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Thursday, March 23, 2023

Sous l’impulsion d’une photo retrouvée - (Deuxième de trois parties)

Par Eddy Cavé

Ottawa, le 20 mars 2023

Dans la première partie de cet article, j’ai fait un très bref aperçu de l’histoire du Lycée et retracé les circonstances dans lesquelles a été prise la photo qui a inspiré cette série de trois articles. Cette deuxième partie traite de la première rangée de la photo.

LA PHOTO SOUVENIR DU 5 AVRIL 1955

De gauche à droite. Assis: Clément Amiclé Beaugé, Antoine Martineau,
Jean Laforest (censeur des études), Newton Charles(directeur), Octave
Petit, Roger Jérôme,Émile Alexis                                                                 
Debout:Antoine Jean-Charles, Gérard C. Noël, René laforest, Champana
Bernard, Alix Alcindor, Médius Noël, Pierre Jean-Denis, Gilbeau Robert.

Le corps professoral de 1955

Pour apporter une touche personnelle à cette évocation d’une tranche de l’histoire de notre ville, je cède volontiers à la tentation de dire quelques mots au sujet de chacun des 15 professeurs figurant  sur la photo souvenir. Mais déjà, les visages de deux absents me viennent à l’esprit : ceux de Vicot Samedy, mon premier professeur de latin et celui de professeur suppléant Lys Jérôme, jeune frère de Roger? Vicot était un homme de bien. Excellent pédagogue, proche des élèves de ses classes et visiblement opposé au régime de punitions rigoureuses encore en vigueur au pays. Un professeur consciencieux et compétent. Une personnalité attachante ! Quant à Lys, dont le frère aîné Roger occupait tout l’espace, il passait plutôt inaperçu.

Newton Charles : 1ère rangée,au centre, vêtu de blanc

D’apparence austère, mais jovial et bon vivant, Mèt Newton disait souvent à mon père sur un ton désabusé : « Babal mon cher, dans ce pays, l’homme sérieux est le farceur qui ne rit pas. »

Mèt Newton était un intellectuel de haut vol issu d’une famille d’avocats qui a donné plusieurs professeurs de droit, ainsi que deux bâtonniers, son père Me Louis Charles à Jérémie, et son fils Gervais Charles à Port-au-Prince. Pharmacien de profession, il a enseigné la chimie au Lycée Nord Alexis dans les années 1940 et a été appelé à la direction du Lycée en 1952.

Dans la présentation de mon livre intitulé Le langage clair et simple, un passage obligé, Gervais a évoqué une conversation au cours de laquelle son père  exprimait une vision ultramoderne de la langue que devraient utiliser les avocats et les juges.  Condamnant avec son ironie habituelle la pratique ridicule du charabia, Mèt Newton lui dit un jour : « Tu vois, Gervais, il existe deux types de charabia qu’il faut éviter absolument : le charabia simple et le charabia double. Dans le charabia simple, celui qui parle sait ce qu’il veut dire, mais ne se soucie pas d’être compris; certains s’évertuent même à ne pas se faire comprendre. Dans le charabia double, non seulement l’interlocuteur ne comprend pas ce qu’il entend, mais celui qui parle ne sait pas non plus ce qu’il dit… Le comble de la bêtise. »

Appliquant dans sa famille les principes qu’il appliquait au Lycée, Me Newton a légué à la société haïtienne des chefs de file dans diverses disciplines. Durant mes derniers séjours en Haïti, j’ai eu l’occasion de voir tour à tour le médecin, René  Charles, au poste de  président de la Fondation haïtienne du diabète;  l’infirmière, Lucile, à la tête de l’Association Nationale des Infirmières et Infirmiers licenciés d’Haïti; l’un de ses deux fils  avocats, Gervais,  comme bâtonnier de l’Ordre des avocats du Barreau de Port-au-Prince. Ce n’est pas peu dire…

Mon père et ma mère étaient presque désespérés quand Newton leur annonça en mars 1957 qu’il avait accepté le poste de Secrétaire de la Chambre des députés que son ami, le président provisoire Franck Sylvain, lui avait offert à Port-au-Prince. Lui, par contre était très optimiste, et l’avenir lui a donné raison. Aujourd’hui, je n’ai d’autre choix que de me découvrir devant son courage, sa détermination, sa foi en ses compétences et en son destin.

Jean Laforest, censeur des études en 1955

Me Jean Laforest
Censeur des études en 1955

Troisième à partir de la gauche, donc à la droite du directeur, Jean Laforest combine alors les fonctions de préfet de discipline, de professeur de mathématiques et d’adjoint au directeur. D’une énergie débordante, il parle haut et fort, use encore de la férule et est à la fois aimé, respecté et  redouté des élèves, même des turbulents. Fils de l’ancien directeur Clérié Laforest, Mèt Koy,  il aura la sagesse d’attendre patiemment son tour pour accéder à la direction du lycée après le départ de Gilbeau Robert.                     

Après avoir grimpé tous les échelons de la hiérarchie de l’établissement, pour passer d’un poste de professeur suppléant à celui de directeur, Jean Laforest a laissé un immense capital de sympathie. L‘homme aimait son métier, le pratiquait avec toute son énergie  et il s’est éteint en 2011 au terme d’une fructueuse carrière d’enseignant. Invité par la famille à faire un témoignage à  la messe de requiem chantée à Ottawa à l’occasion de son décès, je m’acquittai de ce devoir avec empressement. Et surtout avec le sentiment que je parlais au nom d’une génération complète de Grand’Anselais. Merci aussi de nous avoir légué cette photo par l’entremise de ta fille Finette.

Clément Beaugé, professeur vedette d’anglais

Clément Beaugé
Professeur vedette d'anglais

Premier à partir de la gauche, Clément Amiclé Beaugé est un pédagogue né qui a adapté la méthode Berlitz pour faire de vrais miracles à Jérémie dans l’enseignement de l’anglais langue seconde.  Sévère à l’extrême, ne reculant jamais devant les châtiments corporels, il a formé des cohortes de professeurs d’anglais et préparé des centaines d’élèves pour une adaptation relativement facile aux États-Unis.                                                

Installé à Ottawa à la fin des années 1960, Mèt Beaugé se recycle comme professeur de français langue seconde à la Commission scolaire des écoles catholiques d’Ottawa. Sa classe devient alors une sorte de vitrine où la coordonnatrice amène les jeunes professeurs observer les méthodes d’animation et d’enseignement d’un professeur qualifié de « Super Teacher ». Élégant, théâtral même, pointilleux au plus haut point sur la discipline, Amiclé n’acceptait, depuis l’époque du Lycée de  Jérémie, aucun écart de conduite ni la moindre minute d’inattention quand il entrait en classe. Parmi les futurs professeurs d’anglais sortis de sa pépinière, il faut citer Joseph René, Gérard Gilles, Windsor Joseph, Gabriel Antoine, etc.                              

Les Jérémiens de diverses villes d’Amérique du Nord défilèrent en grand nombre  à ses funérailles qui ont été chantées à Ottawa en 1995. J’avais alors une affectation à la Cour internationale de justice à La Haye, et c’est de là que j’ai eu connaissance des témoignages de reconnaissance auxquels ses funérailles ont donné lieu. À mon retour à mon port d’attache, tous les Jérémiens rencontrés en parlaient encore. Il ne reste plus de sa progéniture que sa fille Juliette. Clément, tu as bien mérité de la Patrie. Un grand merci!

Antoine Martineau, professeur de latin

Antoine Martineau

Deuxième à partir de la gauche, Mèt Tatanne était un citoyen d’une douceur infinie. On ne lui connaissait ni fredaines en dehors du lycée ni conflits avec les élèves ou leurs parents. Il faisait son boulot à la satisfaction de tous  et repartait sur la pointe des pieds. 

Il m’est impossible de parler de son enseignement, ayant quitté le lycée avant d’arriver à ses classes.Je me souviens que Mèt Tatann surveillait une salle d’examens de passage où l’on avait mis ensemble des élèves de différentes classes pour réduire les risques de copiage. J’étais assis à côté d’un élève de 4e, même si j’étais en 5e et je me hasardai à poser quelques questions à ce voisin de table pour me dépanner. Tatanne était debout dans mon dos et j’eus une peur bleue quand le bonhomme commença à me répondre à haute voix. Pendant que je m’évertue à lui dire «  Trop fort, trop fort », il me répond calmement : «  Ou pa bezwen pè. Li pa tende.» (Aucune crainte. Il n’entend presque pas.) Vraiment, la jeunesse est sans pitié !

Octave Petit, professeur d’histoire, de droit romain et de latin

Octave Petit
Prof. d'histoire et de latin 

Troisième à partir de la gauche sur la photo de groupe, Mèt  Petit était un professeur carrément atypique. Fils de l’ancien imprimeur Pétion Petit, érudit et intellectuel d’un très bon calibre, il n’a jamais été apprécié à sa juste valeur par les gamins que nous étions. Il n’en avait cure d’ailleurs. À Ti-Michel Fignolé qui chuchotait un jour pour le taquiner : « Mèt Petit pa met chosèt ! », il répondit avec son calme habituel : « Fignolé, mwen gen chosèt nan tèt mwen. M pa bezwen nan pye m.» L’homme était d’une modestie exemplaire, se contentait de peu, faisait lui-même ses courses au marché et ne se plaignait jamais…

J’ai découvert en faisant des recherches pour la rédaction de mon livre sur l’extermination des Pères fondateurs que « ce petit professeur de province » avait été  dans sa jeunesse un historien reconnu qui donnait des conférences dans les cercles littéraires et publiait dans la jeune Revue de la Société haïtienne d’histoire et de géographie. Sa conférence sur Dédé  Bazile, dite  Défilé-la-folle, est encore disponible dans la collection Gallica de la Bibliothèque Nationale de France.   

Le cofondateur de l’hebdomadaire new-yorkais Haïti Observateur, Léo Joseph, qui a fait une partie de ses études secondaires à Jérémie, m’a longuement parlé cette semaine des relations privilégiées qu’il a eues avec Mèt Octave. Intéressé très jeune à l’imprimerie, il était le seul de tous les élèves à qui ce grand solitaire ouvrait ses portes. Léo a beaucoup appris avec lui et en a gardé un très agréable souvenir.         

J’ai eu, quant à moi, des relations un peu chaotiques avec lui. D’abord, parce que je n’aimais pas l’école, ensuite parce que j’avais l’impression qu’il ne m’aimait pas. Je me suis rendu compte à l’âge adulte que je m’étais complètement  fourvoyé à son sujet. Mèt Petit méritait beaucoup plus que le régime de privations et d’austérité que le destin lui a imposé. Paix à son âme ! 

Roger Jérôme, flamboyant professeur d’histoire 

Roger Jérôme
Professeur d'histoire

Deuxième à partir de la droite sur la photo de groupe, Mèt Jérôme est sans doute le professeur le plus pittoresque de toute l’histoire de ce lycée. Et aussi l’un des plus brillants. Célibataire endurci, petit de taille,  éloquent, énergique et doté d’une verve intarissable, on ne le voyait jamais dans les soirées mondaines. Les mauvaises langues le disaient amateur de « baka », ces « bandes à pieds » qui, durant la saison du carnaval, parcouraient les rues de la ville à la tombée de la nuit et où certains notables allaient se dévoyer dans l’anonymat complet. C’était probablement  une farce de lycéen, mais on le disait pour bien des professeurs. À Port-au-Prince également, d’ailleurs.                    

On prétend aussi que, dans la rivalité que Roger Jérômel entretenait comme professeur d’histoire avec Octave Petit, son aîné, et Antoine Jean-Charles, son cadet,  il gardait chez lui les livres d’histoire de la Collection du lycée pour s’approprier en quelque sorte  le monopole des plus récentes publications. Cela créait évidemment des frictions et Ti- Jéròm s’en fichait éperdument. J’ai assisté le jour du Cinquantenaire à une discussion orageuse au cours de laquelle Antoine Jean-Charles et lui faillirent en venir aux poings. Je reviens sur cette scène dans la troisième tranche de cet article. Aux funérailles de l’ancien directeur Georges Séraphin, décédé en 1956, Mèt Jéròm prononça, tout de suite après Lucien Balmir, un hommage funèbre  qui est resté longtemps gravé dans la mémoire des Jérémiens.

Roger n’a jamais été mon professeur, mais j’ai écouté la plupart de ses conférences, de ses oraisons funèbres. C’est donc en connaissance de cause que j’atteste qu’il était brillant.  Exubérant de nature, il jouissait de la sympathie de tous et était réputé pour ses talents d’orateur, sa grande culture et pour sa générosité. Par ailleurs, il était au centre de la plupart des blagues des lycéens de la ville. Je n’ai jamais entendu dire qu’il aurait recalé un élève par méchanceté ou  par rancune.uxième à partir de la droite sur la photo de groupe, Mèt Jérôme est sans doute le professeur le plus pittoresque de toute l’histoire de ce lycée. Et aussi l’un des plus brillants. Célibataire endurci, petit de taille,  éloquent, énergique et doté d’une verve intarissable, on ne le voyait jamais dans les soirées mondaines. Les mauvaises langues le disaient amateur de « baka », ces « bandes à pieds » qui, durant la saison du carnaval, parcouraient les rues de la ville à la tombée de la nuit et où certains notables allaient se dévoyer dans l’anonymat complet. C’était probablement  une farce de lycéen, mais on le disait pour bien des professeurs. À Port-au-Prince également, d’ailleurs.                

On prétend aussi que, dans la rivalité que Roger Jérômel entretenait comme professeur d’histoire avec Octave Petit, son aîné, et Antoine Jean-Charles, son cadet,  il gardait chez lui les livres d’histoire de la Collection du lycée pour s’approprier en quelque sorte  le monopole des plus récentes publications. Cela créait évidemment des frictions et Ti- Jéròm s’en fichait éperdument. J’ai assisté le jour du Cinquantenaire à une discussion orageuse au cours de laquelle Antoine Jean-Charles et lui faillirent en venir aux poings. Je reviens sur cette scène dans la troisième tranche de cet article. Aux funérailles de l’ancien directeur Georges Séraphin, décédé en 1956, Mèt Jéròm prononça, tout de suite après Lucien Balmir, un hommage funèbre  qui est resté longtemps gravé dans la mémoire des Jérémiens.

Roger n’a jamais été mon professeur, mais j’ai écouté la plupart de ses conférences, de ses oraisons funèbres. C’est donc en connaissance de cause que j’atteste qu’il était brillant.  Exubérant de nature, il jouissait de la sympathie de tous et était réputé pour ses talents d’orateur, sa grande culture et pour sa générosité. Par ailleurs, il était au centre de la plupart des blagues des lycéens de la ville. Je n’ai jamais entendu dire qu’il aurait recalé un élève par méchanceté ou par rancune.

Émile Alexis, professeur de mathématiques et de sciences  

Me Émile Alexis

Première à partir de la droite sur la photo de groupe, Émile Alexis attire tous les regards par son élégance, son nœud papillon, sa belle stature. J’avais déjà quitté le lycée quand il y est arrivé de sorte que je ne suis pas en mesure de parler de ses relations avec ses élèves, ses  collègues, de ses compétences, etc. À l’âge adulte, j’ai fait partie de son cercle d’amis  et je garde de lui de très bons souvenirs. Les anciens élèves s’accordent pour dire qu’il était compétent, juste  et impartial dans ses évaluations. Il a quitté l’enseignement assez tôt pour se lancer dans la politique. C’est ainsi qu’on le retrouvera ainsi  comme parlementaire à la Chambre des députés sous le gouvernement de Jean-Claude Duvalier.           

Il ne semble pas qu’il ait marqué son passage au Parlement par des réalisations concrètes ni par des interventions remarquées.                                                    

Voilà pour la première rangée de photos de ce superbe souvenir de notre Jérémie des années 1950.  Nous examinons la deuxième rangée dans la troisième et dernière partie de l’article.

      FIN  DE LA DEUXIEME PARTIE  —


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