HCC- Une trilogie de lettres destinée à élever la réflexion de nos lecteurs à son plus haut niveau.
Au fil des rubriques de HCC, nous faisons de notre mieux pour gâter nos lecteurs avec des textes
fouillés, bien équilibrés et soigneusement illustrés.
HCC - Une érudition immense dans les domaines : « de la politique, de l'histoire, des religions, de la culture et des arts en général. »
Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte...
L'aire métropolitaine de Port-au-Prince compte environ 2 470 762 habitants selon les estimations de l'institut haïtien de statistique et d'informatique.
Par Me Maurice
CELESTIN-NOEL-LECHAPEAUTEUR
Une partie du centre-ville
Après 14 longues années, j'ai revu mon pays, du moins Port-au-Prince. Après 14
ans j'ai recroisé le regard de mes sœurs et frères abandonnés plus que jamais.
J'ai du baisser ma tête pour ne pas leur montrer mon regard coupable, plein de
pitié, de questionnement et de honte. Et, d'un regard caché, prudent, j'ai pu
observer ce que disent leurs yeux. Et j'ai eu peur de leur regard...Un regard
narratif...qui dit tout de leur souffrance, de leur misère, de leur colère et
de leur impatience.
Les bidonvilles se déploient en gradins vers les hauteurs
Un regard
famélique, inquiet, jaloux, désolé, inquisiteur, vide, déçu, haineux, furieux,
rempli de désir de vengeance. Un regard peureux et méchant à la fois, frustré,
regard plein de mépris, de dégoût, de désespoir, de violence, de résignation.
Un regard qui questionne et qui fait peur. Enfin tous les regards qui parlent
dans le silence. Un silence imposé. Un silence compressé. Un silence éclaté. Un
silence sonore. Un silence, des fois, explosé qui laisse sortir des propos
injurieux, provocateurs même. Mais silence révolté compréhensible. On comprend
bien la frustration de ce troupeau humain qui remplit les rues défoncées,
chargées de détritus. Un troupeau humain qui envahit les artères de
Port-au-Prince sans savoir exactement où aller. Ils marchent, ils montent et
descendent, ces animaux pensants qui ignorent pourquoi ils déambulent dans les
coins et recoins d'une capitale bidonvilisée totalement ruralisée singeant
ridiculement, par certains endroits, une capitale étrangère jadis, par nous,
occupée.
Les détritus envahissent les rues de la Capitale
J'ai revu Port-au-Prince après
14 ans. Quelle tristesse! Dire qu'après le terrible tremblement de terre
j'avais poussé un cri d'espoir. Je pensais que le moment de la grande
solidarité qui devrait libérer Haiti des étreintes de la misère était enfin
venu. Mais hélas la solidarité internationale et nationale n'était qu'un mot.
Un mot trompeur, un mot calmant, un mot consolateur. Tout simplement. Un mot
bon pour X et tragique pour Y. Une solidarité qui allait enrichir indécemment
certains et plonger d'autres dans la plus profonde et la plus dégradante
misère. Une surpopulation humaine, jointe à une désorganisation à outrance.
Scènes chaotiques partout. Piles de détritus ici, petit commerce là.
Port-au-prince: capitale modèle de désorganisation, d'ingouvernabilité. Dans un
"désordre organisé" participent les véhicules UN, les chauffeurs de
taxis, les voitures privées, les quelques ambulances, les voitures de police,
les gros transporteurs, les piétons et les taxi-motos. Véritable sauve-qui-peut
dans une circulation où le carburant est brûlé sur place, où les heures se
gaspillent dans une routine devenue coutume. La majeur partie du temps se
passe, se perd sur la route. Impossible de régler deux affaires durant une
journée. Mais c'est comme ça! C'est la réponse.
Vue des bidonvilles dans les hauteurs de Pétion-Ville. Une grande partie de l'élite haïtienne habite dans la banlieue de Pétion-Ville.
En effet
c'est définitivement ainsi que vont les choses dans ce pays où le mensonge est
médiatisé à la perfection. Politique de façade. Poudre dans les yeux. Les
menteurs mentent tellement qu'ils finissent par convenir entre eux que leurs
mensonges sont pure vérité. Partout les tôles rouges clôturent les édifices
"raz-terre" reconstruits sur YOUTUBE en "PowerPoint" et
offerts aux yeux des naïfs prêts à parier leurs deux yeux que Port-au-Prince
est reconstruite dans sa totalité. Et ainsi, les chanceux qui ont
"gobé" tout l'argent de la reconstruction bénéficient gratuitement de
l'admiration d'une diaspora mal informée. De plus ils capitalisent sur le peu
d'oeuvres réalisées par le secteur privé. Tout ce qui est fait est grâce à leur
sollicitude. Ils se font inviter, ces dirigeants souffrant "d'inaugurite
chronique", à couper, à chaque occasion, le "ruban inaugural".
Syndrome qu'ils ont sans doute hérité des DUVALIER. Démagogie sans fin.
Démagogie en cascade. D'hier à aujourd'hui.
L'omniprésence des fatras jonchant les rues attire le regard de tout visiteur.
Voilà en peu
de mots le court récit d'un voyage et d'un séjour dans une capitale aux rues
défoncées où on est exposé à toutes sortes, à toutes formes d'insécurité. Le
chauffeur évite à chaque deux minutes un accident qui pourrait être mortel. Les
hôpitaux ne sont pas équipés et le personnel est loin d'être à la hauteur de sa
tâche. Les policiers se font rares car l'effectif du corps est nettement
insuffisant pour les besoins de la surpopulation de la ville. L'insalubrité fait
de Port-au-Prince la
capitale la plus laide et la plus sale du monde. Sale et laide au point qu'un
audacieux destructeur s'est béatement autorisé de crier "QU'AVEZ VOUS FAIT
DE MON PAYS". Il a fait carrément sien ce mot historique. Si cet oublieux
savait ce que c'est que la probité intellectuelle et si son manque de culture
ne lui avait pas permis de citer l'auteur il aurait certainement, à la limite,
ajouté " COMME AVAIT DIT L'AUTRE ".
L'insalubrité fait de Port-au-Prince la capitale la plus monstrueuse et la plus sale du monde.
Dans cette
Port-au-Prince aux rues malodorantes, la leptospirose menace la population à
cause de la proximité, de la cohabitation des habitants avec les rongeurs, les
rats en particulier. Un environnement malsain est observé dans tous les
quartiers résidentiels, même les plus huppés où on peut voir des palais
construits, on dirait, dans des porcheries. Les média d'Etat ne s'acquittent
guère de leur tâche d'éduquer la population qui lance à même le sol les
contenants vides. Ainsi, les insectes trouvent en masse leurs gîtes et la
malaria de même que d'autres infections font rage. Partout, les médicaments se
vendent sur les trottoirs, dans les rues comme des bonbons et des patates.
Port-au-Prince ne peut pas gérer dix minutes de pluie. La moindre averse est
cause de mort d'hommes et de bétail, d'enfants surtout. La protection citoyenne
est un vain mot. Les gens sont abattus comme des chiens en plein jour. Une
guerre de religion semble se livrer en Haiti. Les religieuses et les houngans
sont attaqués. Enfin l'insécurité bat son plein dans ce pays et surtout dans
cette capitale où tout est concentré. La peur est sur tous les visages. Et
toute cette incongruité se déroule sous les "yeux fermés"d'une
opposition aussi bancale que le gouvernement. Une opposition improvisée qui n'a
d'autre visée que la prise du pouvoir qui procure gloire et argent. Argent
d'abord, gloire ensuite, gloire peut-être mais pas certain. J'aurais titré : "HAITI:
QUELLE OPPOSITION? et j'aurais conclu : UNE OPPOSITION SANS VISION, SANS
ACTION, AUSSI BANCALE QUE LE GOUVERNEMENT."
Balade à Port-au-Prince vers les années 1940
Les regards
vitreux, déprimés, désolés, inquiets, affamés, découragés, sans espoir,
misérables, craintifs mais méchants et provocateurs expriment ce qui se passe
dans la profondeur de l'âme des passants qui n'attendent que l'heure pour vider
leur trop plein.
J'ai eu
pitié, j'ai eu peur de ces regards nouveaux, inconnus et conjoncturels. De ces
regards incertains. Douteux. Qui d'entre eux est bienveillant ou méchant? Le
jour de l'éclatement seul pourra le dire!
Vue partielle du parlement haïtien lors d'une séance plénière.
Par Max Dorismond
Ça cogne dur, dur, très dur là-dedans!
C’est le Parlement d’aujourd’hui. Souvenez-vous des parlementaires du temps de
nos pères et grands-pères. Des notables de la cité choisis par des citoyens
éclairés. Des sages qui ont fait leur preuve dans la société. Des hommes de
valeur aux timbres courtois, dotés de grandeur d’âme. Des honnêtes gens dont le
nom est synonyme de respect, de bonté et de civisme, avec un curieux mélange de
sensibilité et de détachements.
Où sont-ils passés, ces tribuns éternels,
fiers et altiers, dont la nation pleure encore la disparition! Le vide n’a pas
été comblé ou, du moins, il est mal remblayé par la nature qui en a horreur. À
ce rythme, nous ignorons ce que nous réserve l’avenir. À entendre le Sénateur
Ricard Pierre décliner par ordre de grandeur le dossier du Sénateur
Lambert : L’auto-location de sa fameuse résidence à l’État à7 280 000,00Gdes pour 8 mois, soit 910
000,00Gdes par mois, l’équivalent de 13
382,00$US. - drogue, cocaïne et DEA etc…, une ribambelle de notes que nous
pouvons titrer comme la « Symphonie
à Lambert » en La majeur.On
tombe des nues.
À entendre le Sénateur Lambert à son tour pérorer sur la
génératrice détournée trop « intelligemment »
par le Sénateur Ricard Pierre et que les Jacmeliens refusent de recevoir pour
cause de recel effronté, on perd son latin.
Les sénateurs Ricard Pierre et Joseph Lambert: ces soit-disant collègues mordant leur propre queue.
Haïti! De quel mal avez-vous hérité? Très
souvent la télévision nous renvoie une version carnavalesque d’une séance pugilistique
au sein de l’auguste enceinte. Les bureaux virevoltent, des chaises lancées qui
reviennent comme des boomerangs, des vestons en lambeaux. Les femmes perdent
jupes et jupons. N’étaient-ce les sous-vêtements, on se croirait dans un bar de
danseuses à gogo. Le voyeurisme est au 1er rang. Les supports des
micros servent de baïonnettes pour effrayer l’adversaire.
Ne nous illusionnons point, il n’y aura
jamais de morts par perforation. Ce sont des comédiens qui jouent leur « théâtre à quatre sous » pour le
plaisir des réseaux sociaux, au bénéfice de WhatsApp, Facebook, Instagram etc…
Faute de cerner la vocation nationale de cette illustre bâtisse, le premier
phare vers lequel les yeux de la nation doivent tourner, pour réclamer le droit
de vivre heureux, la Cathédrale au sein de laquelle le peuple a mandaté des
femmes et des hommes, dans l’objectif de créer pour chacun, un espace officiel où
« le nègre haïtien se sent
réellement souverain et libre » 1 .
Malheureusement, ces élus sont, pour la
grande majorité, des partisans des « Bêchons
joyeux2
», à la mine souriante, au destin heureux, qui réfutent le « Mourir est beau pour la patrie2
». Ce sont tous des petits amis, des petits copains-coquins, avec un esprit
clanique et leur code secret dont le mot de passe commun se conjugue en un seul
verbe : MANGER, en un seul
temps : « Je mange, tu manges ».
Nous mangeons, tu manges ».
C’est la tabula rasa!
Ne nous berçons point d’illusion. Ils ne constituent qu’une seule et même équipe,
avec le même esprit. Il n’y a pas d’opposition. En chœur, ils jouent au « cash-cash » dans le vrai sens
monétaire de l’expression. Ils ont tous voté en chantant, la location de la
résidence à Lambert.
Durant les batailles rangées, les feuilles
de papier et autres documents contenant l’ordre du jour s’éparpillent dans l’air
jusqu’au plancher comme dans un tourbillon automnal, faute de compréhension des
textes par les acteurs en lice. « Se pa zafè peyi yo vinn regle isit ». La faiblesse de leurs connaissances
classiques au niveau légale, économique, juridique, social, national, familial,
général, fait d’eux des pugilistes, des champions de boxe en « cassage de gueules », oblitérant
une bonne part de leur objectivité nominative. D’où le cirque quotidien
disponible, à visionner sur Youtube.
Le Parlement est une caverne d'Ali Baba,
comme je l’ai déjà écrit.Celle de notre
enfance avait 40 voleurs. La nôtre en a plus de 149 sous ses arches. En
égrenant le chapelet des montants qu’engrangent ces deux corps, on n’en revient
pas. Selon un éditorial du journal
« Le Nouvelliste » du 13
juillet 2017, 7.2 milliards de gourdes sont accordés au Parlement et 6.1
milliards pour la Santé publique. C’est une véritable aberration quand on
privilégie une minorité d’individus au détriment de la santé des citoyens. Ainsi,
les petits copains-coquins se chamaillent et font du cinéma pour nous détourner
des vraies affaires : le pillage d’une nation. Ils attirent notre
attention pour nous porter à parler de batailles de ruelle. Ils nous jettent de
la poudre aux yeux pour mieux faire passer la pilule. Entretemps, loin des
caméras, ils s’entendent à merveille et les alliances se nouent au gré des
intérêts.
Que font en réalité ces gens pour toute
cette somme engrangée par ce Parlement budgétivore? Presque rien! Nous le déplorons
avec le journaliste D. Petit-Frère, qui eut à accoucher ce douloureux
constat : « Jamais
de mémoire d’homme et de citoyen, je n’ai vu un appareil étatique autant
décrié, avili, déshonoré ; de parlementaires, des élus du peuple, descendre si
bas dans le bassin de la honte, se baigner autant dans les eaux boueuses du
mensonge, de l’hypocrisie et de la stupidité 3 ».
Réplique du Sénateur Ricard Pierre suite à l'allégation de vol de génératrice...
Au temps de nos parents, un parlementaire n’était
jamais un homme riche. C’était un personnage humble, soucieux, serein qui
nous laissait l’impression, même en dormant, qu’il pensait et mangeait Haïti.
Il connaissait son mandat et ses limites. Au retour dans son patelin, il était
à l’écoute de ses mandants. Tous étaient fiers d’être représentés par ce citoyen
hors-norme. Nos parents se souviennent encore du député de Grande-Rivière du
Nord, Jean-Price Mars, des intellectuels Anténor Firmin et Louis Joseph
janvier, candidats à la députation respectivement en 1902 et 1909, de l’Honorable
sénateur Émile St-Lot en 1946 et 1950, du Sénateur Raphaël Brouard, 1941, père
du célèbre Carl Brouard4…, s’il ne faut citer que ceux-là.
Aujourd’hui, les aliborons qui y siègent ignorent jusqu’à
la raison première de leur présence, pourvu que la paye arrive chaque 15 jours.
C’est une horde de magouilleurs qui se
cassent la margoulette à coup de poings pour améliorer les lois du budget à
leur avantage, pour l’augmentation des frais pour la fête patronale de tel
village, pour obtenir l’argent du poisson pour la semaine sainte de leurs
mandataires, pour nommer leur ministre aux finances ou leur directeur général
aux Douanes ou à l’ONA etc… Ces montants votés seront perçus sciemment une
semaine après l’évènement cité. Ni vu, ni connu, et le petit peuple continue de
crever.
En pillant le pays sans vergogne, quelle
chance ces prédateurs
laissent-ils aux plus mal pris qui
avaient déposé pour eux, avec un certain espoir, un bulletin dans l’urne?
L’horizon est vide. La nuit semble éternelle. Le manège au guignol, qu’est le
Parlement, tourne sans contraste et sans aucun plan. La misère de l’autre ne
les empêche point de dormir les poings fermés. Ils sont déjà très loin de ce
chapître, très loin de l’idée d’Anténor Firmin, qui eut à déclarer que « Dans
tous les pays, dans toutes les races, le progrès ne s’effectue, ne se réalise,
ne devient tangible que lorsque les couches sociales inférieures, qui forment
toujours la majorité, tendent à monter, en intelligence, en puissance, en
dignité et en bien-être. Là où la politique, dite éclairée, ne consisterait
qu’à perpétuer l’infériorité de ces couches, formant l’assise même de la
nation, en exploitant leur ignorance, il n’y a point de progrès possible5 ».
Pouvons-nous un jour rêver de « monter, en intelligence, en puissance, en
dignité et en bien-être » ? Pas avec ces énergumènes. Pas avec
cette race de « bandits légaux »
qui ignorent jusqu’à l’objet de leur mandat : proposer, amender, modifier,
promulguer des lois pour le bien-être collectif, contrôler l’exécutif et porter
très haut le flambeau de la démocratie.
En 2006, le Parlement d’Haïti, le plus
ancien de toute l’Amérique latine, fêtait ses 200 ans d’existence6, a
perdu la côte. Dans un sondage, réalisé du 6 au 15 janvier 2018 7, par HAFORS 8, 71,49% des habitants de l’île ont exprimé qu’ils n’avaient
aucune confiance dans ce corps.
Du train où vont les choses, il n’y a
presque plus d’espoir. Les carottes sont cuites pour Haïti. Ayant compris la
feuille de route et le plan de vie de nos parlementaires, la jeunesse prend la
fuite à la recherche d’un hypothétique futur au hasard de sa route. Ce qui est
triste, c’est qu’aucun économiste du pays n’a tiré la sonnette d’alarme pour attirer
l’attention des gouvernants sur ces départs inusités, très inquiétants pour le
commerce, et angoissants pour l’avenir du pays.
À la lumière de ce sondage, aux prochaines
élections, n’importe quel Ali Baba qui ajoutera à son programme, une option de
réclamer un référendum pour réduire le Parlement à 40 individus, le peuple se
pressera d’un pas alerte pour aller cautionner cette idée géniale. Car, mieux
vaut élire40 voleurs au lieu de 150 détrousseurs
ou 1500 doigts trop agiles et trop longs, promptsà siphonnerla caisse nationale.
Note – 2 :
Explication du terme : les « Bêchons
joyeux » qui est inscrit dans : « L’Hymne national d’Haïti ». Il est utilisé ici dans un sens
humoristique, parlant ici de parlementaires qui facilitent le côté positive de
leur travail, en légiférant à leur avantage d’abord et se font payer des
privilèges.
Note – 3 : Journal
« Le Nouvelliste » 1er juin 2006.
Note – 4 : Src :
« Le parlement haïtien. Deux siècles d’histoires » Lemoine Bonneau
(2014).
Note – 5 : « M. Roosevelt, Président des États-Unis, et
la République d'Haïti ».
Par Anténor Firmin, éd. Hamilton Bank Note Engraving and Printing Company
Note – 6 : Journal
« Le Nouvelliste » 1er juin 2006.
Note – 7 : Le
journal en ligne « Alter Press »
du 19 avril 2018.
Note – 8 : HAFORS,
accronyme de « Institution Haïti
Formation et Services de consultation »
Wednesday, August 8, 2018
L’urgence d’un budget de rupture en Haïti
Kesner Pharel
Ce 5 août 2018, près d’un mois
après les émeutes en Haïti, le notaire Jean Henry Céant a été nommé Premier
ministre par le président Jovenel Moise. Figure controversée, cet ancien
candidat à la présidence devra se montrer pragmatique et s’attacher d’emblée à
remanier un budget qui dessert la population haïtienne et a provoqué les
émeutes des 6, 7 et 8 juillet derniers, comme l’explique l’économiste Kesner
Pharel à la journaliste indépendante, Nancy Roc.
Si dans le passé, la Communauté internationale finançait
plus de 60% du budget national, « 71% du budget 2018-2019 le seront par les contribuables
haïtiens, soit 126 milliards sur les 175 milliards de gourdes »,
déclare d’entrée de jeu, l’économiste et président du Group Croissance, Kesner
Pharel. Il explique que « ce sont donc les impôts indirects qui dominent et qui sont payés
par la majorité de la population.Or 90.1 milliards de gourdes de
ces entrées- soit 1 milliard 344 millions de dollars américains environ au taux
de 67 gourdes pour un dollar – sont attribués aux dépenses courantes
(masse salariale des employés de l’État, biens et services (le train de vie de
l’État), les transferts et subventions, l’intérêt de la dette etc.) ; alors que
les investissements publics pour les besoins de la population dépassentà peine 20 milliards de gourdes
(environ 298 millions de dollars américains) ».
De même, le gouvernement de Jovenel Moise compte dépenser
29.94 milliards de gourdes (soit plus de 446 millions de dollars américains
pour les biens et services de l’État (voitures, voyages, per diem et tout ce
qui concerne des dépenses non essentielles pour l’État et ses salariés) mais ne
prévoit que 20,61 milliards de gourdes (environ 307 millions de dollars
américains) pour les investissements sociaux à travers le financement du Trésor
Public. Conclusion ? «C’est un budget qui ne prend pas en compte les besoins de la
majorité de la population », lâche Kesner Pharel. De plus, le
financement (service) de la dette de l’État haïtien est passé de 14 milliards à
24 milliards de gourdes (un peu plus de 358 millions de dollars américains), un
montant supérieur à l’allocation budgétaire annuelle du Ministère de
l’Éducation nationale. Pendant que les auteurs du plus grand détournement des
finances publiques de l’histoire d’Haïti, à travers le programme PetroCaribe,
se la coulent douce, le pays doit débourser 2 milliards de gourdes par mois
(soit presque 30 millions de dollars américains) pour rembourser la dette
publique. A titre comparatif, le budget de l’Environnement est de moins de 2
milliards de gourdes sur l’ensemble de l’année!
« Ce pays n’a jamais été
aussi centralisé », dixit Kesner Pharel
L'économiste Roro Pharel
L’économiste de renom, Kesner Pharel, explique, chiffres à
l’appui les causes des dernières émeutes : « Si l’on prend le département le
plus riche, l’Ouest, il y a eu des investissements continus ces quatre
dernières années. Aujourd’hui, on en est à plus de 110 milliards de gourdes
(environ 1 milliard 641 millions de dollars américains) pour l’Ouest alors que
le nouveau budget n’accorde même pas un milliard de gourdes (soit moins de 15
millions de dollars américains) au département le plus pauvre, le Nord Est.
Donc les émeutes des 6, 7 et 8 juillet sont les résultats des choix faits par
les gouvernements haïtiens de concentrer la plus grande partie des dépenses de
fonctionnement et d’investissement dans la grande zone métropolitaine de
Port-au-Prince dans un esprit de centralisation et en laissant les autres
départements dans la pauvreté. » Pour lui, ceci a provoqué un
mouvement migratoire considérable, avec la multitude de bidonvilles aux
conditions infrahumaines que nous connaissons aujourd’hui dans la capitale.
« Ce
pays n’a jamais été aussi centralisé. C’est pour cela que, le 5
juillet dernier, j’avais souligné qu’il fallait absolument un budget de rupture
en Haïti. Car, si on continue de tout centraliser dans la zone métropolitaine,
cette pieuvre va tout simplement faire éclater le pays »,
déclare Kesner Pharel dans la perspective d’un Port-au-Prince contenant cinq millions d’habitants en 2030.
Soulignons que, malgré un budget d’investissement de 13,78
milliards de gourdes (environ 205 millions de dollars américains) pour le
département de l’Ouest, lorsqu’on divise cette somme par 4 millions
d’habitants, on obtient la modique somme de $ US 51,25 comme somme annuelle
d’investissement de l’État pour chaque Port-au-Princien(ne). Or, lorsque l’on
sait que mettre un enfant dans une école revient à environ $US 100 par an, on
se rend compte à quel point « ce budget est une imposture », pour reprendre
l’expression d’André Lafontant Joseph, Coordonnateur du Groupe de Recherche et
d’Intervention en Développement et en Éducation (GRIDE), dans notre
dernier article.
Mauvaise gouvernance : des
exemples édifiants
Chaque année, le gouvernement présente au Parlement la loi
de finances pour approbation. « Cette loi doit refléter la mise en œuvre des engagements pris par
le gouvernement lors de la ratification de la politique générale du Premier
ministre. Elle doit aussi répondre à certaines normes d’équilibre financier qui
soutiennent de manière stable et durable les politiques publiques à mettre en
exécution, notamment la croissance économique soutenue »,
explique l’économiste Etzer Émile[1].
Mais, ce que la plupart des gouvernants oublient de souligner, c’est que le
budget de l’État doit refléter les aspirations des citoyen(e)s et offrir des
opportunités à toutes et à tous. Or, ce budget ne répond à aucun des objectifs
susmentionnés.
En premier lieu, les responsables budgétaires ont décidé
d’allouer plus de 65% du budget national au département de l’Ouest et moins de
1% au département du Nord-Est. Selon Kesner Pharel, « cette répartition inégalitaire
des dépenses publiques pose le problème de l’équité et de l’accès des citoyens
de tout le pays aux mêmes services publics essentiels et aux opportunités
économiques », nous explique-t-il en entrevue. Ainsi, avec
moins de 40% des dépenses publiques pour les neuf autres départements, ce
budget démontre que la décentralisation n’a nullement été prise en compte, tant
par le gouvernement Lafontant/Moïse que par l’ensemble de parlementaires qui
ont ratifié ce budget dans la soirée du mercredi 6 septembre 2017, avec 18 voix
pour, 2 abstentions et 1 contre[2].
Rappelons que Patrice Dumont, Sénateur de l’Ouest, a été
l’unique sénateur a voté contre ce budget, pour cinq raisons qu’il évoque le 7
septembre 2017, sur sa page Facebook. Il stipule que, « l’article 9 du projet de budget modifie unilatéralement le barème
de la Contribution Foncière des Propriétés Bâties (Impôt locatif),
approximativement pesant 97 % des rentrées des municipalités. En ignorant les
collectivités territoriales le budget tord les intérêts de ces collectivités et
le devoir de décentralisation qu’impose la Constitution de 1987 de l’article 61
à l’article 74. » Tout est dit.
Le développement ne se limite
pas aux routes !
En second
lieu, ce budget met en lumière la pensée exiguë, tant du gouvernement
Moise-Lafontant que des parlementaires, en matière de développement
En effet,
dans la plupart des projets et investissements publics, le budget démontre que
l’État prévoit principalement de construire des routes et de bâtiments
administratifs. Est-ce la conception du développement d’un pays au 21ème siècle
pour nos autorités ? Car, depuis 2001, les limites du lien de causalité « route
= développement » sont pointées du doigt par les chercheurs qui déconstruisent
les idées que les décideurs politiques et les aménageurs peuvent véhiculer sur
les bienfaits de la route (Banister et Berechman, 2001).
En effet, des études menées notamment en Guyane sur les
enjeux portés par les infrastructures routières, ont pris en compte à la fois
le désenclavement, facteur de continuité territoriale, et l’accès au foncier et
à ses ressources. Ces enjeux constituaient des leviers pour le développement
socio-économique de la Guyane si l’on en croit les politiques qui encadrent
l’aménagement du territoire. Mais dans la réalité, ces études ont
démontré les limites importantes de ce concept : par exemple, les
capacités de mobilité réduite des populations locales, peu d’effets entraînants
sur les économies désenclavées, mise en valeur limitée des alentours des
routes, appropriation non-contrôlée du foncier agricole aux alentours des
routes, etc… Ces études concluent donc que « d’autres conditions que celles
liées à la qualité de l’infrastructure doivent être réunies pour que les
objectifs de ces routes puissent être atteints, en termes d’encadrement et
d’accompagnement. »[3]
En posant
quelques pistes de réflexion, ces études ont démontré les raisons des échecs
des projets routiers dans la démarche planificatrice en Guyane notamment
que, sans encadrement en amont et en aval de la part de l’État et du
secteur privé, ces routes ont donné lieu à une appropriation agricole du
foncier et à des implantations humaines, en créant davantage de chômage et en
transformant le paysage en domaines urbains non conformes aux normes de
développement. De plus, les routes sont concernées au premier chef par les
problématiques environnementales : coupure des espaces naturels, consommation
de ressources non renouvelables, production de gaz à effet de serre par le
transport. La route est donc en première ligne des problématiques liées au
développement durable :
–
socio-économique, en raison de la place essentielle de la mobilité dans les
facteurs de croissance ;
–
environnementale, au regard de la responsabilité des transports dans le
changement climatique, l’utilisation de ressources naturelles et l’impact sur
la biodiversité.
Route Cap-Haïtien menant à Labadie (Tronçon de route inaugurée le 24 février 2018)
Les enjeux et impacts de ces routes ont-ils été étudiés
par les gouvernements successifs haïtiens qui n’ont jamais œuvré pour
concrétiser la décentralisation ? Comment penser à construire de routes
départementales sans penser à la décentralisation et à la population ? La
nouvelle route du Cap-Haïtien menant à Labadie en est un bon exemple. Ce
tronçon, couvrant la localité Fort Bourgeois à la section communale de Bande du
Nord, a été inaugurée le 24 février 2018. Longue de 6 kilomètres, elle a été
financée à hauteur de huit millions de dollars par la Banque mondiale, avec
l’objectif, selon la représentante de la Banque mondiale, Anbela Abreu, « d’apporter des transformations
pour les habitants de ce milieu touristique dénommé Fort Bourgeois ».
Mais le tronçon commençant dans la ville du Cap est bien trop étroit et les
chauffeurs s’en plaignent. « Ils auraient dû prévoir d’élargir la routeen écrasant les murs des
résidences adjacentes d’abord, pour faire de la placepour au moins deux voitures »,
nous a confié un chauffeur guide. « Regardez, lorsqu’une voiture stationne, on doit attendre
derrière pour laisser passer celle d’en face », s’exclame-t-il
énervé. « Le président a fait faire la route oui, mais il aurait dû la faire
construire avec une vision sur 25 ans et non pas juste pour les touristes
! », conclut-il.
Pour
l’avenir et lorsque la Chambre des Députés daignera enfin voter la loi-cadre
sur la décentralisation, les départements devront se doter de documents
stratégiques sur la politique routière avec des indicateurs de l’état des
routes et des enquêtes de satisfaction des usagers ; mais aussi de
l’accompagnement de l’État pour un vrai plan de développement.
Jean Henry Céant au pied du
mur
Jean Henry Céant Le Premier ministre désigné
La tâche qui attend le nouveau premier ministre et son
prochain gouvernement est non seulement colossale mais elle s’est corsée avec
les émeutes. En effet, le gouvernement avait prévu de collecter 19.9 milliards
à partir du réajustement des produits pétroliers pour financer le budget évalué
à 175 milliards de gourdes. Or, ce réajustement n’a pu avoir lieu et les
émeutes ont obligé les autorités à annuler ces nouveaux prix et à faire le
retrait du budget déposé le 29 juin 2018. Si Guichard Doré, conseiller du Chef
de l’État, a déclaré le 12 juillet que « l’équilibre est le principe
même du budget. Les dépensent doivent correspondre aux rentrées »,
comment assurer aujourd’hui cet équilibre et où le prochain gouvernement
peut-il piocher pour remplacer le vide laissé par le retrait des mesures de
réajustement des produits pétroliers ? « Soit avec de nouveaux impôts,
soit à travers une pression fiscale plus élevée », nous dit
Kesner Pharel. Les citoyen(ne)s livré(e)s à eux-mêmes pendant les émeutes vont
donc encore en prendre pour leur grade !
Mais ce qu’il y a de plus troublant est que dans le budget
2017-2018, le train de vie de l’État (biens et services) coûtait 20,30
milliards de gourdes (environ 303 millions de dollars américains) dans le
budget 2017-2018. Or, dans le nouveau budget 2018-2019, il a été révisé à la
hausse, soit 29,94 milliards de gourdes (446,8 millions de dollars américains)
de besoins non essentiels. De plus, l’enveloppe allouée aux investissements
sociaux est inférieure à ce train de vie : 20,61 milliards de gourdes
(307,6 millions de dollars américains). Voilà deux données cruciales qui
démontrent que Jovenel Moise n’a pas tiré les leçons des émeutes de juillet
dernier, voire comprendre la situation de ses compatriotes qui ont faim, sont
dans la misère et le chômage comme il le twittait le 15 juillet, après les
émeutes. Pourtant Richard Doré avait déclaré qu’il
y aurait des coupes budgétaires dans les services de l’État, surtout dans les
services de l’État pour les « frais non essentiels ». Mais les chiffres du
nouveau budget démentent cette affirmation.
Le
nouveau premier ministre se retrouve donc au pied du mur et il n’est que
d’attendre pour voir si Jean Henry Céant sera un premier ministre à poigne qui
pourra renverser la tendance ou s’il ne sera qu’un pantin de Jovenel Moise et
du Parti haïtien Tèt Kale (PHTK).
Nancy Roc, le 6 août 2018.
[1] Etzer Émile, 12 raisons qui doivent justifier une réorientation du budget
national 2018-2019, Le Nouvelliste, le 23-7-2018.
[2] Haïti-Politique
: Le projet de budget 2017-2018 voté au sénat sans grande
modification, Alterpresse, le 7 septembre 2017.
[3] Madeleine
Boudoux d’Hautefeuille, La route, facteur de
développement socio-économique ? Une analyse des enjeux portés par les projets
routiers en Guyane française, Espaces et sociétés 2014/1 (n°
156-157)
Dans la masse des articles et commentaires
diffusés dans les médias depuis l’éclatement de la crise actuelle, il y a sans
doute beaucoup d’inepties et d’idées farfelues, mais il y a aussi et surtout
d’excellentes observations. Les éditoriaux de Frantz Duval et de Roberson
Alphonse par exemple, ainsi que les articles comme ceux d’Erno Renoncourt (« Un
État fossoyeur jusqu'au bout de l'indigence») sont la preuve qu’il y a au
chevet du malade un grand nombre de médecins dont le diagnostic est sûr, mais qui
n’ont aucun pouvoir de décision. Le drame est qu’ils sont comme des voisins
accourus à la nouvelle d’une agonie et qui ont seulement un droit de parole.
À cet égard, le courriel anonyme suivant, que
j’ai reçu récemment en anglais et que je me suis permis de faire traduire, est
un modèle de perspicacité. Dans la brutalité du commentaire et la simplicité du
raisonnement, l’auteur écrit :
« Trop de véhicules qui se déplacent pour
rien. Arrêtez le financement sans mise de fonds qu’offrent de nombreux
concessionnaires automobiles. Trop d'articles de luxe dans ce pays pauvre, ce
qui ne fait qu'augmenter la consommation de carburant et nos importations de pétrole.
[…].
Les Haïtiens veulent s'identifier à la valeur
de leurs véhicules, du linge qu'ils portent, au lieu d'essayer de mettre sur
pied des industries. Bill Gates conduit une voiture américaine et ne la change
pas chaque année. Il est temps pour les Haïtiens d'adopter des comportements
intelligents et de faire travailler leurs méninges. […] Il existe des moyens de
mettre fin à ces absurdités.
Tout le pays paie le prix du comportement des
petits idiots riches qui sont suivis par d'autres stupides à la recherche d'une
identité et d'un statut social inconnus. Nous voulons consommer les marques
chères produites dans le monde, tandis que nous n'avons même pas un emploi. […].
Faisons comme les Chinois, avec notre main
d'œuvre abondante et bon marché et lançons-nous dans les échanges
internationaux. Nous sommes à la porte de certains des plus grands marchés du
monde et, Dieu merci, la Nature nous a pris sous ses ailes. Mais, l'État
central a le devoir de donner le ton. Sinon, le bateau coulera avec nous tous.
Il est grand temps pour nous de prendre nos responsabilités. »
Ces observations faites, l’auteur conclut sur
le ton sentencieux du spécialiste qui parle avec autorité :
« Bloquez pendant un certain temps
l'importation de certains articles non nécessaires comme les véhicules
automobiles et comme le riz [qui entre au pays sous un régime concurrentiel
mortel pour la production locale]. Vous verrez comment le taux de change du
dollar va diminuer ».
La sonnette d’alarme est tirée et elle appelle
à une prise de conscience radicale. Pas moyen d’écarter du revers de la main un
tel diagnostic,pourtant très incomplet.
Malheureusement, les choses sont beaucoup plus compliquées qu’elles ne
paraissent, et les solutions sont sur plusieurs fronts.
D’abord, la bataille
de la gourde est
l’affaire de tous : les autorités monétaires, l’ensemble des secteurs
public et privé, la société civile, les syndicats, les intellectuels, la presse, etc. Ensuite,
elle ne peut être gagnée si l’on ne s’attaque en même temps à la corruption, la
mauvaise gouvernance, l’instrument de propagande que sont devenus les
carnavals, le rara, la diffusion des matches de football, l’utilisation des
postes diplomatiques comme arme de négociation avec les parlementaires ; bref,
la vision la plus malsaine qui soit de l’État-providence.
En outre, il y a tout le volet des politiques
fiscale et budgétaire qu’il faut maîtriser et mettre à contribution dans une
optique de transparence,d’efficience, de
justice sociale. Autant de conditions impossibles à réaliser tant que
persistera la conception haïtienne séculaire de l’État vache à lait,
dispensateur de privilèges allant maintenant de l’octroi de cartes d’appels
téléphoniques à l’accès aux sources de crédit du secteur public (ONA, BNC) en
passant par le trafic d’influence, les franchises d’importation, etc.
Donc, pas de solutions
miracles à un problème de fond bien compris par l’auteur de cette note anonyme.
Dans le passé, la stabilité du taux de
change et le pouvoir d’achat de la gourde ont
contribué à brouiller le paysage de sorte qu’on n’en a jamais discuté sur la
place publique. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit, et le Dr Raulin L.
Cadet a bien résumé le drame en concluant par ces mots un article paru dans Le Nouvelliste du 30 juillet en
cours : « Lorsque la faiblesse de la production et l’instabilité
politique se tiennent la main, il est difficile de stabiliser les
prix. » À quoi j’ajouterais :
« ainsi que le taux de change ».
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Le taux de change a atteint les 50 % en 2015.
Pour avoir produit les statistiques bancaires
et monétaires d’Haïti à la fin des années 1960 au département de la Statistique
et des Études économiques de la Banque nationale (BNRH), je sais que le
problème ne date pas d’hier. Déjà, les réserves de change du pays étaient épuisées
et devenues négatives, et nos dirigeants avaient opté pour la politique de
l’autruche (« Les
problèmes de la gourde haïtienne dans la mémoire du Jérémien », Le Nouvelliste, 7 mars 2018; Haiti
Connexion Culture, (14
mars 2018).
La disparition de
François Duvalier de la scène politique ayant levé les principaux obstacles à
l’aide internationale au pays, les entrées de devises ont augmenté à partir de
1971, tandis que se produisait le début d’industrialisation que l’on a qualifié
de taïwanisationde l’économie
haïtienne. Et quand la décote de quelques points de pourcentage est apparue au
début des années 1980, les habitudes d’insouciance tranquille des autorités
monétaires (que les spécialistes américains du domaine appellent le « benign neglect »
étaient suffisamment bien enracinées pour que personne ne sonne l’alerte. Plus
grave encore, tous les agents économiques ont participé à la concrétisation du
désastre annoncé. Le taux de change est ainsi passé en douceur de 5 à 70
gourdes pour 1 $ en moins de 40 ans.
Taux
de dépréciation de la gourde par rapport au USD en %.
( entre 1992 et 2005)
D'autres informations statistiques complémentaires seront mises à jour bientôt
Aujourd’hui que le mal
est consommé, il incombe à chacun d’entre nous d’accepter le fait accompli et
de se serrer la ceinture. L’objectif est maintenant de contrecarrer la
poursuite de la dégringolade de la gourde pour empêcher que ne se réalise dans
un proche avenir la prédiction apocalyptique du taux de change de 100 pour 1.