Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

Sunday, August 12, 2018

Port-au-Prince : la capitale aux 100 regards

J'AI EU PITIÉ DE LEUR REGARD 


L'aire métropolitaine de Port-au-Prince compte environ 2 470 762  
habitants selon les estimations de l'institut haïtien de statistique     
et d'informatique.                                                                                


Par Me Maurice CELESTIN-NOEL-LECHAPEAUTEUR
Une partie du centre-ville
Après 14 longues années, j'ai revu mon pays, du moins Port-au-Prince. Après 14 ans j'ai recroisé le regard de mes sœurs et frères abandonnés plus que jamais. J'ai du baisser ma tête pour ne pas leur montrer mon regard coupable, plein de pitié, de questionnement et de honte. Et, d'un regard caché, prudent, j'ai pu observer ce que disent leurs yeux. Et j'ai eu peur de leur regard...Un regard narratif...qui dit tout de leur souffrance, de leur misère, de leur colère et de leur impatience. 

Les bidonvilles se déploient en gradins vers les hauteurs
Un regard famélique, inquiet, jaloux, désolé, inquisiteur, vide, déçu, haineux, furieux, rempli de désir de vengeance. Un regard peureux et méchant à la fois, frustré, regard plein de mépris, de dégoût, de désespoir, de violence, de résignation. Un regard qui questionne et qui fait peur. Enfin tous les regards qui parlent dans le silence. Un silence imposé. Un silence compressé. Un silence éclaté. Un silence sonore. Un silence, des fois, explosé qui laisse sortir des propos injurieux, provocateurs même. Mais silence révolté compréhensible. On comprend bien la frustration de ce troupeau humain qui remplit les rues défoncées, chargées de détritus. Un troupeau humain qui envahit les artères de Port-au-Prince sans savoir exactement où aller. Ils marchent, ils montent et descendent, ces animaux pensants qui ignorent pourquoi ils déambulent dans les coins et recoins d'une capitale bidonvilisée totalement ruralisée singeant ridiculement, par certains endroits, une capitale étrangère jadis, par nous, occupée.


Les détritus envahissent les rues de la Capitale
J'ai revu Port-au-Prince après 14 ans. Quelle tristesse! Dire qu'après le terrible tremblement de terre j'avais poussé un cri d'espoir. Je pensais que le moment de la grande solidarité qui devrait libérer Haiti des étreintes de la misère était enfin venu. Mais hélas la solidarité internationale et nationale n'était qu'un mot. Un mot trompeur, un mot calmant, un mot consolateur. Tout simplement. Un mot bon pour X et tragique pour Y. Une solidarité qui allait enrichir indécemment certains et plonger d'autres dans la plus profonde et la plus dégradante misère. Une surpopulation humaine, jointe à une désorganisation à outrance. Scènes chaotiques partout. Piles de détritus ici, petit commerce là. Port-au-prince: capitale modèle de désorganisation, d'ingouvernabilité. Dans un "désordre organisé" participent les véhicules UN, les chauffeurs de taxis, les voitures privées, les quelques ambulances, les voitures de police, les gros transporteurs, les piétons et les taxi-motos. Véritable sauve-qui-peut dans une circulation où le carburant est brûlé sur place, où les heures se gaspillent dans une routine devenue coutume. La majeur partie du temps se passe, se perd sur la route. Impossible de régler deux affaires durant une journée. Mais c'est comme ça! C'est la réponse.

Vue des bidonvilles dans les hauteurs de Pétion-Ville.
Une grande partie de l'élite haïtienne habite dans la  
banlieue de Pétion-Ville.                                            
En effet c'est définitivement ainsi que vont les choses dans ce pays où le mensonge est médiatisé à la perfection. Politique de façade. Poudre dans les yeux. Les menteurs mentent tellement qu'ils finissent par convenir entre eux que leurs mensonges sont pure vérité. Partout les tôles rouges clôturent les édifices "raz-terre" reconstruits sur YOUTUBE en "PowerPoint" et offerts aux yeux des naïfs prêts à parier leurs deux yeux que Port-au-Prince est reconstruite dans sa totalité. Et ainsi, les chanceux qui ont "gobé" tout l'argent de la reconstruction bénéficient gratuitement de l'admiration d'une diaspora mal informée. De plus ils capitalisent sur le peu d'oeuvres réalisées par le secteur privé. Tout ce qui est fait est grâce à leur sollicitude. Ils se font inviter, ces dirigeants souffrant "d'inaugurite chronique", à couper, à chaque occasion, le "ruban inaugural". Syndrome qu'ils ont sans doute hérité des DUVALIER. Démagogie sans fin. Démagogie en cascade. D'hier à aujourd'hui.


L'omniprésence des fatras jonchant les rues attire le
 regard de tout visiteur.                                             
Voilà en peu de mots le court récit d'un voyage et d'un séjour dans une capitale aux rues défoncées où on est exposé à toutes sortes, à toutes formes d'insécurité. Le chauffeur évite à chaque deux minutes un accident qui pourrait être mortel. Les hôpitaux ne sont pas équipés et le personnel est loin d'être à la hauteur de sa tâche. Les policiers se font rares car l'effectif du corps est nettement insuffisant pour les besoins de la surpopulation de la ville. L'insalubrité fait de Port-au-Prince la capitale la plus laide et la plus sale du monde. Sale et laide au point qu'un audacieux destructeur s'est béatement autorisé de crier "QU'AVEZ VOUS FAIT DE MON PAYS". Il a fait carrément sien ce mot historique. Si cet oublieux savait ce que c'est que la probité intellectuelle et si son manque de culture ne lui avait pas permis de citer l'auteur il aurait certainement, à la limite, ajouté " COMME AVAIT DIT L'AUTRE ".

L'insalubrité fait de Port-au-Prince la capitale la plus
monstrueuse et la plus sale du monde.                      
Dans cette Port-au-Prince aux rues malodorantes, la leptospirose menace la population à cause de la proximité, de la cohabitation des habitants avec les rongeurs, les rats en particulier. Un environnement malsain est observé dans tous les quartiers résidentiels, même les plus huppés où on peut voir des palais construits, on dirait, dans des porcheries. Les média d'Etat ne s'acquittent guère de leur tâche d'éduquer la population qui lance à même le sol les contenants vides. Ainsi, les insectes trouvent en masse leurs gîtes et la malaria de même que d'autres infections font rage. Partout, les médicaments se vendent sur les trottoirs, dans les rues comme des bonbons et des patates. Port-au-Prince ne peut pas gérer dix minutes de pluie. La moindre averse est cause de mort d'hommes et de bétail, d'enfants surtout. La protection citoyenne est un vain mot. Les gens sont abattus comme des chiens en plein jour. Une guerre de religion semble se livrer en Haiti. Les religieuses et les houngans sont attaqués. Enfin l'insécurité bat son plein dans ce pays et surtout dans cette capitale où tout est concentré. La peur est sur tous les visages. Et toute cette incongruité se déroule sous les "yeux fermés"d'une opposition aussi bancale que le gouvernement. Une opposition improvisée qui n'a d'autre visée que la prise du pouvoir qui procure gloire et argent. Argent d'abord, gloire ensuite, gloire peut-être mais pas certain. J'aurais titré : "HAITI: QUELLE OPPOSITION? et j'aurais conclu : UNE OPPOSITION SANS VISION, SANS ACTION, AUSSI BANCALE QUE LE GOUVERNEMENT."
Balade à Port-au-Prince vers les années 1940

Les regards vitreux, déprimés, désolés, inquiets, affamés, découragés, sans espoir, misérables, craintifs mais méchants et provocateurs expriment ce qui se passe dans la profondeur de l'âme des passants qui n'attendent que l'heure pour vider leur trop plein. 


J'ai eu pitié, j'ai eu peur de ces regards nouveaux, inconnus et conjoncturels. De ces regards incertains. Douteux. Qui d'entre eux est bienveillant ou méchant? Le jour de l'éclatement seul pourra le dire!


Me Maurice CELESTIN- NOEL- LECHAPEAUTEUR
rmaurice.celestin@gmail.com

Thursday, August 9, 2018

Petite excursion au Parlement d'Haïti

Vue partielle du parlement haïtien lors d'une séance plénière.


Par Max Dorismond
 2016-10-27

Ça cogne dur, dur, très dur là-dedans! C’est le Parlement d’aujourd’hui. Souvenez-vous des parlementaires du temps de nos pères et grands-pères. Des notables de la cité choisis par des citoyens éclairés. Des sages qui ont fait leur preuve dans la société. Des hommes de valeur aux timbres courtois, dotés de grandeur d’âme. Des honnêtes gens dont le nom est synonyme de respect, de bonté et de civisme, avec un curieux mélange de sensibilité et de détachements.

Où sont-ils passés, ces tribuns éternels, fiers et altiers, dont la nation pleure encore la disparition! Le vide n’a pas été comblé ou, du moins, il est mal remblayé par la nature qui en a horreur. À ce rythme, nous ignorons ce que nous réserve l’avenir. À entendre le Sénateur Ricard Pierre décliner par ordre de grandeur le dossier du Sénateur Lambert : L’auto-location de sa fameuse résidence à l’État à  7 280 000,00Gdes pour 8 mois, soit 910 000,00Gdes  par mois, l’équivalent de 13 382,00$US. - drogue, cocaïne et DEA etc…, une ribambelle de notes que nous pouvons titrer comme la « Symphonie à Lambert » en La majeur.  On tombe des nues.

À entendre le Sénateur Lambert à son tour pérorer sur la génératrice détournée trop « intelligemment » par le Sénateur Ricard Pierre et que les Jacmeliens refusent de recevoir pour cause de recel effronté, on perd son latin.

Les sénateurs Ricard Pierre et Joseph Lambert: ces
soit-disant collègues mordant leur propre queue.    
Haïti! De quel mal avez-vous hérité? Très souvent la télévision nous renvoie une version carnavalesque d’une séance pugilistique au sein de l’auguste enceinte. Les bureaux virevoltent, des chaises lancées qui reviennent comme des boomerangs, des vestons en lambeaux. Les femmes perdent jupes et jupons. N’étaient-ce les sous-vêtements, on se croirait dans un bar de danseuses à gogo. Le voyeurisme est au 1er rang. Les supports des micros servent de baïonnettes pour effrayer l’adversaire.

Ne nous illusionnons point, il n’y aura jamais de morts par perforation. Ce sont des comédiens qui jouent leur « théâtre à quatre sous » pour le plaisir des réseaux sociaux, au bénéfice de WhatsApp, Facebook, Instagram etc… Faute de cerner la vocation nationale de cette illustre bâtisse, le premier phare vers lequel les yeux de la nation doivent tourner, pour réclamer le droit de vivre heureux, la Cathédrale au sein de laquelle le peuple a mandaté des femmes et des hommes, dans l’objectif de créer pour chacun, un espace officiel où « le nègre haïtien se sent réellement souverain et libre » 1 .

Malheureusement, ces élus sont, pour la grande majorité, des partisans des « Bêchons joyeux2 », à la mine souriante, au destin heureux, qui réfutent le « Mourir est beau pour la patrie 2 ». Ce sont tous des petits amis, des petits copains-coquins, avec un esprit clanique et leur code secret dont le mot de passe commun se conjugue en un seul verbe : MANGER, en un seul temps : « Je mange, tu manges ». Nous mangeons, tu manges ». C’est la tabula rasa!

Ne nous berçons point d’illusion. Ils  ne constituent qu’une seule et même équipe, avec le même esprit. Il n’y a pas d’opposition. En chœur, ils jouent au « cash-cash » dans le vrai sens monétaire de l’expression. Ils ont tous voté en chantant, la location de la résidence à Lambert.

Durant les batailles rangées, les feuilles de papier et autres documents contenant l’ordre du jour s’éparpillent dans l’air jusqu’au plancher comme dans un tourbillon automnal, faute de compréhension des textes par les acteurs en lice. « Se pa zafè peyi yo vinn regle isit ». La faiblesse de leurs connaissances classiques au niveau légale, économique, juridique, social, national, familial, général, fait d’eux des pugilistes, des champions de boxe en « cassage de gueules », oblitérant une bonne part de leur objectivité nominative. D’où le cirque quotidien disponible, à visionner sur Youtube.

Le Parlement est une caverne d'Ali Baba, comme je l’ai déjà écrit.  Celle de notre enfance avait 40 voleurs. La nôtre en a plus de 149 sous ses arches. En égrenant le chapelet des montants qu’engrangent ces deux corps, on n’en revient pas. Selon un éditorial du  journal « Le Nouvelliste » du 13 juillet 2017, 7.2 milliards de gourdes sont accordés au Parlement et 6.1 milliards pour la Santé publique. C’est une véritable aberration quand on privilégie une minorité d’individus au détriment de la santé des citoyens. Ainsi, les petits copains-coquins se chamaillent et font du cinéma pour nous détourner des vraies affaires : le pillage d’une nation. Ils attirent notre attention pour nous porter à parler de batailles de ruelle. Ils nous jettent de la poudre aux yeux pour mieux faire passer la pilule. Entretemps, loin des caméras, ils s’entendent à merveille et les alliances se nouent au gré des intérêts.

Que font en réalité ces gens pour toute cette somme engrangée par ce Parlement budgétivore? Presque rien! Nous le déplorons avec le journaliste D. Petit-Frère, qui eut à accoucher ce douloureux constat :   « Jamais de mémoire d’homme et de citoyen, je n’ai vu un appareil étatique autant décrié, avili, déshonoré ; de parlementaires, des élus du peuple, descendre si bas dans le bassin de la honte, se baigner autant dans les eaux boueuses du mensonge, de l’hypocrisie et de la stupidité 3 ».

Réplique du Sénateur Ricard Pierre suite à l'allégation de vol de génératrice...

Au temps de nos parents, un parlementaire n’était jamais un homme riche. C’était un personnage humble, soucieux, serein qui nous laissait l’impression, même en dormant, qu’il pensait et mangeait Haïti. Il connaissait son mandat et ses limites. Au retour dans son patelin, il était à l’écoute de ses mandants. Tous étaient fiers d’être représentés par ce citoyen hors-norme. Nos parents se souviennent encore du député de Grande-Rivière du Nord, Jean-Price Mars, des intellectuels Anténor Firmin et Louis Joseph janvier, candidats à la députation respectivement en 1902 et 1909, de l’Honorable sénateur Émile St-Lot en 1946 et 1950, du Sénateur Raphaël Brouard, 1941, père du célèbre Carl Brouard4…, s’il ne faut citer que ceux-là.  

Aujourd’hui, les aliborons qui y siègent ignorent jusqu’à la raison première de leur présence, pourvu que la paye arrive chaque 15 jours.  C’est une horde de magouilleurs qui se cassent la margoulette à coup de poings pour améliorer les lois du budget à leur avantage, pour l’augmentation des frais pour la fête patronale de tel village, pour obtenir l’argent du poisson pour la semaine sainte de leurs mandataires, pour nommer leur ministre aux finances ou leur directeur général aux Douanes ou à l’ONA etc… Ces montants votés seront perçus sciemment une semaine après l’évènement cité. Ni vu, ni connu, et le petit peuple continue de crever.

En pillant le pays sans vergogne, quelle chance ces prédateurs laissent-ils aux plus  mal pris qui avaient déposé pour eux, avec un certain espoir, un bulletin dans l’urne? L’horizon est vide. La nuit semble éternelle. Le manège au guignol, qu’est le Parlement, tourne sans contraste et sans aucun plan. La misère de l’autre ne les empêche point de dormir les poings fermés. Ils sont déjà très loin de ce chapître, très loin de l’idée d’Anténor Firmin, qui eut à déclarer que « Dans tous les pays, dans toutes les races, le progrès ne s’effectue, ne se réalise, ne devient tangible que lorsque les couches sociales inférieures, qui forment toujours la majorité, tendent à monter, en intelligence, en puissance, en dignité et en bien-être. Là où la politique, dite éclairée, ne consisterait qu’à perpétuer l’infériorité de ces couches, formant l’assise même de la nation, en exploitant leur ignorance, il n’y a point de progrès possible 5 ».

Pouvons-nous un jour rêver de « monter, en intelligence, en puissance, en dignité et en bien-être » ? Pas avec ces énergumènes. Pas avec cette race de « bandits légaux » qui ignorent jusqu’à l’objet de leur mandat : proposer, amender, modifier, promulguer des lois pour le bien-être collectif, contrôler l’exécutif et porter très haut le flambeau de la démocratie.

En 2006, le Parlement d’Haïti, le plus ancien de toute l’Amérique latine, fêtait ses 200 ans d’existence6,  a perdu la côte. Dans un sondage, réalisé du 6 au 15 janvier 2018 7, par HAFORS 8, 71,49% des habitants de l’île ont exprimé qu’ils n’avaient aucune confiance dans ce corps.  

Du train où vont les choses, il n’y a presque plus d’espoir. Les carottes sont cuites pour Haïti. Ayant compris la feuille de route et le plan de vie de nos parlementaires, la jeunesse prend la fuite à la recherche d’un hypothétique futur au hasard de sa route. Ce qui est triste, c’est qu’aucun économiste du pays n’a tiré la sonnette d’alarme pour attirer l’attention des gouvernants sur ces départs inusités, très inquiétants pour le commerce, et angoissants pour l’avenir du pays.

À la lumière de ce sondage, aux prochaines élections, n’importe quel Ali Baba qui ajoutera à son programme, une option de réclamer un référendum pour réduire le Parlement à 40 individus, le peuple se pressera d’un pas alerte pour aller cautionner cette idée géniale. Car, mieux vaut élire  40 voleurs au lieu de 150 détrousseurs ou 1500 doigts trop agiles et trop longs, prompts  à siphonner  la caisse nationale.

Max Dorismond Mx20005@yahoo.ca



Note – 1 : Src. : « Serment au drapeau »
Note – 2 : Explication du terme : les « Bêchons joyeux » qui est inscrit dans : « L’Hymne national d’Haïti ». Il est utilisé ici dans un sens humoristique, parlant ici de parlementaires qui facilitent le côté positive de leur travail, en légiférant à leur avantage d’abord et se font payer des privilèges.
Note – 3 : Journal « Le Nouvelliste » 1er juin 2006.
Note – 4 : Src : « Le parlement haïtien. Deux siècles d’histoires » Lemoine Bonneau (2014).
Note – 5 : « M. Roosevelt, Président des États-Unis, et la République d'Haïti ». Par Anténor Firmin, éd. Hamilton Bank Note Engraving and Printing Company
Note – 6 : Journal « Le Nouvelliste » 1er juin 2006.
Note – 7 : Le journal en ligne « Alter Press » du 19 avril 2018.
Note – 8 : HAFORS, accronyme de « Institution Haïti Formation et Services de consultation »

Wednesday, August 8, 2018

L’urgence d’un budget de rupture en Haïti
Kesner Pharel
Ce 5 août 2018, près d’un mois après les émeutes en Haïti, le notaire Jean Henry Céant a été nommé Premier ministre par le président Jovenel Moise. Figure controversée, cet ancien candidat à la présidence devra se montrer pragmatique et s’attacher d’emblée à remanier un budget qui dessert la population haïtienne et a provoqué les émeutes des 6, 7 et 8 juillet derniers, comme l’explique l’économiste Kesner Pharel à la journaliste indépendante, Nancy Roc. 

Si dans le passé, la Communauté internationale finançait plus de 60% du budget national, « 71% du budget 2018-2019 le seront par les contribuables haïtiens, soit 126 milliards sur les 175 milliards de gourdes », déclare d’entrée de jeu, l’économiste et président du Group Croissance, Kesner Pharel. Il explique que « ce sont donc les impôts indirects qui dominent et qui sont payés par la majorité de la population. Or 90.1 milliards de gourdes de ces entrées- soit 1 milliard 344 millions de dollars américains environ au taux de 67 gourdes pour un dollar –  sont attribués aux dépenses courantes (masse salariale des employés de l’État, biens et services (le train de vie de l’État), les transferts et subventions, l’intérêt de la dette etc.) ; alors que les investissements publics pour les besoins de la population dépassent à peine 20 milliards de gourdes (environ 298 millions de dollars américains) ».

De même, le gouvernement de Jovenel Moise compte dépenser 29.94 milliards de gourdes (soit plus de 446 millions de dollars américains pour les biens et services de l’État (voitures, voyages, per diem et tout ce qui concerne des dépenses non essentielles pour l’État et ses salariés) mais ne prévoit que 20,61 milliards de gourdes (environ 307 millions de dollars américains) pour les investissements sociaux à travers le financement du Trésor Public. Conclusion ? « C’est un budget qui ne prend pas en compte les besoins de la majorité de la population », lâche Kesner Pharel. De plus, le financement (service) de la dette de l’État haïtien est passé de 14 milliards à 24 milliards de gourdes (un peu plus de 358 millions de dollars américains), un montant supérieur à l’allocation budgétaire annuelle du Ministère de l’Éducation nationale. Pendant que les auteurs du plus grand détournement des finances publiques de l’histoire d’Haïti, à travers le programme PetroCaribe, se la coulent douce, le pays doit débourser 2 milliards de gourdes par mois (soit presque 30 millions de dollars américains) pour rembourser la dette publique. A titre comparatif, le budget de l’Environnement est de moins de 2 milliards de gourdes sur l’ensemble de l’année!

« Ce pays n’a jamais été aussi centralisé », dixit Kesner Pharel

L'économiste Roro Pharel
L’économiste de renom, Kesner Pharel, explique, chiffres à l’appui les causes des dernières émeutes : « Si l’on prend le département le plus riche, l’Ouest, il y a eu des investissements continus ces quatre dernières années. Aujourd’hui, on en est à plus de 110 milliards de gourdes (environ 1 milliard 641 millions de dollars américains) pour l’Ouest alors que le nouveau budget n’accorde même pas un milliard de gourdes (soit moins de 15 millions de dollars américains) au département le plus pauvre, le Nord Est. Donc les émeutes des 6, 7 et 8 juillet sont les résultats des choix faits par les gouvernements haïtiens de concentrer la plus grande partie des dépenses de fonctionnement et d’investissement dans la grande zone métropolitaine de Port-au-Prince dans un esprit de centralisation et en laissant les autres départements dans la pauvreté. » Pour lui, ceci a provoqué un mouvement migratoire considérable, avec la multitude de bidonvilles aux conditions infrahumaines que nous connaissons aujourd’hui dans la capitale. « Ce pays n’a jamais été aussi centraliséC’est pour cela que, le 5 juillet dernier, j’avais souligné qu’il fallait absolument un budget de rupture en Haïti. Car, si on continue de tout centraliser dans la zone métropolitaine, cette pieuvre va tout simplement faire éclater le pays », déclare Kesner Pharel dans la perspective d’un Port-au-Prince contenant cinq millions d’habitants en 2030.


Soulignons que, malgré un budget d’investissement de 13,78 milliards de gourdes (environ 205 millions de dollars américains) pour le département de l’Ouest, lorsqu’on divise cette somme par 4 millions d’habitants, on obtient la modique somme de $ US 51,25 comme somme annuelle d’investissement de l’État pour chaque Port-au-Princien(ne). Or, lorsque l’on sait que mettre un enfant dans une école revient à environ $US 100 par an, on se rend compte à quel point « ce budget est une imposture », pour reprendre l’expression d’André Lafontant Joseph, Coordonnateur du Groupe de Recherche et d’Intervention en Développement et en Éducation (GRIDE), dans notre dernier article.

Mauvaise gouvernance : des exemples édifiants

Chaque année, le gouvernement présente au Parlement la loi de finances pour approbation. « Cette loi doit refléter la mise en œuvre des engagements pris par le gouvernement lors de la ratification de la politique générale du Premier ministre. Elle doit aussi répondre à certaines normes d’équilibre financier qui soutiennent de manière stable et durable les politiques publiques à mettre en exécution, notamment la croissance économique soutenue », explique l’économiste Etzer Émile[1]. Mais, ce que la plupart des gouvernants oublient de souligner, c’est que le budget de l’État doit refléter les aspirations des citoyen(e)s et offrir des opportunités à toutes et à tous. Or, ce budget ne répond à aucun des objectifs susmentionnés.

En premier lieu, les responsables budgétaires ont décidé d’allouer plus de 65% du budget national au département de l’Ouest et moins de 1% au département du Nord-Est. Selon Kesner Pharel, « cette répartition inégalitaire des dépenses publiques pose le problème de l’équité et de l’accès des citoyens de tout le pays aux mêmes services publics essentiels et aux opportunités économiques », nous explique-t-il en entrevue. Ainsi, avec moins de 40% des dépenses publiques pour les neuf autres départements, ce budget démontre que la décentralisation n’a nullement été prise en compte, tant par le gouvernement Lafontant/Moïse que par l’ensemble de parlementaires qui ont ratifié ce budget dans la soirée du mercredi 6 septembre 2017, avec 18 voix pour, 2 abstentions et 1 contre[2].

Rappelons que Patrice Dumont, Sénateur de l’Ouest, a été l’unique sénateur a voté contre ce budget, pour cinq raisons qu’il évoque le 7 septembre 2017, sur sa page Facebook. Il stipule que, « l’article 9 du projet de budget modifie unilatéralement le barème de la Contribution Foncière des Propriétés Bâties (Impôt locatif), approximativement pesant 97 % des rentrées des municipalités. En ignorant les collectivités territoriales le budget tord les intérêts de ces collectivités et le devoir de décentralisation qu’impose la Constitution de 1987 de l’article 61 à l’article 74. » Tout est dit.

Le développement ne se limite pas aux routes !
En second lieu, ce budget met en lumière la pensée exiguë, tant du gouvernement Moise-Lafontant que des parlementaires, en matière de développement
En effet, dans la plupart des projets et investissements publics, le budget démontre que l’État prévoit principalement de construire des routes et de bâtiments administratifs. Est-ce la conception du développement d’un pays au 21ème siècle pour nos autorités ? Car, depuis 2001, les limites du lien de causalité « route = développement » sont pointées du doigt par les chercheurs qui déconstruisent les idées que les décideurs politiques et les aménageurs peuvent véhiculer sur les bienfaits de la route (Banister et Berechman, 2001).
En effet, des études menées notamment en Guyane sur les enjeux portés par les infrastructures routières, ont pris en compte à la fois le désenclavement, facteur de continuité territoriale, et l’accès au foncier et à ses ressources. Ces enjeux constituaient des leviers pour le développement socio-économique de la Guyane si l’on en croit les politiques qui encadrent l’aménagement du territoire.  Mais dans la réalité, ces études ont démontré les limites importantes de ce concept : par exemple, les capacités de mobilité réduite des populations locales, peu d’effets entraînants sur les économies désenclavées, mise en valeur limitée des alentours des routes, appropriation non-contrôlée du foncier agricole aux alentours des routes, etc… Ces études concluent donc que « d’autres conditions que celles liées à la qualité de l’infrastructure doivent être réunies pour que les objectifs de ces routes puissent être atteints, en termes d’encadrement et d’accompagnement. »[3]
En posant quelques pistes de réflexion, ces études ont démontré les raisons des échecs des projets routiers dans la démarche planificatrice en Guyane notamment que, sans encadrement en amont et en aval de la part de l’État et du secteur privé, ces routes ont donné lieu à une appropriation agricole du foncier et à des implantations humaines, en créant davantage de chômage et en transformant le paysage en domaines urbains non conformes aux normes de développement. De plus, les routes sont concernées au premier chef par les problématiques environnementales : coupure des espaces naturels, consommation de ressources non renouvelables, production de gaz à effet de serre par le transport. La route est donc en première ligne des problématiques liées au développement durable :
– socio-économique, en raison de la place essentielle de la mobilité dans les facteurs de croissance ;
– environnementale, au regard de la responsabilité des transports dans le changement climatique, l’utilisation de ressources naturelles et l’impact sur la biodiversité.
Route Cap-Haïtien menant à Labadie
(Tronçon de route inaugurée le 24 février 2018)
Les enjeux et impacts de ces routes ont-ils été étudiés par les gouvernements successifs haïtiens qui n’ont jamais œuvré pour concrétiser la décentralisation ? Comment penser à construire de routes départementales sans penser à la décentralisation et à la population ? La nouvelle route du Cap-Haïtien menant à Labadie en est un bon exemple. Ce tronçon, couvrant la localité Fort Bourgeois à la section communale de Bande du Nord, a été inaugurée le 24 février 2018. Longue de 6 kilomètres, elle a été financée à hauteur de huit millions de dollars par la Banque mondiale, avec l’objectif, selon la représentante de la Banque mondiale, Anbela Abreu, « d’apporter des transformations pour les habitants de ce milieu touristique dénommé Fort Bourgeois ». Mais le tronçon commençant dans la ville du Cap est bien trop étroit et les chauffeurs s’en plaignent. « Ils auraient dû prévoir d’élargir la route en écrasant les murs des résidences adjacentes d’abordpour faire de la place pour au moins deux voitures », nous a confié un chauffeur guide. « Regardez, lorsqu’une voiture stationne, on doit attendre derrière pour laisser passer celle d’en face », s’exclame-t-il énervé. « Le président a fait faire la route oui, mais il aurait dû la faire construire avec une vision sur 25 ans et non pas juste pour les touristes ! », conclut-il.
Pour l’avenir et lorsque la Chambre des Députés daignera enfin voter la loi-cadre sur la décentralisation, les départements devront se doter de documents stratégiques sur la politique routière avec des indicateurs de l’état des routes et des enquêtes de satisfaction des usagers ; mais aussi de l’accompagnement de l’État pour un vrai plan de développement.
Jean Henry Céant au pied du mur
Jean Henry Céant
Le Premier ministre désigné
La tâche qui attend le nouveau premier ministre et son prochain gouvernement est non seulement colossale mais elle s’est corsée avec les émeutes. En effet, le gouvernement avait prévu de collecter 19.9 milliards à partir du réajustement des produits pétroliers pour financer le budget évalué à 175 milliards de gourdes. Or, ce réajustement n’a pu avoir lieu et les émeutes ont obligé les autorités à annuler ces nouveaux prix et à faire le retrait du budget déposé le 29 juin 2018. Si Guichard Doré, conseiller du Chef de l’État, a déclaré le 12 juillet que « l’équilibre est le principe même du budget. Les dépensent doivent correspondre aux rentrées », comment assurer aujourd’hui cet équilibre et où le prochain gouvernement peut-il piocher pour remplacer le vide laissé par le retrait des mesures de réajustement des produits pétroliers ? « Soit avec de nouveaux impôts, soit à travers une pression fiscale plus élevée », nous dit Kesner Pharel. Les citoyen(ne)s livré(e)s à eux-mêmes pendant les émeutes vont donc encore en prendre pour leur grade !

Mais ce qu’il y a de plus troublant est que dans le budget 2017-2018, le train de vie de l’État (biens et services) coûtait 20,30 milliards de gourdes (environ 303 millions de dollars américains) dans le budget 2017-2018. Or, dans le nouveau budget 2018-2019, il a été révisé à la hausse, soit 29,94 milliards de gourdes (446,8 millions de dollars américains) de besoins non essentiels. De plus, l’enveloppe allouée aux investissements sociaux est inférieure à ce train de vie : 20,61 milliards de gourdes (307,6 millions de dollars américains). Voilà deux données cruciales qui démontrent que Jovenel Moise n’a pas tiré les leçons des émeutes de juillet dernier, voire comprendre la situation de ses compatriotes qui ont faim, sont dans la misère et le chômage comme il le twittait le 15 juillet, après les émeutes. Pourtant Richard Doré avait déclaré qu’il y aurait des coupes budgétaires dans les services de l’État, surtout dans les services de l’État pour les « frais non essentiels ». Mais les chiffres du nouveau budget démentent cette affirmation.
Le nouveau premier ministre se retrouve donc au pied du mur et il n’est que d’attendre pour voir si Jean Henry Céant sera un premier ministre à poigne qui pourra renverser la tendance ou s’il ne sera qu’un pantin de Jovenel Moise et du Parti haïtien Tèt Kale (PHTK).

Nancy Roc, le 6 août 2018.




[1] Etzer Émile, 12 raisons qui doivent justifier une réorientation du budget national 2018-2019, Le Nouvelliste, le 23-7-2018.
[2] Haïti-Politique : Le projet de budget 2017-2018 voté au sénat sans grande modification, Alterpresse, le 7 septembre 2017.
[3] Madeleine Boudoux d’Hautefeuille, La route, facteur de développement socio-économique ? Une analyse des enjeux portés par les projets routiers en Guyane française, Espaces et sociétés 2014/1 (n° 156-157)

Tuesday, August 7, 2018

La gourde sur la pente de 100 pour 1?



Par Eddy Cavé 

Ottawa, le 1er août 2018

Dans la masse des articles et commentaires diffusés dans les médias depuis l’éclatement de la crise actuelle, il y a sans doute beaucoup d’inepties et d’idées farfelues, mais il y a aussi et surtout d’excellentes observations. Les éditoriaux de Frantz Duval et de Roberson Alphonse par exemple, ainsi que les articles comme ceux d’Erno Renoncourt (« Un État fossoyeur jusqu'au bout de l'indigence») sont la preuve qu’il y a au chevet du malade un grand nombre de médecins dont le diagnostic est sûr, mais qui n’ont aucun pouvoir de décision. Le drame est qu’ils sont comme des voisins accourus à la nouvelle d’une agonie et qui ont seulement un droit de parole.

À cet égard, le courriel anonyme suivant, que j’ai reçu récemment en anglais et que je me suis permis de faire traduire, est un modèle de perspicacité. Dans la brutalité du commentaire et la simplicité du raisonnement, l’auteur écrit :

« Trop de véhicules qui se déplacent pour rien. Arrêtez le financement sans mise de fonds qu’offrent de nombreux concessionnaires automobiles. Trop d'articles de luxe dans ce pays pauvre, ce qui ne fait qu'augmenter la consommation de carburant et nos importations de pétrole. […].

Les Haïtiens veulent s'identifier à la valeur de leurs véhicules, du linge qu'ils portent, au lieu d'essayer de mettre sur pied des industries. Bill Gates conduit une voiture américaine et ne la change pas chaque année. Il est temps pour les Haïtiens d'adopter des comportements intelligents et de faire travailler leurs méninges. […] Il existe des moyens de mettre fin à ces absurdités.

Tout le pays paie le prix du comportement des petits idiots riches qui sont suivis par d'autres stupides à la recherche d'une identité et d'un statut social inconnus. Nous voulons consommer les marques chères produites dans le monde, tandis que nous n'avons même pas un emploi. […].

Faisons comme les Chinois, avec notre main d'œuvre abondante et bon marché et lançons-nous dans les échanges internationaux. Nous sommes à la porte de certains des plus grands marchés du monde et, Dieu merci, la Nature nous a pris sous ses ailes. Mais, l'État central a le devoir de donner le ton. Sinon, le bateau coulera avec nous tous. Il est grand temps pour nous de prendre nos responsabilités. »

Ces observations faites, l’auteur conclut sur le ton sentencieux du spécialiste qui parle avec autorité :

« Bloquez pendant un certain temps l'importation de certains articles non nécessaires comme les véhicules automobiles et comme le riz [qui entre au pays sous un régime concurrentiel mortel pour la production locale]. Vous verrez comment le taux de change du dollar va diminuer ».

La sonnette d’alarme est tirée et elle appelle à une prise de conscience radicale. Pas moyen d’écarter du revers de la main un tel diagnostic,  pourtant très incomplet. Malheureusement, les choses sont beaucoup plus compliquées qu’elles ne paraissent, et les solutions sont sur plusieurs fronts.

D’abord, la bataille de la gourde est l’affaire de tous : les autorités monétaires, l’ensemble des secteurs public et privé, la société civile, les syndicats,  les intellectuels, la presse, etc. Ensuite, elle ne peut être gagnée si l’on ne s’attaque en même temps à la corruption, la mauvaise gouvernance, l’instrument de propagande que sont devenus les carnavals, le rara, la diffusion des matches de football, l’utilisation des postes diplomatiques comme arme de négociation avec les parlementaires ; bref, la vision la plus malsaine qui soit de l’État-providence.

En outre, il y a tout le volet des politiques fiscale et budgétaire qu’il faut maîtriser et mettre à contribution dans une optique de transparence,  d’efficience, de justice sociale. Autant de conditions impossibles à réaliser tant que persistera la conception haïtienne séculaire de l’État vache à lait, dispensateur de privilèges allant maintenant de l’octroi de cartes d’appels téléphoniques à l’accès aux sources de crédit du secteur public (ONA, BNC) en passant par le trafic d’influence, les franchises d’importation, etc.

Donc, pas de solutions miracles à un problème de fond bien compris par l’auteur de cette note anonyme.  Dans le passé, la stabilité du taux de change et le pouvoir d’achat de la gourde ont contribué à brouiller le paysage de sorte qu’on n’en a jamais discuté sur la place publique. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit, et le Dr Raulin L. Cadet a bien résumé le drame en concluant par ces mots un article paru dans Le Nouvelliste du 30 juillet en cours : « Lorsque la faiblesse de la production et l’instabilité politique se tiennent la main, il est difficile de stabiliser les prix. »  À quoi j’ajouterais : « ainsi que le taux de change ».
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Le taux de change a atteint les 50 % 
en 2015.                                          
Pour avoir produit les statistiques bancaires et monétaires d’Haïti à la fin des années 1960 au département de la Statistique et des Études économiques de la Banque nationale (BNRH), je sais que le problème ne date pas d’hier. Déjà, les réserves de change du pays étaient épuisées et devenues négatives, et nos dirigeants avaient opté pour la politique de l’autruche (« Les problèmes de la gourde haïtienne dans la mémoire du Jérémien », Le Nouvelliste, 7 mars 2018; Haiti Connexion Culture, (14 mars 2018).

La disparition de François Duvalier de la scène politique ayant levé les principaux obstacles à l’aide internationale au pays, les entrées de devises ont augmenté à partir de 1971, tandis que se produisait le début d’industrialisation que l’on a qualifié de taïwanisation  de l’économie haïtienne. Et quand la décote de quelques points de pourcentage est apparue au début des années 1980, les habitudes d’insouciance tranquille des autorités monétaires (que les spécialistes américains du domaine appellent le « benign neglect » étaient suffisamment bien enracinées pour que personne ne sonne l’alerte. Plus grave encore, tous les agents économiques ont participé à la concrétisation du désastre annoncé. Le taux de change est ainsi passé en douceur de 5 à 70 gourdes pour 1 $ en moins de 40 ans.


Taux de dépréciation de la gourde par rapport au USD en %.
 ( entre 1992 et 2005)
D'autres informations statistiques complémentaires seront mises à jour bientôt

Aujourd’hui que le mal est consommé, il incombe à chacun d’entre nous d’accepter le fait accompli et de se serrer la ceinture. L’objectif est maintenant de contrecarrer la poursuite de la dégringolade de la gourde pour empêcher que ne se réalise dans un proche avenir la prédiction apocalyptique  du taux de change de 100 pour 1.


Eddy Cavé edddynold@gmail.com