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Friday, June 12, 2026

Mes souvenirs de Munich 1974

La sélection nationale au moment d'affronter l'Italie
 

Par Eddy Cavé,

Ottawa, le 8 juin 2026

 PREMIÈRE PARTIE : L'envers du décor de l'équipe Cendrillon

Lorsque le quotidien sportif français L'Équipe surnomma la sélection haïtienne « l'équipe Cendrillon » de la Coupe du monde de 1974, il semblait faire allusion à un petit pays admis par erreur ou par accident à la table des géants. Plus d'un demi-siècle plus tard, je souris encore en repensant à cette formule.

J'ai eu le privilège d'assister de près à cette aventure extraordinaire et, contrairement à ce que l'on pourrait croire, mes souvenirs les plus vivaces et les plus chers à ma mémoire de nostalgique diffèrent sur bien des points de ceux que retient l'histoire officielle.

À l'époque, je vivais au Canada depuis quatre ans. Si mes années d’études au Chili avaient grandement stimulé mon amour du football, elles m'avaient surtout donné la passion du style sud-américain : offensif, spectaculaire, passes courtes au sol, le tout joué devant des foules immenses, passionnées et bruyantes. C'est donc avec enthousiasme que je me rendis à Munich pour assister à cette grand’messe du football et voir de près évoluer la première équipe haïtienne qualifiée pour une Coupe du monde.

Ma première surprise fut l’atmosphère d’enthousiasme modéré qui semblait régner, au cœur de l’action, à Munich même. Pas de musique sur les trottoirs ou les places publiques, pas d’embouteillages non plus dans les grandes avenues comme les petites rues les plus achalandées. Même l’atmosphère des pubs et des tavernes me semblait un peu maussade. Habitué au flegme britannique, j’étais porté à attribuer ces apparences d’indifférence à des traits de culture. Mais, ici, le malaise était réel et beaucoup plus profond.

Munich 1974, c’était moins de deux ans après la tragédie des Jeux olympiques de 1972 où un commando de l’organisation palestinienne Septembre noir avait envahi le village Olympique, tuant deux athlètes israéliens et prenant neuf otages. Le but de l’opération était d’échanger ces personnes contre des militants arabes emprisonnés en Israël. Le groupe entier  fut conduit  à l’aéroport de la ville d’où un  jet, déjà sur place, devait le transporter au Caire. Au beau milieu des négociations, une opération de police tourna à la catastrophe, tuant tous les otages et cinq des huit attaquants. Les Jeux furent suspendus pendant 24 heures et reprirent dans le deuil le surlendemain.

Eddy et Hakime Altiné
dans un stade presque vide

Ce drame ne manqua pas d’éveiller dans toute l’Allemagne du chancelier Willy Brandt un double sentiment de culpabilité : d’abord en raison de l’échec de la tentative ultime de règlement de la prise d’otages; ensuite, en raison du souvenir des atrocités du génocide des Juifs par le régime nazi. Munich perdit ainsi la joie et l’enthousiasme des villes hôtes des événements internationaux de cette envergure. Elle était demeurée une ville accueillante, mais on sentait, par moments, planer le souvenir douloureux de ce drame récent. J’en étais, moi-même, d’autant plus conscient que je passai toute la période du premier tour avec mon ami le Dr Jean Verly qui avait fait partie de la délégation haïtienne aux Jeux Olympiques de 1972. Il m’aida beaucoup à interpréter les silences, la modération et l’indifférence apparente de nombreux Munichois.

Dans un premier temps, le secteur commercial de Munich refusa de modifier les heures d’ouverture des magasins comme cela se fait dans toutes les villes du monde qui accueillent un tel événement. Il finira par le faire seulement pendant le dernier week-end des compétitions, celui du match de classement, aussi appelé match pour la troisième place, et de la finale qui opposera l’Allemagne à la Hollande.  

Eddy,Harry Loiseau et Jacques Joachim
 Contrairement à l'image que l'on se fait aujourd'hui d'une Coupe du monde, l'effervescence populaire n'était pas partout au rendez-vous à Munich. Avec ses quelque 50 000 spectateurs, l’ancien stade olympique lui-même me parut presque vide lors du match d’Haïti contre l'Italie. Trois semaines plus tard, la finale Allemagne-Hollande allait le remplir attirer avec une foule bruyante. Il fallut d’ailleurs réaménager les abords de la pelouse pour créer une dizaine de milliers de places de plus. Mais même ce jour-là, les gradins comportaient un certain nombre de places vides et on pouvait encore acheter des billets d’entrée à des prix très abordables sur le marché parallèle.

L'autre surprise fut de découvrir les coulisses de la délégation haïtienne. J’y retrouvai un grand nombre d’amis très proches, dont Frantz Touillot, le trésorier de la Fédération haïtienne, et Mora Moreau, qui était directeur du personnel de la BNRH au moment de mon départ pour le Canada. En les visitant un après-midi au Sheraton de Munich, un prestigieux cinq étoiles des beaux quartiers de la ville, je me retrouvai en plein dans une sorte de manufacture artisanale de drapeaux haïtiens.

Frantz Trouillot & Eddy Cavé

Les entreprises associées à l’aspect commercial de  la Coupe avaient produit par milliers des drapeaux brésiliens, italiens, allemands, hollandais ou argentins. Pour Haïti, presque rien. Notre pays représentait un acteur tellement marginal dans cet univers dominé par les puissances du football qu’elles l’oublièrent ou presque. Donc, on ne trouvait pas de drapeaux haïtiens, ni de tee-shirts ou autres souvenirs d’Haiti dans les boutiques et les magasins à rayons de Munich. Sous les conseils d'amis allemands et d’étudiants haïtiens connaissant bien le milieu, les membres de la délégation décidèrent de confectionner leurs propres drapeaux.         

Ils achetèrent à cette fin de gros rouleaux de tissu noir et rouge, des centaines de baguettes de bois et louèrent un certain nombre de machines à coudre. Les épouses, les amies et toutes les bonnes volontés disponibles furent mises à contribution dans une sorte de course à la montre. L’enjeu : distribuer gratuitement le plus grand nombre possible de drapeaux haïtiens pour encourager nos joueurs et promouvoir l’image d’Haïti déjà mise à mal par une Italie qui avait pour elle les avantages du nombre et de la proximité du terrain des opérations.

Mora Moreau
Quelques jours plus tard, je voyais avec étonnement distribuer gratuitement des centaines de drapeaux de fabrication manuelle dans le train, aux abords du stade et sur la grande place de Munich où se tenait le marché parallèle des billets d’entrée aux matchs. Cette expérience  résumait à elle seule une bonne part de l'aventure haïtienne à Munich : peu de moyens, beaucoup d'imagination et, surtout, une volonté farouche de faire bonne figure.

Munich me réservait cependant d'autres surprises. À l'entrée du stade olympique, le jour du match Haïti-Italie, je me retrouve soudain nez à nez avec l'un des personnages les plus pittoresques de mon jeune âge : Ducham César, Dika tèt long pour les uns, Dika 2 tèt pour d’autres. Les Port-au-Princiens de ma génération se souviennent sans doute de ce passionné de carnaval qui, de sa propre initiative, parcourait les rues de la Capitale sur un bruyant side-car, un sayéka comme on disait alors en créole, afin de dégager la chaussée lors du passage des groupes carnavalesques.

Éberlué, je m’approche de lui en disant :

— Nèg sayéka yo ! Kanaval ! Titato !

Il me regarda quelques secondes avant de répondre avec les yeux pleins de joie :

— Ou konnen m ?  Ou se vrè nèg Pòtoprins !

Non, mwen se nèg lakòt. Nég Jérémi… Mwen te lékòl Pòtoprins ! Lisé Pétyon.

À partir de cette rencontre, nous étions presque devenus des amis et nous nous rencontrions presque tous les jours dans les rues de Munich. Lui, transportant inlassablement une grande valise, moi intrigué et fasciné par le personnage. Au point que je ne puis résister à la tentation de lui demander un jour pourquoi il avait constamment l’air d’être en voyage. La réponse qu’il me donna était aussi colorée et surprenante que l’image qu’il projetait.

Comme il y avait énormément de choses à découvrir dans cette ville, m’expliqua-t-il, il avait décidé de ne jamais rester deux nuits dans le même hôtel. Chaque matin, il réglait sa note, récupérait quelques vêtements déposés en consigne à la gare centrale et repartait explorer Munich. Sa journée terminée, il prenait une chambre à l’endroit le plus proche de son dernier arrêt et y passait la nuit. Je n'ai jamais oublié cette leçon de liberté d’un passionné de foot et de carnaval.

Ma prochaine surprise allait être le déroulement même du match contre l'Italie. Je vais faire ici un aveu. La première mi-temps m'ennuya profondément. Initié pendant mes études au Chili au football spectaculaire d'Amérique du Sud et habitué aux stades bondés, j'avais été à la fois surpris et déçu de me retrouver à Munich dans un stade presque maussade… et à moitié vide. Une impression comparable à celle d’un visiteur assistant à un gros barbecue dans la cour d’une grande maison privée. Rien de plus. Les Italiens appliquaient leur célèbre catenaccio avec une discipline presque militaire, tandis que les Haïtiens, tout aussi prudents, se tenaient sous leurs gardes et tentaient quelques timides contre-attaques. De temps à autre, un tir lointain d’un attaquant haïtien qui allait mourir dans les bras du réputé invincible Dino Zoff. 

À la fin de la première mitan, rien ne semblait devoir troubler cet ennuyeux équilibre. Score nul : zéro de part et d’autre. Depuis sept ans que j’avais quitté Santiago du Chili, je n’avais jamais remémoré avec autant de nostalgie les compétions sud-américaines de foot, en particulier le tournoi quadrangulaire de 1966 opposant le Santos de Pele, le Peñarol d’Alberto Spencer, le Colo Clo et la Universidad Catholica du Chili. Les soirs de match, toutes les rues de la ville raisonnaient du vacarme provenant du Stade national. Les embouteillages arrivaient jusqu’aux abords du centre-ville  et l’on sentait vibrer presque tout le cœur du continent. Ici à Munich, c’était  business as usual ! Quelle tristesse! À la mi-temps, l'entraîneur Zoupim, de son vrai nom Antoine Tassy, réunit ses joueurs dans le vestiaire et leur dit sans ambages : inutile de tirer de loin sur Zoff. Il faut absolument pénétrer dans la surface de réparation et le dribbler carrément.

À la reprise des hostilités, avant même que les Italiens se rendent compte de la nouvelle tactique adoptée, Emmanuel Sanon appliquait à la lettre la consigne de son entraineur. Sur une passe impeccable de Philipe Vorbe, il fonce à toute allure en direction du cerbère italien. À la vitesse de l’éclair, il dépasse le défenseur Luciano Spinosi, esquive Zoff qui vient de sortir imprudemment de sa cage et glisse le ballon dans un filet non protégé. Ce qui suivit appartient désormais à l'histoire.

Le cœur de l’Italie tout entière arrêta momentanément de battre. Éberlués, les reporters de toutes les nations retiennent leur souffle et interrogent leurs dossiers en quête de données sur l’auteur de cet exploit. Cendrillon venait de sortir de l’ombre.

Pour les centaines de milliers de téléspectateurs éparpillés dans le monde entier, ce fut un but. Mais, pour les milliers de spectateurs rassemblés dans le stade, ce fut plutôt un moment de stupéfaction. L'impensable venait de se produire. Haïti menait contre l'Italie et Manno Sanon venait de mettre un terme au record d’invincibilité de 1142 minutes de jeu qui faisait la gloire de Dino Zoff.

Ragaillardis par cette gifle, les Italiens se sentent obligés de sortir de leur zone de confort et de prendre des risques. Coup sur coup, ils marquent deux buts et ramènent Cendrillon à sa place. 

La poignée de main historique Zoff-Manno
Cinquante-deux ans plus tard, je souviens encore de ce match avec des sentiments très mitigés : l’ennui de la première mi-temps, la surprise du but de Mannon Sanon et l'explosion de joie à la fois des Haïtiens et des concurrents européens exaspérés par la réputation d’invincibilité que Zoff était  en train de construire.

Comme toutes les grandes aventures, celle-ci produisit rapidement ses légendes. Le gardien de but haïtien Francillon aurait été approché tout de suite par le Bayern de Munich, Mannon Sanon aurait reçu des offres mirobolantes qu’il refusa... Dans les faits, Francillon passera un certain temps dans la deuxième division de TSV 1860 de Munich, retournera au pays où il deviendra député de Bainet, sa ville natale.

L'une des plus tenaces  de ces légendes est celle du petit Miro Magloire, que l'on voit sur plusieurs photographies de l'équipe. Beaucoup l'ont présenté comme la mascotte officielle de la sélection haïtienne. En réalité, il s'agissait là d’une création de la presse allemande. Miro, que j’ai croisé plusieurs fois à Munich, était le fils du physicien haïtien Lionel Magloire et de son épouse, une psychologue allemande prénommée Elfrun. Le couple habitait alors à Munich et emmenait l’enfant à la plupart des activités sociales auxquelles il était invité. C’est ainsi que Miro participa avec ses parents à diverses activités de l’équipe, dont une séance de photographie au cours de laquelle un journaliste suggéra de lui faire une place  à côté des joueurs. La presse fit le reste et le petit Miro, devenu par la suite un grand chorégraphe et le créateur de la compagnie new-yorkaise de danse contemporaine New Chamber Ballet, reçut le titre de mascotte de la sélection… Ainsi naissent les légendes.

Ce match mémorable fut pour moi l’occasion de retrouver plusieurs amis avec qui j’allais passer un mois merveilleux : Harry Loiseau, qui habitait toutefois à Ottawa, mais dont le voyage n’avait pas été planifié; Serge Pierre, que je croyais à Londres, mais qui vivait à Munich; Pierre-Michel Smith qui découvrait comme moi l’Europe  et ses merveilles; Jean Verly et Jacques Joachim, deux vieux routiers des compétitions sportives internationales; Frantz Trouillot, le trésorier de la Fédération, qui pleura comme une madone, le soir de la défaite face à l’Italie; Hakime Altiné, rentré de New York avec un immense drapeau noir et rouge. Mon ami d’enfance et frère de combat Valère Cécil Philantrope arrivera à Munich la veille seulement de la finale. Il ne connaîtra ainsi de cette période que les folies auxquelles les Allemands se laissèrent aller après avoir arraché la coupe en or massif des mains de la sélection hollandaise de Johan Cruyff qui la méritait autant qu’eux!

Le match Haïti-Pologne étant programmé pour le mercredi suivant, j’avais un répit de quatre jours. J’en profitai pour aller visiter Vienne, Innsbruck et une partie de la Bavière.

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

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