique.

Parc Levelt de Saint-Marc
Mais le plus grave des dangers, et de loin le plus gros, qui guette la ville pour les prochaines années, c'est la réduction des surfaces cultivables. Le béton mène la vie dure aux terres agricoles. La plupart des beaux et verdoyants «jardins» que l'on connaissait autrefois, les champs de canne à sucre, de bananes, de patates, de maïs, etc. se trouvant en périphérie de la ville et au-delà de celle-ci  ont longtemps été lotis, vendus ou mis à la disposition d'éventuels acheteurs pour la construction  de maisons, d'imposantes maisons le plus souvent. Ainsi, la spéculation foncière roule  à plein régime, sans considération de «ni tè sèch,  ni de tè wouze». Propriétaires, acheteurs et intermédiaires de tout acabit participent activement à ce marché lucratif dans une sorte de vide réglementaire, de semblant d'absence  de normes, ou de mépris délibéré de ceux-ci. Selon des renseignements dignes de foi, de telles normes existent. C'est leur application . . . stricte qui n'est pas au rendez-vous. Pendant ce temps, les surfaces cultivables s'amenuisent.  

Dès que l'on parle de maïs mou
lu, Saint-Marc est sur toutes les
lèvres.                                    
L'insécurité alimentaire (la rareté alimentaire) de toute la population arrivera plus vite qu'on ne le pense, si l'on continue à ce rythme effréné de couvrir de béton les terres arables, les surfaces agricoles disponibles de la région. Il est absolument primordial et même vital  d'enrayer cet inimaginable gâchis  pendant qu'il est encore temps, bien que d'irréparables dégâts aient déjà été causés à ce chapitre. Qu'on se rappelle ceci: le béton ne produit pas de vivres alimentaires, le béton  ne donne pas à manger! Un «zonage agricole» ou son renforcement  s'impose avant qu'il ne soit trop tard. Seul un maire énergique, doté de vision, qui n'a pas froid aux yeux, intègre, entouré d'assesseurs tout aussi intègres, peut se colleter à cette tâche de mettre de l'ordre dans ce dossier d'extrême importance pour les lendemains de la ville. Ce sera un travail de longue haleine.

Pour ne pas conclure
Est-il possible de conclure sur l'histoire d'une ville qui continuera inexorablement son voyage  dans le temps? Impossible! En revanche, nous nous contenterons simplement de rappeler que Saint-Marc est aujourd'hui une ville densément peuplée, aux prises  avec de profondes transformations et de mutations de toute nature mais qui se prépare, en dépit de tout,  à célébrer son 300e anniversaire de fondation le 25 avril prochain. Jamais dans son histoire, elle n'avait connu, autant qu'aujourd'hui, de bouleversements aussi significatifs  sur le plan physique, structurel, social, résidentiel, culturel et démographique. Les villes, comme les humains, sont appelées à grandir, à changer de taille, à évoluer avec le temps. 

Le club Indigo sur la côte des Arcadins à
5 kilomètres de la ville de Saint-Marc.   
Mais ces évolutions ne doivent pas s'autoréguler. Il appartient donc aux gestionnaires, c'est-à-dire les élus, de concevoir des politiques qui répondent aux exigences modernes d'urbanisme et de la fourniture de services adéquats à la population. Les groupes de citoyens, les notables, les organisations citoyennes sont tout autant concernés  par cette prise en charge. Mais en dépit de tout, les Saint-Marcois adorent leur ville d'une passion maladive et ne la troqueraient pour aucune autre. C'est ce qui est nettement rassurant dans ce contexte particulier de transition. Toutefois,  nous souhaitons ardemment que le 300e anniversaire  soit un nouveau départ pour la ville  et que sa célébration soit aux dimensions de l'événement.

Sources et Références
1 Métellus, Jean, Haïti une nation pathétique, Maisonneuve & Larose, Paris, 2003, p. 92.
* Pour les détails, Cf. le livre suivant, aux pages 39-40-41-42.
2 Destin, Lemarec, La ville de Saint-Marc, histoire, économie, politique et société, des origines à 1971, Les Éditions DAMI, Montréal, mai 2011.
3 Ibid., p. 42.
4 Maubant, Christiane, «le traité de«traite» de Stanislas Foäche, du Havre, Historia, No 80, nov.,-déc., 2002.
5 Fouchard, Jean, Les marrons du syllabaire, Éd. Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1953, p. 99.
6 Thésée, Françoise, «Répartition par paroisses des habitations en sucreries, indigoteries, cotonneries, caféteries, dans le quartier de Saint-Marc», d'après Moreau de Saint-Méry, Paris, 1958, tome II, p. 47., In Négociants bordelais et colons de Saint-Domingue, Société française d'Histoire d'Outre-Mer, Paris, 1972.
7 Auguste, B.,Marcel, La République d'Haïti et la Deuxième Guerre mondiale, Imp.,AGMV, Cap-Saint-Ignace, 1988, p. 152.
8 I.H.S., Analyse de quelques indicateurs démographiques tirés des recensements de 1950, 1971, 1975 et 1982, p. 8. 

      Par Lemarec Destin
Lemarec Destin



Une adaptation de Haïti Connexion Culture


Monday, February 22, 2016

La ville de Saint-Marc et la marche du temps (1ère partie)

Par Lemarec Destin lemarec_dest@yahoo.ca   
L'une des entrées de la ville de Saint-Marc
Depuis le temps qu'on en parle, ça y est maintenant! Poursuivant inlassablement son long voyage à travers le temps, la ville de Saint-Marc vient d'emprunter, au début de l'année 2016, la dernière ligne droite qui devra la conduire, le 25 avril prochain, au 300e anniversaire de sa fondation entreprise  pendant la période coloniale. Puisqu'elle en est issue, il me paraît utile d'effectuer un saut dans le passé, à l'époque pionnière (deuxième mouture) afin de revisiter le contexte dans lequel la ville a pris naissance et, au premier abord, dégager de la gangue d'oralité qui les enveloppe deux éléments fondamentaux fortement emblématiques de la naissance et de la personnalité de la ville: sa date de fondation et son nom. 

La cathédrale de Saint-Marc qui fête
son saint-patron chaque 25 avril....

 
Malheureusement, on remarque quand on s'y intéresse que ces deux éléments essentiels peinent à se sortir de ce magma de légendes dans lequel ils sont trop longtemps enfouis. Mais grâce aux recherches entreprises par des passionnés, grâce aux archives, grâce aux documents d'époque et de l'histoire comparative, des chercheurs et historiens chevronnés ont réussi à «restituer l'histoire réelle» aux différents publics. C'est ainsi que d'«admirables trésors de connaissance», insoupçonnés, ont été découverts  et publiés dans des textes et ouvrages  de grande diffusion pour le plus grand bien de tous, incluant les Saint-Marcoises et les Saint-Marcois. Certaines informations, dites  historiques,  fondées sur des mythes ne peuvent, en aucun cas, être considérées comme des vérités susceptibles de validité. Celles-ci méritent alors d'être revisitées,  toutes les fois qu'il est possible et que les moyens pour le faire existent. Sous ce rapport, nous pensons que l'historien  et économiste britannique T.S. Ashton n'avait pas tort d'écrire, au milieu du siècle  dernier, qu'«il n'y a de pire eau que l'eau qui dort».

Le plan de la ville de Saint-Marc en 1785

Cela étant dit, réglons tout de go les deux problèmes ci-dessus mentionnés avant de prendre le large. Contrairement à une idée reçue, la ville de Saint-Marc a véritablement été fondée en 1716(1) (*) sous l'administration de Louis de Courbon, comte de Blénac. Celui-ci dirigea la colonie de 1714 à !717 en qualité de Gouverneur général et fut le premier d'une longue lignée de représentants royaux à porter désormais ce titre hautement prestigieux jusqu'en 1803.  Et de leur côté, les colons-développeurs qui prirent  l'heureuse initiative donnèrent au nouveau-né le nom de « Saint-Marc » et l'ont placé  ainsi sous le patronage de l'évangéliste du même nom. À cet égard, il est intéressant de rappeler que ce mode opératoire s'inscrivait dans la plus pure tradition française et espagnole de l'époque pionnière  de donner le nom d'un saint à une ville ou à une localité naissante ou, à défaut, placer celle-ci sous sa protection. Les villes d'Haïti (plusieurs d'entre elles portent le nom d'un Saint) et de la République Dominicaine peuvent nous en convaincre à ce chapitre. À cet égard, le cas du Québec--ancienne colonie française catholique en Amérique, mais rapetissée territorialement-- est particulièrement édifiant  sur le plan quantitatif. On a pu y dénombrer officiellement plus de 1000 municipalités portant, de nos jours encore, le nom de Saint. Des exemples de cette nature peuvent se multiplier encore, si nous traînons  notre curiosité dans d'autres pays ou territoires ayant connu la colonisation française ou espagnole.

Les débuts de la cité ---Les préalables
Vue panoramique de la ville de Saint-Marc
La nouvelle ville fut fondée sous d'heureux auspices. On dirait que les astres étaient alignés à cette période-là pour que soient réunies, en même temps, les conditions favorables à son expansion. Mais avant d'en arriver là, il y eut bien des terrains marécageux à traverser. Pour une meilleure compréhension de la suite, un effort d'explication s'impose. La politique de «la terre brûlée», incessante et de dévastation que pratiquaient les Espagnols---s'estimant être les véritables maîtres d'Hispaniola---  contre les établissements français  rendait incertaine  toute organisation durable et stable dans la colonie en devenir. Il est à noter à ce propos que cet état endémique de guerre larvée entre les belligérants en Europe et à Saint-Domingue freinait, et pour cause, les ardeurs des nouveaux aventuriers désireux de venir s'établir à Saint-Domingue. Et ceci, même si depuis des années déjà, la France, pour faire participer ses colonies à sa grandeur et à son rayonnement, avait mis en oeuvre pour celles-ci un audacieux programme de développement, articulé à une vigoureuse politique de peuplement.(2) Mais le blocage resta presque entier. Pour compliquer davantage la situation, la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697) éclata en Europe mettant aux prises la France, l'Espagne, les Provinces Unies et l'Angleterre. Guerre qui se termina par la signature du Traité de Ryswick en 1697, forçant ainsi l'Espagne à céder officiellement Saint-Domingue à la France. Ce qui mit un terme à la rivalité opposant Français et Espagnols dans la colonie.

La rue principale de la ville de Saint-Marc,
par où passe la route nationale No 1.         
«En fournissant une solide assise légale à l'existence de la colonie, le traité de Ryswick enleva du même coup l'hypothèque qui pesait sur le destin de Saint-Domingue. Désormais, les autorités coloniales françaises et les colons se sentaient en meilleure posture pour penser à l'établissement de structures stables sans s'inquiéter outre mesure»(3). Alors arrivèrent à Saint-Domingue, et de façon soutenue d'appréciables  groupes de colons dans la perspective d'améliorer leur situation et recommencer une nouvelle vie. Entre-temps, les administrateurs royaux demandaient à la Métropole d'encourager aussi la venue et l'installation d'hommes de métier dans la colonie. Répondirent à l'appel: tonneliers, maçons, forgerons, charpentiers, briquetiers, tanneurs, ainsi que des artisans tels que boulangers, cordonniers, tailleurs, sans compter des travailleurs agricoles. 

Le Tribunal de Paix abritant aussi l'office de l'Etat civil
Il importe de préciser que parallèlement à ce courant européen s'accélérait aussi, par vagues successives, l'arrivée des esclaves africains en contingents fort significatifs  à divers ports de la colonie. Il est à noter que ces nouvelles arrivées eurent l'effet  de permettre à la petite agglomération naissante d'acquérir une certaine« épaisseur démographique», élément indispensable au démarrage et à l'expansion  d'une ville. C'est donc dans ce contexte de conditions favorables, de disponibilité de forces productives  ---d'autres éléments devant y être aussi considérés--- que la nouvelle ville fut créée en 1716.

Les trente premières années qui suivirent la fondation de la ville furent des plus déterminantes. En effet, la jeune cité connut au cours de cette période un essor fulgurant qui étonna tant par son ampleur que par sa vigueur. Entre-temps, affluèrent à Saint-Marc  et s'y établirent, à des dates différentes cependant, des comptoirs de grandes maisons de France. Celles-ci étaient de Nantes, de Bordeaux, du Havre, de La Rochelle et de Saint-Malo. L'histoire de cette époque retient quelques noms de grandes maisons  et dynasties d'affaires établies à Saint-Marc telles: la famille Grou de Nantes vers 1720, la famille Bapst, la famille Reynaud, la famille Foäche avec les frères Martin et Stanislas qui ont établi un comptoir familial à la rue Dauphine(4), non loin de la zone dénommée Fort Bergerac (Fò Begirac), à la rue Christophe. Il est nécessaire d'indiquer ici,  en guise de complément d'information, que la rue Dauphine est l'actuelle rue appelée:« rue Tête cheval». Nos parents et quelques aînés gardaient néanmoins le nom de rue Dauphine.

Vue aérienne du port de Saint-Marc
La prospérité s'installe. L'activité portuaire était particulièrement intense car le commerce avec les villes de France citées plus haut se faisait directement dans les deux sens, à une cadence accélérée. Aussi la Métropole, sur recommandation de son administration coloniale, institua-t-elle à Saint-Marc un poste de Trésorier de la marine.(5) Le plus remarquable des fonctionnaires qui occupèrent cette fonction importante fut un certain M. Marty. Déjà, un peu après le milieu du XVIIIe siècle, Saint-Marc était déjà une grande ville (selon  les critères de l'époque dans la colonie) tant par la multiplication de ses habitations(6), de ses  établissements agricoles et industriels en périphérie et dans son hinterland que par le volume  de son commerce métropolitain. Aussi, dès 1759, nous apprend Moreau de Saint-Méry,  l'expression «quartier de l'Artibonite» fut remplacée par celle de «quartier de Saint-Marc», réunissant les quatre paroisses suivantes: Saint-Marc, Gonaïves, Verrettes et Petite-Rivière-de l'Artibonite avec Saint-Marc pour centre, selon une décision de l'Administration coloniale.

Quelques  grandes étapes du parcours
Grosse Roche, fait la fierté de Saint-Marc avec son eau
turquoise bordée de sable blanc. Elle est située sur le
littoral urbain et très fréquentée par les Saint-Marcois
La ville de Saint-Marc a généré au cours de ses trois siècles d'existence une histoire vaste, massive, peuplée de faits marquants, d'hommes politiques, de personnalités fortes, d'événements sociopolitiques et économiques de grande portée, d'hommes et de femmes d'action connus pour leur engagement, d'intellectuels de haut niveau, de juristes chevronnés, de citoyennes et de citoyens ordinaires remarquables, mais aussi de faits déchirants. Malheureusement, nous ne pouvons pas tous  les traiter  dans le cadre de cet article, même si l'envie de passer outre nous torture. En revanche, pour obvier à cet inconvénient, nous allons devoir procéder à quelques judicieux découpages qui  correspondraient, selon nos propres vues, à autant de haltes, d'événements  ou de faits  importants qui expliqueraient en accéléré l'histoire de la ville et de son évolution dans le temps. En voici ceux que nous avons retenus:

1779--Lieu de rassemblement et de départ du contingent de 1500 Affranchis pour participer à la Guerre de l'indépendance américaine à Savannah(Géorgie) et à Yorktown(Virginie).

Mars-Avril 1790-- Ville-hôte de l'Assemblée de Saint-Marc (212 députés) qui ébranla et fragilisa irrémédiablement les structures sociopolitiques et économiques de la colonie.

Début 1793-avril 1798--Les Anglais occupent pendant cinq ans la ville de Saint-Marc.

Saint-Marc et le XIXe siècle
1er janvier 1804--Fin de la prépondérance de Saint-Marc comme ville-centre du «quartier de Saint-Marc» (équivalent du département de l'Artibonite) acquise en 1759 au profit des Gonaïves.

De 1804 à 1900--Un siècle de turbulence politique. Saint-Marc s'inscrivit très tôt dans cette dynamique et devint même l'une des villes les plus actives à ce chapitre. Quand elle n'était pas l'instigatrice, elle s'invitait. Ce n'était pas toujours rose. Elle a aussi perdu nombre de ses fils par des exécutions sommaires.

Saint-Marc au XXe siècle
Hôtel de Ville de Saint-Marc
1913-- Mesure économique majeure: la signature par le gouvernement du président Antoine Simon avec un consortium d'intérêts financiers américains dirigé par MM. Roger Farnham et James P. McDonald des contrats dits McDonald. Ces contrats visaient la construction  de la ligne de chemin de fer du Nord et l'exploitation à grande échelle de la figue-banane. Les deux contrats apportaient beaucoup d'emplois  à Saint-Marc et ses environs.

1934-- Fondation du premier et seul lycée de la ville de Saint-Marc, grâce au dévouement et à la grande vision du Dr Clément Lanier. L'institution, portant le nom Lycée Sténio Vincent, ouvrit ses portes le 23 octobre 1934 et contribua à assurer une formation de niveau secondaire à la jeunesse.

Amani-y les bains - Les riverains sont gâtés par la
beauté de son sable blanc et le bleu d'azur de sa mer 
25 février 1935--Signature de contrat du gouvernement de Sténio Vincent avec la Standard Fruit and Steamship Co., accordant à la multinationale le privilège exclusif de l'achat de la figue-banane sur tout le territoire national. Ce contrat laissa dans la mémoire de la population saint-marcoise et de l'Artibonite une empreinte indélébile.

1942 et 1944--Mise sous séquestre, nationalisation et vente de l'Usine oléifère Saint-André à Saint-Marc appartenant à l'industriel allemand Reinbold. «... cette entreprise, écrit Marcel B. Auguste, soutenait, avec La Standard Fruit, toute l'économie de l'Artibonite et de Saint-Marc.(7)»

1956--Électrification de la ville, à la toute fin du gouvernement du président Paul-Eugène Magloire.

1963--Fermeture et démantèlement de la Compagnie nationale des chemins de fer, des Ateliers de Freycineau et tout le pillage qui s'ensuivit.

Années 60-- Fin de l'activité portuaire si florissante autrefois--- Transfert du Tribunal terrien à Port-au-Prince--- Démantèlement de l'usine de citrons-- Début de l'exode des familles saint-marcoises  vers Port-au-Prince d'abord et ensuite vers l'étranger.  Une véritable saignée. Saint-Marc  en paie durement le prix jusqu'à aujourd'hui.

par: Lemarec Destin
lemarec_dest@yahoo.ca 
Lemarec Destin













Une adaptation de Haïti Connexion Culture
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