Discours d'Etzer Vilaire à la mémoire des héros de l'Indépendance, de Charlemagne Péralte... 

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Tuesday, July 25, 2017

Réparer les morts


Quand la mer entrouvre ses abysses, nos larmes sont légitimes. La mort semble poursuivre son intrigue en silence. Trois écrivains de la même génération sont emportés au même âge sur une cruelle toile de fond, l’un par une maladie neurologique dégénérative, l’autre par un cancer et le dernier, enfin, par un infarctus du cœur, au terme d’un long périple en avion. Peut-être sont-ils morts par empathie l’un pour l’autre. Ils étaient un même peuple, trois exilés d’une façon ou d’une autre, se reconnaissaient et se comprenaient quand bien même ils ne se furent jamais rencontrés auparavant. L’annonce de la mort de trois écrivains haïtiens, un creusement de l’instant, est une scène dramatique, dans laquelle se conjoignent la méchanceté d’une tyrannie, la disgrâce de l’exil sublimée par la résistance d’une génération d’artistes qui avait rêvé d’une narration fragmentaire, elliptique, allusive mais libre.


Adieu Claude Pierre. Pour le déjeuner littéraire que tu nous avais offert sous la véranda en compagnie d’écrivains québécois de passage en Haïti, Pierre Nepveu, Yvon Rivard et de ton cher Laënnec Hurbon, venu en voisin fidèle. « Je ne retournerai point sous la tiédeur des vérandas. » Je furetais dans ta bibliothèque érudite et passionnée. Je m’étais endormi à l’écart sur un banc du jardin, à l’ombre d’un arbre musicien. Ton épouse avait glissé un coussin sous ma tête. Je rêvais aux arbres chargés de cachimans d’un vert sombre. Tu t’inquiétais pour l’avenir de ta fille, celle qui avait fait des études de médecine à Cuba. Elle avait entrepris une spécialité à Ottawa. Tu t’inquiétais. Tu avais une belle âme de père. Claude Pierre, poète, éditeur, mentor d’une nouvelle pousse d’écrivains, était aussi un passeur de lettres vigilant et exigeant.

Adieu Serge Legagneur. Pour Glyphes, ton long poème énigmatique qui ne laissait aucun doute sur l’intention de la poésie. Reclus depuis des années, tu n’avais pas pardonné à ta mère de mourir. Tu avais veillé sur sa dépouille des nuits durant. L’instant s’était sans doute dilaté puis le temps s’était arrêté… Car le deuil d’une mère est interminable. Tu vivais entouré de la peinture de tes amis, les toiles accumulées ici, les sculptures là, sous la poussière. Tu te précipitais sans peur à l’assaut de la phrase comme un surfeur sur une vague, comme un poète. Il faudra cet égarement, ce dérèglement des sens rimbaldien pour garder intacte ta vision lucide et radicale de la place de l’art dans la société. « Il n’y a pas d’exil. » Lors du lancement de je ne sais quel livre, tu m’avais chuchoté avec une sorte d’admirable pudeur dans le regard, - « Ton fils te ressemble. » –. Oh, l’intense sensation de découvrir la vérité des choses et des êtres sous de petites phrases anodines. Ce fut notre dernière rencontre, oh… 

Adieu Jean-Claude Fignolé. Pour Les Possédés de la pleine lune, roman qui aura marqué la fin du duvaliérisme et dont la longue résonance tient au refus de tout surplomb de l’auteur sur les protagonistes et au charme de la phrase sans apprêt. Une longue conversation, seul à seul dans ton camion de brousse en route vers ton sanctuaire, est mon dernier viatique. Tu me confiais tout, absolument tout, du fait du huis clos que créait la cabine du véhicule. Il y avait dans ta voix quelque de chose de sanguin. Les Abricots, la mer, notre passion commune, les remarques discrètes sur le monde des écrivains, la courbure des vertèbres des négresses. Ou encore les amours de nos vies en y mettant tout notre cœur et en nous trompant. Au détour d’un morne, la malveillante spirale de la misère qui emporte l’horizon perdu ou inatteignable et que tu avais fini par haïr. Tu croyais, - tu y avais cru ta vie durant -, que la poésie était action, c’est-à-dire la persévérance de poser l’action poétique au cœur du réel. Aux citoyens eux-mêmes de faire émerger « un art de la démocratie ». Tel était ton éthique de l’intérêt général à notre arrivée aux abords des contrées saturées de la beauté bleue des Nippes. 

La disparition d’un écrivain, de trois écrivains réunis par leur destinée après la mort, convoque une multitude de réminiscences involontaires et confuses et peut même être considérée comme une méditation douloureuse sur la littérature haïtienne et de son rapport avec la littérature québécoise. En effet, si Serge Legagneur et Claude Pierre ont vécu, enseigné, publié au Québec et sont décédés en terre étrangère, Jean-Claude Fignolé, après avoir été édité au Seuil, avait fait paraître quelques-uns de ses livres au CIDHICA et chez Mémoire d’encrier à Montréal. Sous des dehors de coïncidence de leur mort ou de leur naissance commune à la Grand'Anse, patrie intime des lettres haïtiennes, nous ressentons obscurément une perte dont nous ne trouvons pas l’origine. La mort de ces trois écrivains est d’une évidence poétique, celle de scander la fin d’une épopée littéraire qui ne cessa d’exposer le manque de beauté dont pâtit le monde, d’en dénoncer la démence et d’exalter la noblesse de toute vie. « Il y a / que les peuples manquent de poésie / nous les poètes manquons aux peuples. » 

Grâce à une lecture politique de leurs œuvres, écrites dans les affres de l’exil intérieur, ces égarés de l’Histoire pourront alors redresser la tête pour s’entendre dire comme le vieux paysan vaincu par le gardien de la nouvelle de Kafka « Devant la loi » : « Ici nul autre que toi ne pouvait pénétrer, car cette entrée n'était faite que pour toi. Maintenant, je m'en vais et je ferme la porte. » 

Quand bien même ces écrivains eurent partagé leur vie avec des lecteurs, pour leurs proches, la perte est indicible, langage qui précède le langage, d’avant les mots et d’avant la grammaire, qui est peut-être l’autre nom de la douleur. 

Réparer les morts – il incombe au lecteur un travail d’inachèvement – comme si les émotions, les bribes et les pensées évoquées étaient revécues, restituées par les sensations d’avoir relu, les yeux fermés, quelques pages de leurs œuvres. Il n’y aurait donc pas de vie après la mort ? L’honneur d’avoir connu ces trois poètes, Claude Pierre, Serge Legagneur, Jean-Claude Fignolé, ce n’est peut-être finalement rien d’autre qu’une vie d’où la littérature, c’est-à-dire la vie, n’a pas été chassée. 

Par Joël Des Rosiers


Montréal, le 18 juillet 2017

Wednesday, July 12, 2017

Un autre mapou d’Haïti vient de tomber…

Jean-Claude Fignolé
24 mai 1941 - 11 juillet 2017
L’écrivain, le professeur, homme politique et philosophe, Jean-Claude Fignolé, né le 24 mai 1941 à Jérémie est décédé ce mardi 11 juillet, à l’âge de 76 ans des suites d’une complication cardiaque, avons-nous appris. Grande figure de la littérature haïtienne, Jean-Claude Fignolé a créé, avec René Philoctète et Franckétienne, le mouvement littéraire « Spiralisme ».
Jean Claude Fignolé parle de son rôle de fondateur  du spiralisme...
Essayiste et nouvelliste , Jean-Claude Fignolé aura encore longtemps marqué la littérature haïtienne contemporaine à travers  ses oeuvres  comme le célébrissime récit « Les possédés de la pleine lune (1987)  »,  et Aube tranquille (1990), considérés comme des œuvres majeures de la littérature haïtienne. Il a également écrit d’ autres romans comme : Une heure pour l’éternité, paru en 2008.

Après avoir suivi des études de droit, d’agronomie et d’économie, il devient critique d'art au Centre d'art de Port-au-Prince, journaliste – notamment au Petit samedi soir dans les années 1970 – critique littéraire, enseignant et co-fondateur du collège Jean Price Mars avec René Philoctète et Victor Benoît.

Vers  les années 1980, Jean-Claude Fignolé retourne à son petit village des Abricots dans la Grand'Anse où Il apporte une aide essentielle aux habitants de son bercail. Il les assiste dans un travail de développement de première nécessité (reboisement, éducation, santé, constructions routières, agriculture).

De 2007 à 2012, il est maire de ce village et est président de l’Association des maires de la Grand'Anse (AMAGA). De 1990 à 2000, on le retrouve observateur et commentateur dans le journal  Le Nouvelliste où il tient la rubrique « Rompre le silence » dont les analyses politiques font découvrir la laideur d'un pays cloué dans son échec. En 2010, après le séisme en Haïti, il vient en aide à des milliers de rescapés.  Il est membre  de la direction du collège Jean-Price Mars – qu'il a fondé avec René Philoctète et Victor Benoît –, participe au développement touristique de son île et prononce des conférences. 

Ces dernières semaines ont été particulièrement pénibles pour nous tous. Nous avons  perdu trois  grands écrivains de notre espace grand'anselais en un mois: Claude Pierre, Serge Legagneur et Jean-Claude Fignolé.

Nous conserverons précieusement l’ombre de ces mapous qui nous ont faussé compagnie à quelques jours d'intervalle.

En cette douloureuse circonstance, le staff d’Haïti Connexion Network  présente ses sincères condoléances à la famille Fignolé. Nos affectueuses pensées accompagnent ces chers disparus.

Pour HCN

Herve Gilbert

Monday, November 21, 2016

Yole Dérose – Le temps de lui dire merci

Yole Dérose ou l'esthétique de l'âme humaine

Par Herve Gilbert







Loin du train-train quotidien, délaissant l’oisiveté et le repos bien mérité du week-end, La communauté haïtienne et leurs amis s’étaient donnés rendez-vous, le dimanche 30 octobre dernier, au Miami-Dade County Auditorium, où plusieurs voix de la musique haïtienne  en communion avec « Haïti, Cœur de femme », s’étaient associées pour rendre un hommage bien mérité à cette icône de la musique de chez-nous, Yole Dérose. Du nord au sud de l’Amérique, le public ne se fit pas prier. Les amis sont venus de partout et même d’Haïti  pour remplir la salle dans toute sa capacité. Sous des parures festives, les spectateurs s’étaient dépensés en toilette pour rendre un hommage bien mérité à leur artiste fétiche. 

Yole et Ansy Dérose (1985)
En effet, au temps où les soubresauts politiques recouvraient de leur nuage sombre le destin du pays, Yole et Ansy Dérose étaient les seuls bras charitables qui pouvaient apporter un peu de baume à leur cœur endolori. Leur voix les rassurait et leurs chansons servaient de refuge aux esprits tourmentés. Comme hier encore, ils s’en souviennent et ils s’en souviendront toujours. Ils n’oublieront jamais le trésor de leur présence et de leur générosité. En cette heure bénie, du 30 octobre 2016, ce fut, pour eux et leurs congénères, la moindre des choses, en profitant de cet instant mémorable, pour lui dire : mille fois, Merci.

Les stars de Haïti Coeur de Femme
Au cours de la soirée, notre Yole nationale, la fondatrice des « Productions Yole Dérose » a reçu une plaque d’honneur de Joseph Smith, le maire de la ville de North Miami. Elle a également reçu les clés de la ville de Miami pour sa riche contribution à la culture haïtienne des mains du Commissionner haïtien Jean Monestime. La United Haitian Artists lui a décerné le  prix  « Achievement Award» en guise de récompense pour ses apports à la culture haïtienne. Elle est, selon Carole Demesmin, la deuxième personne à l’avoir mérité.

Dans un auditorium rempli à craquer, les voix sublimes des haïtiennes, des beautés à damner un saint ont chanté Haïti sous toutes ses couleurs. Tout y passait, les chansons folkloriques et classiques ont transporté le public sur le chemin des souvenirs. Les flots bleus, les fleurs  tropicales et les feux de l’amour en guirlande multicolore étaient venus parfumer le parterre qui en réclamait encore et encore.

Pour mettre le lecteur dans le feu de l’action, nous ne pouvons passer outre l’énumération de ses voix mélodieuses qui avaient, telles des fleurs autour d’un cadeau, pour le plaisir des yeux, offert cet enchantement à l’esprit humain, juste à les entendre : Ce fut les chanteuses : Nadège Dugravil, Rutschelle Guillaume, Tamara Suffren, Marodie Pierre, Renette Désir, Stéphanie Bigord et Annie Alerte, accompagnées du maestro Fabrice Rouzier (keyboard), de Nicky Christ à la guitare et de Wesner St-Louis (Ti Wès) à la percussion. En accrochant le soleil d’Haïti sur un pan de la nuit floridienne, les jeunes chanteuses ont notamment allumé les feux des souvenirs dans les interprétations de : Haiti mwen renmen (Lionel Benjamin), Planté Manyòk (Carole Demesmin/Jean-Claude Martineau), Ban m yon ti limyè (Manno Charlemagne), Solèy levé (chanson folklorique), Imamou (BoukmanExperyans), Nougenfòs (Martha Jean-Claude), et Nous gouvernerons la rosée (Toto Bissainthe/Ralph Trouillot). En fin de spectacle, ce fut l’apothéose quand le chœur des femmes entonna avec brio la fameuse chanson de l’immortel Ansy Derose « Nou vlé ». Ce fut un grand moment de nostalgie et d’émotions. 

Chanson pour Haiti - Yole Derose


Emeline Michel
Nous ne pouvons passer sous silence La femme-flamme, la grande Emeline Michel. Elle a loué l’abnégation et la générosité de Yole qu’elle qualifie de visionnaire, de créatrice et de révolutionnaire ; une femme qui met tout son cœur dans tout ce qu’elle fait. « Merci de tes rêves fous, Yole». La voix envoutante d’Emeline a fait frémir la nuit. La musique a coulé à flot. Un véritable récital. 


Le spectacle « Haïti Cœur de femme » conçu par les Productions Yole Dérose et présenté par United Haitian Artists a vendu, si on peut dire,  à Miami une autre image d’Haïti. Il a peint une Haïti différente de celle dont les images peu reluisantes tournent en boucle dans les médias américains à chaque catastrophe. Les invités ont regagné leur patelin avec le tableau d’une autre Haïti, une Haïti belle, mystérieuse, dotée d’une culture et d’artistes extraordinaires.  « Haïti n’exporte rien, on nous envoie tout ; la seule chose que l’on peut exporter, ce sont nos artistes, notre musique, notre culture», a pour sa part souligné le maitre de cérémonie, Clarens Renois. N’en déplaise à Dieu et au diable : c’est une évidence.


Une de nos vidéos (archives) de  notre Yole Dérose


Contributeurs: Renée Alexis, Max Dorismond
Renée Alexis
Max Dorismond