Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

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Friday, November 15, 2024

Quand Jérémie renoue avec une once de son humanité perdue

Le mariage de feu Maurice Léonce à 103 ans avec Marie Edith Dorestant
 

Par Max Dorismond

Aussi loin que puissent voguer nos souvenirs, on peut ressasser à travers nos lectures, nos contes, l’existence paradisiaque des premiers habitants de notre terre natale, par leurs chants, leurs danses…, l’indolence du moment avec les Taïnos, les Arawaks, les Ciboneys… Baptisés du dénominatif d’Indiens par les premiers prédateurs, de fieffés brigands venus d’Europe, ils ont été radiés d’un trait d’épée de la surface de l’île. 


Après l’indépendance vaillamment décrochée, la vie doucereuse avait repris ses droits de cité et le bonheur s’était fait chair au cœur de chaque individu. Le temps s’écoulait sans interruption au rythme des jours, sans prétention aucune. Les arbres en fleurs nous aspergeaient de leur essence, et en groupe, souvent, nous empruntions les sentiers parfumés pour aller nous distraire dans leur ombre. On fêtait tout, on célébrait tout. On honorait chaque citoyen méritant. On adulait les notables les plus respectueux. Et la cité rendait hommage aux plus illustres à leur décès. Les noms de nos bardes, de nos poètes, de nos chansonniers animaient notre quotidien. Les complaintes emblématiques de leurs œuvres enjolivaient nos réunions ou nos après-midi de relaxation. Du célèbre Regnor C. Bernard, nous récitions « Vertige » :


  « Tu as dit, tu m’as dit « Camarade »

Et ta main dans ma main est une gerbe de roses rouges… »


De Jean-F. Brière dans « Black Soul »


« Vous étiez la musique et vous étiez la danse… ». 


Ou encore, la plus célèbre des strophes dans « Altitude » de Regnor C. Bernard :


« Cherche-la donc enfin la route du soleil

Et grandis ta souffrance à l'orgueil de ton rôle...

Nègre, l'horizon est immense qui t'appelle et te sollicite :

Élève-toi, élève-toi!

  

Et puis, sans tambour ni trompette, arriva l’année 1957. L’enfer avait un pays sur Terre. Il se nommait Haïti. Depuis lors, notre coin paradisiaque avait perdu de son humanité. C’était le sauve-qui-peut. Nul n’était à l’abri. Le brunissement de ton épiderme, par exemple, pourrait t’être fatal. Dans cette atmosphère déroutante, notre entraîneur de sport (marche, football et volley-ball), le sieur Maurice Léonce, métis de son état, avait pris la poudre d’escampette pour se mettre à l’abri des « malveillants aux grandes dents ». Il s’est envolé pour ne revenir que 50 ans plus tard, pour finir ses jours dans le souvenir d’une région qu’il avait tout bonnement adorée et encadrée de tout cœur, dans l’affection d’une population qui l’avait adulé.


En fait, au dernier soupir de Maurice Léonce, en ce 4 novembre 2024, la Grand’Anse s’est réveillée pour renouer avec un certain gestuel qu’elle n’avait pas pratiqué depuis des lustres, pour réconcilier avec une once d’empathie, en rendant grâce à un concitoyen méritant à son décès.


Hommage musical de Karl Fontaine à Maurice Léonce :

Une légende centenaire

Dans la réalité, cela peut surprendre plusieurs, et on les comprend. Depuis quand la municipalité avait-elle cessé d’auréoler ses fils ? Toute notre génération connaît la réponse. Point n’est besoin de pérorer sur cette parenthèse horrifiante. Pensons simplement à remercier les édiles de la cité qui ont eu l’heureuse idée de rendre un hommage éloquent à ce citoyen émérite, bien intentionné, qui avait transmis à chaque jeune de son époque glorieuse, et à ceux d’aujourd’hui, une pincée d’humanité, un goût de vivre entre frères de sang, un brin de civilisation et le plaisir du partage.


Adieu cher Maurice, Jérémie se souviendra longtemps de toi !


Max Dorismond  


Sunday, June 28, 2020

Avec la disparition d'Antoine Jean, un pan de la ville de Jérémie s'effondre

Par: Herve Gilbert

Antoine Jean (1920-2020)

La nouvelle du décès d’Antoine Jean a frappé comme un coup de tonnerre, se répandant dès la matinée du mercredi 24 juin sur le Net. Très vite relayée sur les réseaux sociaux, elle a glacé d’émotion tous ceux et celles qui avaient eu la chance de croiser cet homme, de près ou de loin.


Disparu le jour même où il devait célébrer son centième anniversaire, Antoine Jean laisse derrière lui une profonde tristesse qui unit les Jérémiens de toutes générations. Il est permis de dire, sans détour, qu’un pilier de la Grand’Anse s’est effondré.


Qui, de Jérémie ou de la Grand’Anse, pourrait ne pas garder en mémoire cet entrepreneur audacieux, venu de La Croix-des-Bouquets, qui a fait de cette terre qui ne l’avait pas vu naître le théâtre d’une vie accomplie et généreuse ?

Antoine Jean (1960)
Mon père, feu Barnave Gilbert me confiait un jour : « Cet homme d’affaires, arrivé à Jérémie sans titre ni privilège, avait commencé comme simple tailleur dans la ville. Mais, au fil du temps, il y a inscrit son nom en lettres d’or par ses œuvres et ses actions à travers la région, bien qu’il ne fût pas un natif natal. À l’étonnement de beaucoup, Antoine Jean a apporté à Jérémie tout ce qui manquait de neuf et de renouveau. Ce n’est donc pas un hasard s’il demeure un potomitan dans la mémoire collective de tant de générations de Jérémiens. »

Évoquons l’une des œuvres emblématiques d’Antoine Jean : le Versailles Night Club, situé à l’entrée de la ville, véritable oasis de charme et d’animation. Niché sur le flanc du littoral, où les vagues de l’embouchure de la Grande Anse se mêlent à celles de la mer, ce lieu offrait un décor enchanteur et une piste de danse envoûtante. Pendant de nombreuses années, Versailles fut le lieu de rencontre et de divertissement des Jérémiens. Dans ce cadre idyllique, ma génération et celle qui l’a précédée se rassemblaient pour des cocktails dansants ou des soirées festives, en quête de convivialité et de moments inoubliables. À cette époque, on comptait aussi le Stella Night Club du côté de Bordes, mais le « Versailles d’Antoine Jean » était l’adresse de prédilection où presque toutes les couches sociales de Jérémie se retrouvaient pour célébrer, danser, se marier et se remémorer.

Les musiciens des Fantaisistes de Jérémie posant
sur la toiture de l'entrée princiapale de Versailles.
 
Combien d’entre nous y ont murmuré leurs premiers mots d’amour, échangé leur premier baiser, vécu des instants magiques et inoubliables sous la brise fraîche et frémissante de la mer, alors que le bruissement des vagues ajoutait une touche romantique au décor ? Versailles représentait tout ce qu’il y avait de plus beau et de plus enviable de l’époque. Et qui ne se souvient pas des douces mélodies de la chanson À Versailles ce soir, interprétée par
Malou, berçant nos cœurs et nos souvenirs ?

Antoine Jean ne s’arrêta pas là. Il fonda les Fantaisistes de Jérémie, l’un des ensembles musicaux les plus prolifiques de la ville. Bien que ce groupe ait connu un franc succès à Jérémie et à Port-au-Prince, il finit par disparaître, non sans avoir laissé un héritage durable et offert de précieux moments de joie à une génération entière de Jérémiens.




Les Fantaisistes de Jérémie (1967) (De la gauche vers la droite) Fito,Gwo Ben,Malou, Renel Azor 
allias  oroseau,Gogo Jacob.Second plan:Louperou, Ti Miguel et Antoine Jean (de la gauche vers la droite).

Parmi les autres réalisations notables d’Antoine Jean figure le Bazar Soleil Levant, initialement situé à l’angle des rues Eugène Magron et Monseigneur Guilloux, puis relocalisé plus tard sur la place du marché, en face de l’épicerie de Béliard Mignon. Ce véritable « centre commercial » offrait aux habitants un lieu où se restaurer et faire leurs achats variés. Plus tard, le Bazar Soleil Levant fut converti en institution bancaire, avec Antoine Jean parmi ses principaux actionnaires.

Surnommé « Tatane », Antoine Jean se distinguait par une générosité citoyenne sans limite. Il participait activement aux activités caritatives, sportives et communautaires, s’efforçant de contribuer à la revitalisation de Jérémie. Croyant fermement dans le potentiel de la jeunesse, il soutenait sans relâche le mouvement sportif de la ville, malgré le départ massif de jeunes et de moins jeunes en quête de meilleures opportunités à l’étranger.

Antoine, toutefois, demeura à Jérémie, partageant les fruits de sa réussite personnelle jusqu’à sa mort, telle une étoile scintillante. Homme de vision et de fécondité intellectuelle, il grava son existence dans la mémoire de Jérémie en lettres d’or, se tenant toujours au-dessus des dissensions, même après les événements dramatiques des « Vêpres de Jérémie » survenus à partir de 1964.  

Il est impossible d’ignorer l’incursion d’Antoine Jean dans le domaine de l’hôtellerie. En fondant 《l’Hôtel La Cabane à Bordes, il créa un lieu offrant une vue magnifique sur la baie de Jérémie. J’ai eu l’occasion de séjourner à La Cabane avec ma famille en 2019, lors de la fête de la Saint Louis, saint patron de la ville. Par une heureuse coïncidence, j’ai également assisté le 23 août de cette même année à une cérémonie au Cascade Night Club à Carrefour Bac, un autre établissement au charme distinct rappelant celui de Versailles. Au cours de cette soirée, une plaque d’honneur fut remise à Antoine Jean, ainsi qu’à Maurice Léonce, autre figure marquante de Jérémie. Voici un extrait de cet hommage. 

Remise de plaque d'honneur à Antoine Jean et Maurice Léonce 

Comme mentionné précédemment, Jérémie vient de perdre un pilier de son identité. Antoine, tu as accompli ta mission avec éclat. Tu as partagé avec Jérémie — la cité des poètes — la richesse de ton esprit, ta générosité et ta créativité. Nous te disons un merci retentissant pour tout ce que tu as apporté. Qui saura désormais marcher dans tes pas ?

Antoine Jean, ta mémoire perdurera encore longtemps à travers les générations.

Adieu, Tatane !


Herve Gilbert

Orlando 28 juin 2020

Tuesday, April 28, 2020

Vivre 120 ans, un objectif de la médecine cubaine

 La chapelle  royale de Milot, ravagée par un incendie dans la
nuit du 12 au 13 avril 2020 par des malfaiteurs.
                     


Par Mérès Weche

Les choses et les gens meurent, même si leurs souvenirs demeurent. Passer le cap de 100 ans, c’est tout un marathon. En cela, les choses ont la vie plus longue que les gens, mais ça ne les empêche pas de sombrer avant de tomber dans l’entière vétusté. La chapelle de Milot, une de nos plus vieilles œuvres architecturales, est partie en fumée récemment, sans avoir fini de faire le deuil de sa sœur, l’ancienne cathédrale de Port-au-Prince, qui connut le même sort qu´elle.

Image de l'Ancien Palais National d'Haïti
sauté avec son président le 8 août 1912 
L´ancien Palais National qu’on fit sauter, le 08 août 1912, avec tous ses résidents, y compris le président de la République, Cincinnatus Leconte, à en croire l´histoire, fait partie de ces grands patrimoines bâtis, victimes d’autodafé. La manchette du Quotidien Le Matin d’alors fut celle-ciː LE PALAIS NATIONAL FAIT EXPLOSION. Horrible catastrophe. Le président de la République mort sous les décombres. Deuil national.

Odette Roy Fonbrun  aura
103 ans le 13 juin prochain
Le dernier survivant à m´en faire le récit, dans l´émission “Tradition et Société“, à la Télévision Nationale d´Haïti, avait pour nom connuː Yoyo. Quand je l´ai découvert à Mariani, un matin de 1987, il avait 114 ans. Il portait bien son âge, comme l´âne son bât, sans pour autant se frapper la poitrine d’avoir été un “animal“ de la publicité, lui le boucher-vendeur à la musique vocale, qui avait inventé une chanson pour faire la promotion de son commerce de viande au Marché-en-Bas, en chantantː “ Yoyo, se yon bon gason, li vann vyann li nan bout Mache-Anba. Lè w mande l pou 5, li ba w pou 10, lè w mande l pou 10, li ba w pou 15, lè w mande l pou 15, li ba w pou 20, ak tout degi ladan l “. Il mourut peu après cette interview qu’il m’avait accordée, parlant avec prodigalité, non seulement de son art de vendre, mais aussi de ce douloureux et inoubliable matin du 8 août 1912, où mourut calciné dans son palais le 21e président de la République d´Haïti. Se souvenant de ses frères d’armes, des gardes du palais, Yoyo me disait que tout débuta à la poudrerie par un bruit assourdissant, et qu’il fut sauvé de justesse. 


Il manquait six-ans à Yoyo pour atteindre les 120 ans prescrits par feu le Dr cubain, Eugenio Selman-Housein Abdo, qui n´a pas personnellement vu l’âge de vie promis à ses compatriotes, comme Moïse ne vit pas la Terre promise, mais la foi de ses disciples n’eut point été ébranlée. Il en est de même pour la suite du Dr Selman, au sein de l’Association Médicale de la Caraïbe-AMECA, à Cuba, où un congrès annuel est réalisé autour de la longévité, pour au moins 120 ans. 

             MAURICE LEONCE  
Photo (Monique Martineau - 2007)
Ce marathon de l’âge à courir est proposé cette année à Haïti. On espère voir Madame Odette Roy Fombrun s’engager à fond de train dans cette course, suivie de près par Maurice Léonce, l´homme de toutes les victoires au jeu du ballon rond à Jérémie, dans les années 50-60, âgé aujourd’hui de 99 ans, il se comporte encore comme un agile sportif dans sa ville natale qu’il aime jusqu’à la déchirance.

La promotion de ce chapitre de l´AMECA qu’est le Club des 120 ans est assurée en Amérique du Nord et dans la Caraïbe par son membre fondateur d’origine haïtienne, le Dr Blondel Auguste, qui joue pieds et mains pour qu´Haïti puisse en profiter, à commencer par sa Grand-Anse natale. Même si choses et gens ont la vie dure chez nous par les temps qui courent, il y a un principe cardinal qui veut queː “ Lespwa fè viv“. Ils sont déjà légion au pays, des médecins cubains, voyons si une nouvelle équipe ne pourrait pas nous aider à étancher notre soif de vie dans la fontaine de jouvence que leur a laissée le Dr Selman.

Mérès Weche

Wednesday, April 5, 2017

Maurice Léonce, 95 ans, pour l'amour du football et de Jérémie

Maurice Léonce
Une icône de la ville de Jérémie
Un jour, un garçon de sept ans a découvert le football, et cela fait près de 90 ans que cet amour fou dure. Ce garçon a aujourd'hui 95 ans et s'appelle Maurice Léonce. Il a été l'extrême gauche le plus rapide d'Haïti quand il jouait au foot, et aujourd'hui avec sa voix ferme, son verbe tranchant, sa mémoire infaillible, son droit d'aînesse et ses valeurs morales, il est connu dans sa ville natale de Jérémie comme le "sucre populaire" si bien que tout le monde l'aime. 

Son histoire avec le football a commencé quand il y a été initié à l'école en 1927 par le frère Max Auguste. À 14 ans, il était déjà titulaire de l'équipe La Voldrogue de Jérémie et a marqué le premier but qui a contribué à faire de son équipe le champion de la zone. À 22 ans, il a été admis à l'Ecole des moniteurs sportifs d'Haïti à Port-au-Prince et a obtenu son diplôme un an plus tard. À 32 ans, il a été affecté comme moniteur sportif à Jérémie. Alors commence pour lui un autre type de formation; celui d'entraîneur. La première en 1952 avec le Français Paul Baron envoyé par la FIFA, puis en 1954 avec le Grec Georgiadis, plus tard avec l'Argentin Robertello, et finalement en 1970 avec l'Allemand Ditmar Krammer, ancien du Bayern de Munich. Pourquoi tant de formations?, se diait-on". Chaque entraîneur a sa méthode. D'ailleurs, c'est l'instruction qui élève l'homme à la dignité de son être," répond celui qui a été entraîneur et joueur de L'Etoile haïtienne et, en 1963, entraîneur de l'Equipe Don Bosco avant de rentrer chez lui dans la Grand'Anse. 

L'homme, une fois installé à Jérémie, s'est lancé dans une carrière d'enseignant de sport et de civisme tant au collège Saint-Louis qu'au collège Saint-Joseph, formant ainsi des générations de Jérémiens. Mais vers 1964, la terreur du pouvoir devient insoutenable à tel point qu'il fuit la ville, juste avant la tuerie de Jérémie par les hommes de main du dictateur président d'alors François Duvalier. À New York où il s'est réfugié, il vivra 31 ans avant son grand retour en Haïti en 1996. Mais pas avant d'avoir fondé une école de football à Queens avec Frantz Saint-Lot. Pourquoi revenir? " New York n'est pas mon pays. Ma présence était nécessaire ici et tout Haïtien devrait le faire," précise M. Léonce. 

Maurice Léonce, l'un des monuments de Jérémie
Retour en arrière, sa famille. Il décrit sa mère, Angèle Etienne, comme une belle négresse de belle eau (intelligente) aux cheveux crépus et avec une mémoire d'éléphant. Diplômée de l'École Elie Dubois, celle que certains ont appelé "la grammairienne" a été enseignante avant sa promotion en tant que directrice d'École à Dame-Marie. Il la vénère et se souvient avec fierté de la phrase qu'elle lui a léguée comme héritage: "Je n'ai rien à te laisser, mon fils, mais je te demande une seule chose: reste toujours toi-même." Son père Julien Léonce était un Français de Bordeaux qui, après avoir été soldat durant la Première Guerre mondiale, a migré à Jacmel, ensuite aux Cayes pour s'installer finalement à Jérémie.

C'est que l'histoire de l'homme est intimement liée à la ville de Jérémie, capitale du département de la Grand'Anse.

La Jérémie  qu'il a connue était une ville florissante avec le commerce du café, du cacao, de peaux de bœufs. Il se rappelle avec un large sourire que six bateaux rentraient dans la ville chaque semaine pour assurer l'expédition des produits vers l'étranger. " La ville était riche et prospère, et marchait bien avec de l'électricité tout le temps."

Cette époque est bien lointaine. La Jérémie d'aujourd'hui, dit-il, est une ville détruite. Même s'il parle des ravages du cyclone Matthew qui a durement frappé le pays et en particulier Jérémie le 4 octobre dernier, il rappelle que le le cyclone Hazel de 1954 était bien pire. Il déplore la déchéance de Jérémie: "Ça fait mal, ça me rend triste. Mais je sais qu'un jour elle sera plus propre, plus parfumée, plus fière." 

Jérémie a-t-elle une âme? Il répond rapidement avec une voix puissante et assurée, "Ah oui! Nous en sommes fiers. Nous sommes vertical comme le palmiste. Nous n'avons peur de personne, excepté Dieu." 

L'homme, qui a publié un recueil de poèmes intitulé Anacaona, se fait un plaisir d'écrire un poème chaque jour dans ce qu'il appelle l'héritage sacré des poètes de Jérémie. Il cite volontiers: Etzer Vilaire, Regnor Bernard, Timothée Paret, Edmond Laforest, Nirvah Lataillade, Emile Roumer, Jean Brierre et les "jeunes" Syto Cavé, Jean-Claude Fignolé et Claude Pierre. "Je dois pouvoir faire travailler l'esprit", dit-il avec un sourire narquois mais précise: "On est vieux quand on refuse d'être jeune." 

Comment voit-il Haïti en 2017? "Haïti est triste à faire pleurer. Le pays est sens dessus dessous. Les convenances d'autrefois sont perdues, il y a eu une cassure. Mais le découragement n'est pas un remède." Maurice Léonce soutient que le plus grand président d'Haïti a été Dumarsais Estimé : "Il voulait faire sortir le pays de sa noirceur. Il avait une vision pour Haïti." 

L'homme, qui en 2015, à 94 ans  a joué au football  pendant 30 minutes lors du passage du président d'alors à Jérémie "pour donner l'exemple aux jeunes", déclare que "le sport, tout comme l'amour, n'a pas d'âge."

Maurice Léonce
Ses projets d'avenir? Continuer à être entraîneur de la Grand'Anse École de Football pour les 6 à 14 ans des deux sexes qu'il a fondée en 2002 avec son ami Guy Loubeau, décédé récemment, et "donner des conseils à ceux qui veulent en recevoir." 

En attendant, ce père divorcé de six enfants qui se dit amoureux de la nature et des belles femmes attend "une Haïti régénérée, prospère et belle comme une rose printanière et l'instruction de la jeunesse qui représente l'avenir. Je ne suis pas désespérée, je pense qu'un jour elle recouvera une partie de sa splendeur." 

Maurice Léonce, qui aura bientôt 96 ans, entend poursuivre son oeuvre à Jérémie avec toujours comme boussole, cette devise latine: "Potius mori quam foedari-- Plutôt mourir que se déshonorer."

Par Monique Clesca



Saturday, September 17, 2016

JOYEUX ANNIVERSAIRE MAURICE LEONCE

MAURICE LEONCE  
Photo (Monique Martineau - 2007)


Ottawa, ce vendredi 16 septembre 2016

Par: Eddy cavé eddycave@hotmail.com

À la faveur de la révolution de l’internet, les Jérémiens et autres amis du monde entier ont été informés depuis du début de la semaine de l’approche du 95e anniversaire de naissance de cette belle figure de l’art, des sports, de la littérature qu’est Maurice Léonce à Jérémie. Figure incontournable des moindres aspects de la vie sociale de cette ville, mon ami Moy a marqué la plus grande partie du 20e siècle à Jérémie et il est en train d’imprimer sa marque au 21e , qui a déjà 16 ans.

À 90 ans, dans la posture et les prouesses d’un jeune
  de 20 ans                                                                      
Maurice a tellement marqué mon imaginaire d’enfant, les souvenirs de mon adolescence et ma vision d’adulte de la société jérémienne qu’il m’est impossible d’écrire le moindre texte sur Jérémie sans mentionner son nom à un moment ou à un autre. Joueur étoile de toutes les équipes de football auxquelles il a appartenu depuis les années 1940, la décennie de ma naissance; entraîneur diplômé de football et moniteur attitré d’éducation physique de la ville dans les années 1950, chanteur de charme de la formation musicale Jérémia de Jo Bontemps au début des années 1960, Maurice Léonce a également été toute sa vie un adepte de la médecine préventive à Jérémie. Il a ainsi contribué plus que tout autre à la promotion des habitudes de vie saine, d’un régime alimentaire équilibré, de la modération dans la consommation d’alcool. Avant la vogue de la campagne anti-tabac et de modération dans divers domaines, il a participé très tôt à la dénonciation des dangers de la cigarette,
de l’alcool au volant, que sais-je encore?

À la veillée mortuaire du Dr Jean Martineau, en février
  2007 à Jérémie
                                                              
Quand on cite le nom de Maurice Léonce, la première image qui vient à l’esprit, c’est celle de l’avant-centre infatigable et du buteur redoutable qu’il a été toute sa vie. À la faveur du recul, je me rends compte que son passé de joueur ou d’entraîneur de football ne représente qu’une faible portion de l’héritage, que de son vivant, il a déjà légué à sa ville et aux générations montantes. Dans l’opération de préservation de la mémoire que j’ai entremis avec mon livre "De mémoire de Jérémien", dont le deuxième tome vient de paraître, je n’ai jamais laissé passer une occasion de souligner la stature de ce géant qui, selon le mot de Valère Cécil Philantrope, est celui des fis de Jérémie qui a le plus donné à sa ville... et qui en a sans doute le moins reçu...

Une coïncidence particulièrement significative de la place que Moy occupe dans le cœur des Jérémiens de la diaspora. Je revenais hier, jeudi 15 septembre à Ottawa, d’un lunch au cours duquel Georges Séraphin fils, cousin germain de Maurice, et moi avions abondamment parlé de lui et d’une autre cousine commune Reine-Marie Étienne. Nous venions à peine de quitter le restaurant quand le téléphone a sonné. C’était Guy Cupidon qui, de Montréal, me faisait part de ce projet de célébration des 95 ans de Maurice à l’Alliance française de Jérémie. À New York, à Miami, à Boston, à Chicago, comme dans toutes les villes d’Europe du d’Amérique du Sud, il devait se trouver des dizaines de Jérémiens à parler de lui en même tempŝ et de son apport à la vie sociale e culturelle de sa ville.

Nous nous sommes alors dit qu’en passant par Concepcia Pamphile, il serait possible de lui
transmettre les vœux de Joyeux anniversaire de ses inconditionnels amis et admirateurs du Canada. Important de lui dire surtout qu’il n’a pas semé sur une terre ingrate et que Jérémie se souviendra longtemps de lui. Moy, tu ne sauras jamais à quel point nous t’aimons et te sommes reconnaissants.

Avec ses jeunes amis Ti-Jean Rousseau et Roger Rouzier.
 Crédit photo : Milo Hilai
re
Sans occuper de fonctions officielles à Jérémie, Maurice est devenu au fil des décennies l’interlocuteur naturel que tous les étrangers de passage veulent rencontrer. Un dépositaire de l’histoire non écrite de sa ville, ainsi que des vertus et qualités morales qu’on n’enseigne plus à l’école et qu’il s’évertue à inculquer à ses jeunes.

Quand j’évoque le souvenir des beaux soirs du Versailles Club d’Antoine Jean où Maurice charmait les amoureux de sa voix de crooner en chantant « Beaucoup d’amour, beaucoup de peine » ou des boléros de Joe Bontemps, je parle d’un temps « que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître ». Bien qu’elle ne soit pas de la meilleure qualité possible, la photo ci-dessous, prise à New York, nous donne une bonne idée du séducteur qui savait à la fois divertir, séduire et faire rêver les plus prosaïques. Pour la génération qui l’a connu à l’époque, Moy était tout à la fois l’ami sincère et attentionné, la vedette, le poète, l’animateur hors pair, un modèle unique en son genre. Et quand il déposait le micro pour danser, c’était presque un spectacle, et le morceau se terminait toujours par des applaudissements.


Le séducteur des années 70
Aujourd’hui encore, il se passe rarement un mois qu’un étranger revenant de Jérémie ne me parle du charisme, de la générosité ou de l’engagement social de ce citoyen dont le plus grand bonheur est de servir sa ville. J’en veux pour preuves les témoignages de l’ancienne ministre Marie-Laurence Jocelyn-Lassègue qui me disait le mois dernier avoir rencontré à Jérémie une force de la nature nommée Maurice Léonce qu’elle n’oubliera jamais. Qu’il s’agisse de Musset Pierre-Jérôme ou de Lucille Lemire, des amis d’Ottawa qui encouragent le sport à Jérémie avec le concours de Maurice, le témoignage est toujours le même : Maurice est un être exceptionnel sans l’aide de qui il est difficile de réaliser maintenant aucun projet d’envergure dans les domaines du football ou du sport en général. 

Chez lui, au morne Jubilé en 2012, avec l’auteur
J’étais à Jérémie en 2007 et j’étais allé écouter à l’Alliance française une conférence de l’attaché culturel de l’ambassade de France en Haïti sur la coopération franco-haïtienne. L’assistance composée majoritaires d’élèves du secondaire était très jeune. Exception faite des organisateurs de la soirée et des professeurs, il y avait deux hommes d’âge mûr dans l’assistance : Maurice Léonce... et moi. À mon dernier passage chez lui en 2012, nous avons pris ensemble la photo de droite que je garde précieusement en attendant le plaisir d’en prendre d’autres avec lui, à l’Anse d’azur, à la Voldrogue, à la Pointe, au Parc Saint-Louis...

Quand j’essaie de comprendre l’engagement incessant de Moy dans sa communauté et
l’enthousiasme avec lequel il encadre encore la jeunesse de sa ville, une seule pensée me vient à l’esprit  ̈ : « Moy appartient à cette catégorie de personnes qui pensent qu’on n’a rien donné, tant qu’on n’a pas tout donné. »

Par: Eddy Cavé eddycave@hotmail.com