Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

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Thursday, March 21, 2019

Pleins feux sur la culture haïtienne, avec l’écrivaine Yanick Lahens


 Par: Hugues Saint-Fort

La culture haïtienne, l’histoire d’Haïti et la langue créole haïtienne vont trouver une nouvelle occasion de scintiller et d’irradier aujourd’hui jeudi 21 mars 2019 à Paris. En effet, c’est ce soir, à 18h00, donc, dans moins de deux heures que l’écrivaine haïtienne Yanick Lahens donne sa leçon inaugurale au Collège de France, haut lieu du savoir, et situé dans le 5ème arrondissement, au cœur du Quartier Latin, juste à côté du campus de la Sorbonne.

D’abord, deux mots à propos du Collège de France. A ma connaissance, c’est la seule institution universitaire dans le monde qui permet un libre accès au savoir car « les cours du Collège de France sont accessibles à tous, gratuitement et sans inscription, dans la limite des places disponibles. » Devenir professeur (e) au collège de France est le grade suprême dans le monde universitaire français.

« Yanick Lahens est la première personnalité à occuper cette chaire créée en partenariat avec l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF). Le collège de France et l’AUF entendent ainsi illustrer la diversité et la richesse des mondes francophones en donnant une tribune aux chercheurs des pays ayant le français en partage. Créée pour trois ans, cette chaire accueillera chaque année une grande voix de la francophonie issue de différents domaines des lettres, des arts et des sciences. »

La leçon inaugurale de Yanick Lahens, chaire Mondes francophones (2018-2019) s’intitule « Urgence (s) d’écrire, rêve (s) d’habiter ». Rappelons que Yanick Lahens a obtenu le prix Femina 2014 pour Bain de lune (Sabine Wespieser éditeur). Dans la tradition du Collège de France, la leçon inaugurale est un moment extraordinaire et certaines d’entre elles sont restées célèbres, comme celle de Michel Foucault ou de Pierre Bourdieu.

Yanick Lahens a été invitée ce midi à l’émission La grande tabled’Olivia Gesbert sur France Culture. Pour écouter cette émission, veuillez cliquer sur le lien suivant :https://www.franceculture.fr/programmes

Vous tombez alors sur la grille des programmes à la date du jeudi 21 mars. Vous descendez alors le curseur jusqu’à l’heure 12h02 et l’émission La Grande table culture, Yanick Lahens, l’urgence d’écrire. Vous cliquez ensuite sur le tire La Grande table culture. L’émission dure 28 minutes.

Un passage qui a retenu mon attention de linguiste est celui où Olivia Gesbert a posé cette question à Yanick :

___C’est une langue qui a frôlé la mort, le créole ?

----Ah jamais, a répondu Yanick avec fougue et conviction !

Je vous engage à écouter cet entretien de Yanick avec Olivia Gesbert et puis, bien sûr, la retransmission en direct de la leçon inaugurale en cliquant sur ce lien :

https://www.college-de-france.fr/site/yanick-lahens/Retransmission-en-direct-li-yanick-Lahens.htm

Bonne écoute !

Hugues Saint-Fort

New York, 21 mars 2019  

Monday, November 10, 2014

Des dieux et des dictatures

Par : Hugues Saint-Fort                                                 
Hugues Saint-Fort
Dans Bain de lune, le récent roman de Yanick Lahens qui vient d’être récompensé du prix Femina, l’auteure prend ses distances avec le roman urbain et bourgeois des sentiments délicats qui caractérisait son précédent texte de fiction Guillaume et Nathalie (Prix Caraïbes 2013). En effet, Bain de lune témoigne d’une connaissance poussée de la vie et du quotidien des paysans haïtiens, apporte la preuve que la romancière a effectué un nécessaire travail ethnologique de premier ordre et qu’elle est restée sensible aux conditions de vie, aux désirs, à la philosophie du paysan et de la paysanne en Haïti. Le roman raconte l’histoire se déroulant sur quatre générations de deux familles haïtiennes résidant à Anse Bleue, un village d’Haïti. Ces deux familles sont les Lafleur et les Mésidor et elles s’entredéchirent pour des histoires de terre. A partir de ce cadre général récurrent dans le déroulement des existences paysannes haïtiennes, Yanick Lahens a dressé un immense tableau débordant de poésie qui décrit  la vie dans une campagne haïtienne où les dieux se mêlent aux hommes, où le pouvoir des méchants tantôt prend le dessus, tantôt est rejeté, où les dictatures se succèdent sous une forme ou une autre.
Le cœur de l’histoire commence un jour au marché de Ti Pistache quand le puissant, riche et fier Tertulien Mésidor rencontre Olmène Dorival, la fille d’un pêcheur et d’une paysanne. A partir de ce jour-là, rien ne sera plus comme avant. « Tertulien se mit à désirer Olmène non point comme un fruit défendu – il régnait en maitre et seigneur des vies et des biens à des kilomètres à la ronde --, mais comme un voyou désire l’innocence d’une pucelle. Elle n’avait pas d’avis, si ce n’est qu’il était venu le temps pour elle d’être une femme. Et que cet événement et ce savoir lui viendraient de Tertulien Mésidor, un homme puissant. » (pg.71).      
Bain de lune n’est pas un roman de femmes. Elles sont toutes dépourvues de tout pouvoir, passent une existence où elles sont toujours soumises à leurs hommes, finiront seules ou disparaitront sans laisser de trace.
En revanche, les hommes contrôlent tout : les terres, le pouvoir, l’amour, le sexe et même les sentiments les plus profonds des femmes. Tertulien Mésidor est le symbole complet de l’omnipotence des hommes dans la campagne haïtienne. Voici comment la narratrice décrit la première fois que Tertulien Mésidor posséda de force Olmène Dorival : « Malgré son désir violent, Tertulien prit soin de ne pas déchirer la robe d’Olmène. Il en ouvrit le haut et posa une bouche éperdue de sa chance sur deux tétons dressés dur. Olmène fut couverte par cet homme essoufflé qui la pénétra sans même ôter son pantalon, dont il avait juste défait la braguette. Il la pénétra avec la force gourmande et vorace, inévitable, d’une première fois, et l’appétit d’un homme mûr à qui une toute jeune fille donnait l’illusion que la mort n’existait pas. « Que tu es douce Olmène ! Avec ta peau de mangue mûre, ta chafoune de canne à sucre », murmura-t-il, ivre d’un corps qui vira en ces parfums forts qu’il aimait tant. Oui, qu’il aimait les paysannes ! Qu’il les aimait ! »(pg. 73).  
Mais voici maintenant la réaction d’Olmène Dorival : « Plusieurs fois de suite, Olmène retint un cri dans sa poitrine, jusqu’à ce que le plaisir engloutisse la douleur dans un vaste soupir. Tertulien avait le geste expert du voyou, mais il fallait la prendre vite, très vite, avant qu’un œil indiscret ne vint se poser sur cette jouissance. Celle de Tertulien fut hâtive, trop hâtive à son goût, et rattrapa celle fraiche, voluptueuse et étonnée d’Olmène. Un léger vertige lui fit croire un moment que son bon ange l’avait menée au lit d’une rivière dans les bras de Simbi, ou juste dans la bouche du vent, la bouche de Loko. Loin, très loin. Là où l’on entrevoit la mort. La mort douce. (page 74).    
Il est bien connu que les dieux / divinités vodou tiennent une place capitale dans la réalité et l’imaginaire des paysans haïtiens. Les recherches historiques, littéraires, anthropologiques l’ont confirmé à satiété et dans Bain de lune, la thématique de ces dieux occupe le devant de la scène et s’installe dans le quotidien permanent de tous les personnages. Presque pas une page du roman n’est tournée sans la présence de Legba, d’Agwe, de Zaka, d’Erzuli Dantò, de Ti-Jean Petro, de Damballa, d’Ogou, des Invisibles, des Mystères… « A la monotonie des jours très ordinaires, Olmène Dorival n’avait échappé que par les dieux, qui quelquefois la chevauchaient de songes, d’humeurs, de couleurs et de mots. » (pg.16).
L’autre thématique centrale du roman que la romancière déroule avec un art littéraire expert est la dictature et ses effets meurtriers sur la population. La dictature entre en scène à partir de 1960 comme l’introduit la narratrice : « Nous étions en 1960 et, pas plus que nous, Olmène ne savait qu’ils évoquaient l’homme au pouvoir, un médecin de campagne  qui parlait tête baissée, d’une voix nasillarde de zombi, et portait un chapeau noir et d’épaisses lunettes. Parce qu’il avait soigné des paysans dans les campagnes et traité le pian, certains…croyaient en son humilité, en sa charité, en sa compassion infinie. Quelques-uns, …sentant que leur ancien monde de caste à peaux claires était menacé, se méfiaient de sa tête de paysan noir qui ne leur disait rien qui vaille. Mais vraiment rien qui vaille ! « Bakoulou, rusé », répétaient-ils à souhait.(pg.51). 
Mais, c’est à partir de 1963, ainsi que le raconte la narratrice, que la dictature dirigée par l’homme qui portait un chapeau noir et d’épaisses lunettes prit possession de la ville, des cœurs et des esprits : « En septembre 1963, l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses recouvrit la ville d’un grand voile noir. Port-au-Prince aveugle, affaissée, à genoux, ne vit même pas son malheur et baissa la nuque au milieu des hurlements de chiens fous. La mort saigna aux portes et le crépitement de la mitraille fit de grands yeux dans les murs. Jamais ces événements ne firent la une des journaux. » (pg.112).
La tranche d’histoire racontée tout au long du roman se fit de plus en plus claire avec l’installation du prophète au Palais National. « Mais une fois au Palais National, le prophète s’était transformé en quelque chose qui ressemblait étrangement à l’homme au chapeau noir et lunettes épaisses. …Au fil des mois, la ressemblance devint encore plus frappante. Le masque ne cachait plus le visage de l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses… » (pg.231).
Tout au long du roman, Yanick Lahens utilise le procédé bien connu au cinéma de la « voix off », c’est-à-dire de la présence d’une voix intérieure dont on ne voit pas le locuteur qui explique, précise, ou fait évoluer l’histoire racontée. Dans Bain de lune, ce procédé structure le récit du début à la fin. C’est lui qui ouvre l’histoire (page 9) et c’est lui aussi qui la conclut (page 263). Le récit développé entre ces pages mentionnées est contenu entre les explications de la voix off et l’évolution des tranches de vie des personnages. Ces personnages sont innombrables : il y a Olmène Dorival,  « au regard d’eau et de feu », fille d’Orvil Clémestal et d’Ermancia Dorival, et sœur de Léosthène Dorival et Fénelon Dorival. Dieudonné Dorival est le père de quatre enfants qu’il a faits à Philomène Florival : Abner Florival, Altagrâce Florival, Éliphète Florival et Cétoute Florival, la dernière du clan des Lafleur. Dans l’autre clan, il y a Anastase Mésidor, son fils Tertulien Mésidor, sa femme Marie-Elda et leurs dix enfants, sans oublier Jimmy Mésidor, le dernier du clan.  
Au-delà de la description de l’implacable et permanente condition des paysans vaincus par la  souffrance, les abus, la faim, ce roman séduit par la beauté de la langue et du style, les mots simples mais puissants, la poésie parfois douce et fascinante, parfois violente et accrochante de chaque scène, chaque narration, chaque commentaire. Je m’en voudrais de ne pas vous offrir ces quelques lignes avant de terminer. Dans ce passage, le personnage est l’un des rares paysans d’Anse Bleue qui aient réussi à émigrer vers l’Amérique. Il retourne vers sa nouvelle terre d’accueil, Miami : « Le jour était beau. Léosthène, revenu au regard neuf de l’enfance, tourna le dos un moment aux blessures de la terre, à des cicatrices profondes, et contempla Anse Bleue baignée de lumière liquide, le ciel et l’eau rayonnant à perte de vue. Chaque vague qui s’affaissait écumante sur le sable allait mourir en un luisant filet d’eau. Les oiseaux frôlaient la crête des vagues, sortaient de la mer et prenaient leur vol sur le ciel essoré. » (pg.189).
Ce deuxième passage est d’une violence rare mais il accroche le lecteur. Il se situe vers la fin du roman après la chute de la dictature de la descendance de l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses quand les paysans vont prendre enfin leur revanche. « …La voix ajoute : « Fénelon, tu vas mourir ! »
Un groupe d’hommes surgit du marché et lui barre le passage. La foule avait grossi en colère et en nombre parce que les prix avaient grimpé depuis quelque temps, parce que la sécheresse avait été rude. Parce que des enfants étaient morts de la fièvre dengue, faute de soins. Et que cela faisait des années que Fénelon leur avait planté la peur au ventre. Une colère immense qui attendait en chacun de ces hommes, chacune de ces femmes les a submergés. Ils voulaient extirper cette colère comme on arrache une dent malade…
La première pierre est partie d’un étal sur le côté gauche et a atteint Fénelon en pleine poitrine. Un coup capable d’assommer un âne. Sous le choc, Fénelon a perdu l’équilibre. En tentant de se relever, un second coup l’a maintenu par terre. Les insultes pleuvaient de tous les côtés en même temps que les pierres. Dans la foule, il y en a même qui riaient. Un rire indécent, cruel, capable de faire reculer le soleil. Mais il était encore là, le soleil, et Fénelon ne pouvait plus tout à fait le voir à travers le sang qui collait à ses cils. » (pg.221).
Et voici un troisième passage, long, construit avec du « je », ce qui le rend peut-être plus beau. Il est rendu par la voix intérieure dont nous avons parlé plus haut : « SOUVENT, POUR OUBLIER qu’à Anse Bleue, la vie a deux ancres aux pieds, je venais sur la grève regarder les vagues se faire et se défaire, respirer par tous les pores et m’imprégner d’iode et de varech, de ces senteurs âcres de la mer qui laissent à l’âme comme une étrange morsure.
Même quand la mer devenait cette plaque luisante, étale, à perte horizon, je désertais les terres brûlées pour la regarder jusqu’à cligner des yeux, jusqu’à en être aveuglée.
Même quand le nordé grondait des jours et des nuits d’affilée, j’écoutais à en être toute retournée, sa voix qui fracasse les rochers, je goûtais encore et encore son haleine salée sur mon visage.
Et puis une année, octobre toucha à sa fin, mon enfance avec. Je le sus aussi quand une plaie, inconnue de moi jusque-là, saigna dans l’après-midi d’une veille d’ouragan. Je me suis sentie toute drôle. J’avais chaud, j’avais froid. A la vue du sang coulant le long de mes cuisses, je me suis penchée pour voir d’où fusait cette blessure. A dater de ce jour, mes rêves de mer se troublèrent du bruit lointain de talons aiguille,bien belle, bien poudrée, comme les femmes à la télévision du directeur de l’école, maitre Émile. Je sais désormais comment sont faits les garçons. Je connais aussi la chose proéminente plantée au beau milieu de leur corps. Je sais aussi que j’ai un corps à leur mesure… (pg.225).
              

Thursday, November 6, 2014

Le prix Femina 2014 attribué à l’Haïtienne Yanick Lahens

Par: Herve Gilbert haiticonnexion@gmail.com

Yanick Lahens
Comme des roses d’or, des prix littéraires pleuvent sur Haïti en ce début du XXIème  siècle et nos compatriotes n’en demandent pas mieux. Outre mer, leur talent ne passe pas inaperçu. Cette semaine, ce fut le tour de notre prolifique écrivaine, Yanick Lahens qui a reçu ce lundi  3 Novembre, le  prix littéraire *Femina pour son dernier recueil  «Bain de lune». Roman d'une violente beauté d’Haïti qui invite le lecteur à mille réflexions. Toute l'oeuvre est traversée par la destruction, l'opportunisme politique, les familles déchirées mais aussi les mots magiques des paysans qui se fient aux puissances souterraines. On y découvre aussi dans son style cette musique secrète et absolue, ce quelque chose qui atteint au silence comme une vibration naturelle à soi, cette sensation qui nous lie à la terre natale quelque soit la distance qui nous sépare.


Qui est Yanick Lahens. Pour ceux qui ne lui sont pas familiers, elle n’est pas une inconnue. Elle est l'auteure de nombreux articles, en particulier sur Faulkner et Marie Chauvet, et d'un livre d'essais critiques, L'exil entre l'ancrage et la fuite: l'écrivain haïtien. Elle est aussi l'auteure de trois magnifiques romans :  La couleur de l'aube (2008), Failles (2010), Guillaume et Nathalie (2013), tous parus chez Sabine Wespieser. Elle est membre fondatrice de l'Association des écrivains haïtiens, et contribue régulièrement aux revues culturelles haïtiennes et antillaises telles que Chemins critiquesCultura et Boutures

Yanick Lahens a reçu en 2011 le prix d’Excellence de l’Association d’études haïtiennes pour l’ensemble de son œuvre. Membre du Conseil international d'études francophones, elle a fait partie du cabinet du ministre de la Culture, Raoul Peck (1996-1997). Elle a reçu cette année le titre d’officier des Arts et des Lettres.

Yanick Lahens vit à Port-au-Prince où elle prend une part active dans l'animation culturelle et l'activité citoyenne. Elle est membre du conseil d'administration du Conseil International d'Études Francophones (CIEF). Elle partage aujourd'hui son temps entre l'écriture, l'enseignement et ses activités de conférencière en Haïti et à l'étranger. Haïti Connexion Culture s’associe à cette grande  joie  et prend plaisir à publier les retombées de cette récompense. HG 
Yanick Lahens est la lauréate du Prix
 Femina  avec son livre«Bain de lune»
Paris(AFP) - Vaudou et vent d'ailleurs ont soufflé lundi sur le prix Femina qui a sacré l'Haïtienne Yanick Lahens pour "Bain de lune", ample roman d'une violente beauté sur son pays, traversé par les cataclysmes, les magouilles politiques et les puissances invisibles.Pour le Femina étranger, le jury a choisi une autre femme, l'Israélienne Zeruya Shalev pour " Ce qui reste de nos" Gallimard, traduit de l'hébreu), envoûtante varaition, sur les mystérieux liens tissés entre parents et enfants, au soir de la vie d'une mère.

"C'est une merveilleuse surprise et une reconnaissance pour la littérature francophone en Haïti", a dit à l'AFP, radieuse. J'habite très très loin du monde parisien de l'édition. Ce roman et ce prix, témoignent de la force de la culture haïtienne francophone. Elle est aussi très engagée dans le développement social et culturel de son pays. Je suis très sensible au fait que  le jury a compris que  cette histoire, si elle se passe en Haïti est universelle" .

Yanick Lahens pose après avoir reçu le prix
Femina pour son livre"Bain de lune"         
Pour Christine Jordis, porte-parole de ce jury exclusivement féminin, "Bain de lune" (Sabine Wespieser) est un "beau roman qui a le sens du mystère et de l'invisible et qui nous sort de notre horizon habituel. L'auteure évoque les ancêtres disparus, à l'influence très forte sur les vivants".
En 2013, déjà, les dames du Femina avaient récompensé une romancière venue d'ailleurs, la Camerounaise d'expression française Leonora Miano, pour "La saison de l'ombre" (Grasset). "Mais c'est un hasard", assure Paula Jacques, également jurée.
L'historien de la Rome antique Paul Veyne (84 ans) a remporté quant à lui le Femina de l'Essai pour l'attachant livre de souvenirs, "Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas" (Albin Michel).
- Amour et mort -
Après des études en France, Yanick Lahens est retournée en Haïti enseigner la littérature à l’université jusqu’en 1995. Elle a aussi été journaliste. Elle a cofondé l'Association des écrivains haïtiens, qui lutte contre l'illettrisme, et créé en 2008 "Action pour le changement", qui forme notamment les jeunes au développement durable et a permis de construire quatre bibliothèques en Haïti.

Brossant sans complaisance le tableau de la réalité haïtienne dans ses livres, Yanick Lahens a publié en 2000 son premier roman, "Dans la maison du père" (Serpent à plumes). Chez Sabine Wespieser, sont parus en 2008 "La Couleur de l’aube", prix du livre RFO et prix Richelieu de la Francophonie, "Failles", récit inspiré du séisme qui a frappé Haïti en 2010, puis "Guillaume et Nathalie", prix Caraïbes 2013.

Tout sourire, son éditrice Sabine Wespeiser, à la tête de la maison éponyme fondée... le 11 septembre 2001, s'est réjouie de "ce formidable encouragement pour l'édition indépendante. C'est aussi un excellent signe pour les libraires indépendants qui ont beaucoup soutenu ce roman".
"J'ai aussitôt fait réimprimer 30.000 exemplaires de +Bain de lune+, tiré initialement à 10.000", précise-t-elle à l'AFP.
Dans le roman, un pêcheur découvre une jeune fille échouée sur la grève. La voix de la naufragée, qui en appelle aux dieux du vaudou et à ses ancêtres, scande cet ample roman familial qui convoque trois générations pour tenter d’élucider le double mystère de son agression et de son identité.

Entretien avec Yanick Lahens pour "La Couleur de l’aube

Participants/comédiens  : Entretien réalisé par Nadine Chausse

Près de là, à Anse Bleue, les Mésidor, seigneurs du village, et les Lafleur, se détestent depuis des lustres. Quand Tertulien Mésidor rencontre Olmène (une Lafleur), le coup de foudre est réciproque. Leur histoire va s’écrire à rebours des idées reçues sur les femmes soumises et les hommes prédateurs. Mais, dans cette île balayée aussi par les ouragans politiques, la terreur et la mort s'abattent sur Anse Bleue...

« Je suis très contente. La reconnaissance fait du bien et je suis surtout sensible au fait que le jury a compris que cette histoire, si elle se passe en Haïti, est universelle », a déclaré la lauréate après l’annonce du jury.
Ce sont quatre générations de deux familles et la vie des paysans qui défilent sur 280 pages devant nos yeux. Yanick Lahens a longtemps labouré la terre haïtienne pour faire naître Bain de lune. En Haïti, « vivre et souffrir sont une même chose » nous fait comprendre la narratrice du roman, une inconnue échouée sur une plage. Ici on lutte aussi bien contre la politique des dictateurs que contre les colères de la nature qui s’expriment par des tremblements de terre, des ouragans ou des sécheresses : « Dans toute cette histoire, il faudra tenir compte du vent, du sel, de l’eau, et pas seulement des hommes et des femmes. »

Bain de lune, c’est aussi un combat contre le poids de la généalogie et l’histoire de deux camps, les Lafleur et les très redoutés Mésidor, devenus les seigneurs de l’île : « Remonter toute la chaîne de mon existence pour comprendre une fois pour toutes… Remettre au monde un à un mes aïeuls et aïeules. Jusqu’à l’aïeul franginen, jusqu’à Bonal Lafleur, jusqu’à Tertulien Mésidor et Anastase, son père. »
Un style direct et tranchant
Née le 22 décembre 1953 à Port-au-Prince, Yanick Lahens dépeint ainsi les forces extérieures et intérieures qui sont à l’œuvre dans son pays natal. La beauté des paysages et des gestes, les bains de lune et le chant vaudou, la cruauté d’une existence très dure et d’une politique bien souvent cynique, tout passe par le style direct et tranchant, à la fois empathique et distancé de l’auteure.
Yanick Lahens a fait ses études secondaires et supérieures en France avant de s’installer à nouveau en Haïti pour enseigner la littérature et s’engager contre l’illettrisme. Une action qui l’avait mené aussi dans le cabinet du ministre de la Culture, Raoul Peck, de 1996 à 1997. Cofondatrice de l’Association des écrivains haïtiens, elle est membre du Conseil international d’études francophones et s’affirme aujourd’hui comme une parmi les grandes figures de la littérature haïtienne.

 *Femina  a été créé en 1905 par le magazine La Vie heureuse, soutenu par un autre titre phare de la presse féminine de l'époque, Femina, afin de distinguer des femmes et de faire contrepoids à ces messieurs du Goncourt. Avec le temps, les dames du Femina n'ont plus boudé les lauréats masculins..