Par Max Dorismond
L’étranger qui décortique l’histoire de mon pays serait en droit de penser que ces damnés de la terre, par leur lien dans la souffrance commune, avaient transcendé leur déshumanisation en s’unissant, envers et contre tous, pour imposer le thème ÉGALITÉ, dans la devise à double sens : « LIBERTÉ-FRATERNITÉ », des prédateurs venus d’Europe. Au fait, il aurait partiellement raison.
En réalité, cette formule, au début, n’inspirait rien de noble! Le premier point conférait à ces étrangers le droit libertaire de voler, piller, tuer, ruiner, envahir aveuglément le territoire envié. Souvenons-nous du génocide parfait des premiers habitants de ces contrées lointaines. C’était la LIBERTÉ d’assassiner sans crainte et sans regret avec la légitimation de la religion chrétienne.
Le second mot, FRATERNITÉ, n’habillait nullement la notion de lien de sang et d’amour. C’était un clan de coupe-gorges européens, « les Frères de la côte1 », une confrérie de bandits aux noms romantiques, tels flibustiers, pirates, corsaires, qui écumaient les mers, éliminant sans remords les premiers insulaires. Voir le film « 1492 – Christophe Colon » (C.Colomb), avec la trame musicale de Vangelis et le cri des suppliciés, des bébés égorgés, etc. C’est à vous glacer le sang! C’était çà la civilisation de l’époque.
Et plus tard, ils s’associèrent pour nobéliser et enrober leurs crimes de fleurs en écrivant leur propre histoire à l’eau de rose. L’Église, qui avait légitimé leur pouvoir de profanation, s’octroyait le rôle de nous endormir en nous invitant à oublier et à pardonner au nom d’un dieu de miséricorde. Hollywood, de son bord, se chargea d’enjoliver le reste et de saupoudrer les couleurs.
Dans ce contexte, victimes de cette entreprise d’exploitation sauvage, fondée sur le mépris et l’infériorisation, les esclaves de Saint-Domingue avaient la capacité de s’imposer et d’arracher leur droit d’exister. Mais le mal se révéla incurable et la violence omniprésente avait déjà fait son œuvre de sape, au point que le singulier Montesquieu, à l’époque des « lumières », reconnaissait que ces gens-là, ainsi que leurs progénitures, ne sauraient se libérer de ce traumatisme indélébile, leur vie durant, et ce, de génération en génération. C’est inscrit dans leur gène.
Dans le pays qui en est résulté, les moindrement instruits, les plus audacieux, certains détenteurs du pouvoir, les différents oligarques envisageraient ou caresseraient la secrète pensée de remettre ces libérés dans les fers. Ces opportunistes, de mauvais aloi, avaient cantonné la majorité de la population à la campagne, sans accès à l’éducation, à la santé, sans espoir de développement; convertissant la langue des anciens seigneurs en instrument d’oppression et de discrimination.
Dans la colonie, la population noire était répartie en 3 catégories : les Créoles, les Mulâtres et les Bossales, une division sociétale érigée aux fins d’une domination rébarbative. Exemple : Créoles – Nés dans la colonie et non en Europe. Mulâtres – Substantif de mule, mulet - symbolisant le rut animal entre le maître et son esclave, et, la naissance de nouveaux captifs2. Bossales – Africains fraîchement débarqués dans l’île. Une nomenclature à faire rougir le diable!
Au stade de sa reconstruction identitaire, le fier haïtien, en quête d’une justice globale et d’une humanité partagée, se retrouve seul désormais, sans cesse en lutte pour sa survie. Estimant trouver la guérison dans la liberté, son traumatisme ne faisait qu’empirer et allait cheminer en parallèle avec l’état d’âme d’un éternel frustré. Ses rapports avec ses propres frères seront irascibles et sans compensation. La confiance est allée à vau-l’eau. Le mot « Égalité » en a pris pour son rhume. Son absence dans toutes les activités politico-économiques et sociales confirmera l’exclusion totale du Nègre.
Dans le temps,
à travers les années, la transmission intergénérationnelle de ce trauma
héréditaire impose aux héritiers de vivre avec la rage au cœur. Énumérons-en quelques
exemples et non les moindres, tels que :
- la rage du pouvoir à tout prix, à l’instar de François Duvalier fanfaronnant, s’adressant à ses opposants. « M’fout pran pouvwa, m’fout pran’l nèt…
- La rage des
rapports sociaux : quand deux Haïtiens ne s’entendent point sur un sujet
quelconque, c’est le défoulement entre deux coqs de savane où le feu semble
jaillir de leur orbite oculaire…
- La rage de
voler où le corrompu pratique la « tabula rasa » sans rien
laisser à un éventuel nouveau venu…
- La rage
d’exposer son butin de guerre, pour mieux prendre sa revanche sur le mal-être
en construisant des châteaux de mille et une nuits, comme pour narguer son
compagnon de misère d’hier…
- La rage de tuer brutalement son frère pour assouvir sa haine de l’autre, à l’exemple des assassinats sauvages de Jérémie par la horde des Macoutes, en août 1964…
- La rage de la
compétition et de l’individualisme imposés depuis la petite école…
La liste est non exhaustive.
Cette absence de fraternité s’avère être la plaque de verre qui sépare les descendants des frères-soldats d’hier. Ils s’entredéchirent depuis l’indépendance en raison d’une « pratique d’exclusion », selon les termes d’Eddy Cavé3. Plus des ¾ des pères fondateurs ont été assassinés. La nouvelle entité s’est révélée ingouvernable dès 1806. Le traumatisme aigu, hérité de l’esclavage passé, demeura le talon d’Achille de ces hommes et de ces femmes qui partagent des conditions socio-économiques difficiles. Cet état de fait contribue à affaiblir les rapports entre eux. Enfin, personne n’a pu organiser le territoire gagné de haute lutte, selon les normes sociologiques connues.
La profondeur du choc de l’inimitié continue de saper toute confiance entre les héritiers de ce bout de terre, et Haïti en paie le prix fort. Certains opportunistes ont, à différentes périodes de notre histoire, profité de cette vague de haine collective pour assauter le pouvoir, en embrigadant les insatisfaits, les plus hargneux. En d’autres épisodes, nous avons été exposés au spectacle de hordes d’assassins se déferler sur les agglomérations, tels les Cacos, les Zenglens de Soulouque, les Tontons des Duvalier.
Aujourd’hui, nous assistons à la prolifération des gangs de quartiers, à la corruption débridée, à l’isolement de la capitale, à la brutalité gratuite, à toutes sortes de prétextes ethniques et à l’exclusion du plus faible ou du plus pauvre…
Tout ce flot de haine a pour origine ces facteurs aggravants de stress post-traumatique hérités de la violence esclavagiste passée qui met encore dos à dos les frères de race au-delà de la démesure. Voilà le mal profond qui hante cette île!
Tous ceux qui veulent s’atteler à la tâche de dompter ce démon malicieux savent à quoi s’en tenir. En tout premier lieu, une armée de psychiatres n’est pas à dédaigner!
Max Dorismond
-NOTE-
1 – « Les
frères de la côte » : Nom hérité par les flibustiers, les corsaires,
les pirates et tous les coupe-gorges qui écumaient les mers des Antilles. Ils avaient
pour base l’île de La Tortue qui jouait le rôle de capitale des premiers
magouilleurs.
2 – Claude Ribbe
– dans les « Dragons de la Reine », soulignant les commentaires non
élogieux des notables de la région de Cau en France, à l’arrivée d’Alexandre
Dumas et de son père, venus de Saint-Domingue.
3 – Eddy Cavé –
« Haïti : Extermination des Pères fondateurs et pratiques
d’exclusion ».