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Sunday, December 27, 2020

MES SOUVENIRS DU GRAND-FRÈRE JEAN ALCIDE

Ottawa, le 18 décembre 2020

Par Eddy Cavé




Jean Alcide (À l’âge mûr, à New York)

Au début des années 1960, il y avait à Jérémie trois  figures  particulièrement attachantes que, par une affection fortement teintée de civilité, la population avait pris l’habitude d’appeler Mèt. C’étaient Mèt Fé, Mèt Emil et Mèt Jan. On l’aura deviné, le premier, c’était le flamboyant et redoutable avocat Félix  Philantrope, le deuxième, le pittoresque poète et auteur de Marabout de mon cœur et du Caïman étoilé. Le troisième, c’était le professeur Jean Alcide. Certes, il y avait d’autres mèt dans la ville et même beaucoup d’autres, mais c’était plutôt des mèt au sens français de « maître », réservé théoriquement aux avocats, aux notaires, aux professeurs de lycée. Mais, dans mes souvenirs du moins, l’appellation de mèt accolée aux prénoms de ces trois Jérémiens de mon temps comportait une charge affective que je ne trouve pas dans la plupart des autres utilisations de ce mot et de son frère jumeau « maître». 

Comme Mèt Fé et comme Mèt Emil, Mèt Jan était spécial. Et les marchandes du Carré La Place, comme les badauds de la ville entière et ses amis l’appelaient indifféremment Mèt Jan ou Jan-Alsid,  comme si le court prénom Jean était incompatible avec les dimensions du personnage. Au propre et au figuré. 

La nouvelle du décès de mon grand ami Jean Alcide est tombée dans la soirée du vendredi 18  décembre en cours et elle m’a naturellement causé une profonde tristesse. Depuis que j’ai commencé à limiter mes déplacements, je l’ai rarement revu. Dans les dernières années, je l’ai même perdu de vue. C’est donc par amis interposés et par le téléphone que la grande amitié qui nous unissait s’est entretenue au fil des quelque dix dernières années.

Photo (De Mémoire de Jérémien d'Eddy Cavé) 

Au début des années soixante, où j’ai commencé ma carrière d’employé de banque, Mèt Jan et moi appartenions au cercle des amis qui se rencontraient tous les jours ou presque et faisaient un tas d’activités ensemble : plage, sports, lodyans, musique, pique-niques dansants, etc. Cette génération s’est graduellement éteinte, ce qui avait vite fait de nous des survivants. Après les départs de Jean Martineau, Gérard Noël, Willy Verrier, Toussaint et Gérard Thémistocle Léonidas, Yvan Philoctète, Harry Lestage,  Agnus Alexis, Mercier Jusma, Xavier Benjamin, et j’en passe, il ne restait plus que trois survivants dans le cercle des réguliers de la Galerie Gérard Noël : Mèt Jan, Cécil Philantrope et moi. C’est pour cette raison que Cécil m’a téléphoné dans les minutes qui ont suivi l’annonce du décès pour me dire que  j’étais tout désigné pour allumer le premier cierge marquant le départ de ce grand frère pour l’au-delà. De cet ami irremplaçable et du grand bonhomme qu’a été Jean-Alcide. 

En ce début des années soixante, notre point de chute à tous était la galerie du cabinet d’avocat de Gérard Noël (photo-ci-dessous), situé à un des coins de la Place Dumas, entre la cathédrale Saint-Louis, le temple adventiste et le ciné Fox. Que ce soit pour aller au cinéma, pour tuer le temps, changer d’air ou simplement regarder les passants, nous nous voyons tous les jours une fois libérés des corvées journalières du boulot. Jean enseignait l’espagnol à l’École Professionnelle de La  Source. Cécil était directeur de l’École de Numéro Deux et moi caissier débutant à la Banque Nationale.

Le coin inférieur droit était notre point de rencontre

En dépit des difficultés de l'heure, nous menions une belle petite vie de province. Sans ambition démesurée, sans obligations financières véritables, sans savoir non plus de quoi l’avenir serait fait. D’ailleurs, on se moquait des questions  d’avenir comme de l’an quarante. Et comme dit la chanson de Gérard Dupervil, La vi pat chè te gen lajan. Avec la bonne humeur constante de Mèt Jean, la personnalité envoutante de Gérard Noël et l’attrait naturel du quartier, cette galerie était devenue un lieu naturel des rencontres quotidiennes.

Quand je pense aujourd’hui aux belles années que nous avons pu vivre à Jérémie ce début des années soixante, je me demande s’il était vraiment nécessaire de s’expatrier pour connaître le mieux-être et les avantages incontestables que nous a réservés l’exil volontaire… Mais, c’est vrai aussi qu’il  y avait également beaucoup d’ombres au tableau…           

Quand, en 1964, je décide d’aller poursuivre mes études en banque et en économie à l’étranger, j’opte pour le Chili sous les conseils de Louis Lamothe, de l’Institut Lope de Vega. Mais je ne connais pas un mot d’espagnol. Mes deux premiers professeurs seront Mèt Emil et Mèt Jan. Le premier me donnait ses  cours durant de longues promenades à La Pointe ou sur le wharf, où nous discutions davantage de poésie créole que de verbes irréguliers espagnols. Quant à Mèt Jan, il venait à la maison le soir et on s’installait au balcon transformé en salle de cours pour la circonstance. 

Jean Alcide (durant sa retraite en Floride)

Excellent professeur, Mèt Jan  avait adapté en espagnol la méthode du professeur d’anglais Amiclé Beaugé, et son enseignement était très méthodique. J’ai beaucoup appris en très peu de temps avec lui, mais là encore,  les cours étaient toujours  mwatyé panyòl, mwatye lodyans. Ma pauvre mère, qui nous apportait chaque fois une collation,  était désespérée de me voir si peu motivé, mais les choses sont finalement bien passées. À  ma grande satisfaction et à celle de Mèt Jan. Maintenant que les connaissances qu’il m’a inculquées en espagnol se sont fondues dans celles acquises au pays d’accueil, ce que je retiens de plus des années passées aux côtés de Mèt Jean, ce sont plutôt ses leçons de vie.

La première leçon que je garde de nos années d’amitié a trait à sa vision de la vie en général. Mèt Jan voyait dans la vie sur terre un passage où il fallait, à la manière de Rudyard Kipling, « accepter d’un même front la victoire et la défaite ». Sa bonne humeur et sa sagesse étaient permanentes, ce qui pouvait donner à ce colosse des allures de perpétuel ado. Je ne l’ai jamais vu ni en colère ni en proie à une tristesse quelconque. Toujours souriant, prêt à tendre une main généreuse à qui que ce soit, prêt à se redresser à chaque chute. Sa persévérance dans les sports fera de lui le plus bel athlète de tous les temps de la ville. Comédien à ses heures, il n’hésitait pas, malgré un léger bégaiement,  à prendre le micro dans les circonstances les plus variées pour créer de l’animation. 

Lors de la création de l’orchestre Jérémia vers1960, Joe Bontemps désespère presque de trouver un trompettiste :

-- Mèt Jean : Ou konn jwe trompèt ?

--Non, men mwen kab aprann.

Mèt Jan  se mit tout de suite au solfège et à la trompette. À la sortie du groupe, il faisait partie de la ligne des cuivres avec Jeannot Magloire et les saxophonistes. 

Des leçons de sagesse qu’il m’a données et que je n’ai jamais pu suivre, l’une des plus importantes était celle relative à la gestion du budget personnel : « Eddy, me disait-il, tu ne devrais jamais dépenser une seule gourde avant de l’avoir gagnée et encaissée. Méfies-toi du crédit comme de la peste. » 

Après avoir acheté au comptant, du père Lebreton,  sa première moto, Jean voulait s’acheter une belle voiture. Je l’ai vu économiser la plus grande partie de son chèque mensuel jusqu’au jour où il  accumula l’intégralité du montant visé. Ce jour-là, il a vidé en ma présence son compte de banque et il s’est présenté chez Clara Rey avec une enveloppe pleine de billets de 100 gourdes pour acheter la jolie Chevrolet noire de cette dame. Une voiture à l’état neuf qui  n’avait jamais quitté les limites de la ville. 

À mon avis, la plus grande qualité de Mèt Jan, c’était le sens de l’autodérision. Impossible de raconter des blagues sur Jean Alcide, car il est toujours le premier à rire de lui-même. Le soir de l’achat de cette voiture, il stationne en face de la galerie Gérard Noël et descend de l’auto en se tordant de rire.  En traversant le marché pour nous retrouver, il venait de se faire interpeler par une marchande qui lui cria :

Jan Madan Aréyis, sé pa oto Klara Ré a? Sa wap fè ladan?

Du même souffle, il répond :

              Non frekan. Pa pèmèt ou. Koul ye a, se auto pam. Mwen fenk achte l pou twa mil pias. 

Dans le contexte de la société jérémienne de l’époque, la revendeuse du marché ne pouvait pas imaginer Jean Alcide faisant une balade dans la voiture de cette aristo aux cheveux platine qu’était Clara Rey. Et elle ne cacha pas son étonnement. Comble d’ironie, elle interpella Mèt Jan comme « le fils de Madame Aréus » et non par son nom Jean Alcide. Cela l’amusa au plus haut point et il raconta cette blague pendant des semaines. Aujourd’hui, je suis peut-être un des rares amis à s’en souvenir. 

Une autre leçon de Mèt Jan a trait à l’indépendance de son jugement et à une certaine imperméabilité au milieu ambiant dans le contexte de l’émigration. Arrivé aux États-Unis vers 1966, Jean continua à vivre comme à Jérémie, travaillant avec discipline et acharnement et refusant toutes les offres de crédit. À l’époque la Volkswagen de base se vendait 2500 dollars. Un samedi matin, Jean se présente chez un concessionnaire avec ce montant pour en acheter une et il veut la payer en billets verts qu’il a en poche. Le vendeur a beau lui expliquer que le prix de base affiché est un prix théorique et qu’il y a toujours une option, la radio par exemple et qu’il y a aussi des facilités de paiement. Il est inflexible : « Je veux le modèle de base. Une manuelle, sans radio et sans option. Voici mon argent ». On finit par lui en trouver une et il la remplacera chaque année par le nouveau modèle, se dispensant de toutes les tracasseries de l’entretien.

Je dois avouer que je l’ai vu triste, au moins  une fois. C’était juste après la mort de Belger Tabuteau, vers 1963. Fervent de la bòlèt, Jean était réputé avoir « la tête juste » et gagnait souvent à cette loterie. Cette nuit-là, nous raconte-t-il, il voit Belger en songe et ils se mettent à parler. Mais l’ami défunt a l’air  pressé et il lui dit brusquement : Mèt Jan, mwen pati an katastròf. Al di manman m pou l jwe tel nimero nan bòlèt. 

Réveillé en sursaut, Mèt Jan écrit le numéro et se rendort. Au réveil, il se rend chez la mère Tabuteau, qui est en larmes et au bord du désespoir. Dans l’atmosphère de veillée mortuaire qui règne dans la maison, il n’a pas le courage de la déranger pour lui parler de borlette et, après de nombreuses hésitations, il repart en direction de notre point de chute. Comme d’habitude, Jean a au moins deux billets de 50 gourdes dans son portefeuille, et il décide de s’en défaire. Il s’arrête donc à chaque marchand de loterie et s’empiffre de ce numéro et du revers. Ce jour-là, il achète non seulement à la loterie traditionnelle, mais à toutes les rafles annoncées sur son passage : radios à transistors,   dont c’était la mode, des poules, des dindes, des cabris, que sais-je encore? Le lendemain matin, il est tranquillement  assis sur son perron quand  les gens défilèrent pour lui apporter l’argent et les objets gagnés… Quand on pense que le premier lot était égal à 50 fois la valeur de la mise, on peut imaginer sa joie ce jour-là. 

Naturellement, il avait raconté le rêve à la blague sur la galerie et tout le monde en avait ri. Mais  le bruit courut dans toute la ville que le numéro lui avait été donné en songe pour la mère Tabuteau et qu’il avait omis de transmettre le message. Il en sortit profondément attristé. 

Mon très cher Jean, mes meilleurs souvenirs t’accompagnent dans ton trajet vers l’éternité. Je n’oublierai jamais la contribution que tu as apportée  à mes études; les leçons de sagesse que tu m’as prodiguées; le long voyage que tu as fait de New York jusqu’à Ottawa pour me visiter en 1972; mes séjours à New York en la résidence familiale en compagnie d’Yvonne, Tante So, de Grand’Mère Cédieu  et de Louly. Les gâteries dont vous tous m’avez comblé durant mes fréquents voyages à East New York où vous habitiez. Je garde aussi un excellent souvenir de mes visites dans le South West de Miami où la famille s’est installée pour une paisible retraite dans un climat qui rappelle beaucoup celui de notre enfance… Mes meilleures pensées les accompagnent dans cette dure épreuve.  

Dans le bel âge, toi et moi, nous nous sommes remis au solfège et nous nous sommes convertis au piano électronique. Cette petite merveille dont mon ami Joe Jacques m’a dit un jour, avec l’humour qu’on lui connait, que le synthétiseur, c’était la musique mise à la portée des paresseux et des sous doués de la musique.  J’ai découvert en cours de route qu’il n’avait pas tort ! 

Mèt Jean, je penserai toujours à toi, en particulier  en pianotant durant les jours de pluie où l’on s’ennuie ici à mourir. Un exutoire extraordinaire!

Que ton âme repose en paix!  


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Monday, December 21, 2020

À un mois de l'investiture, Trump envisage tout pour renverser l'élection

La victoire de Joe Biden officielle, un Donald Trump désormais isolé continue pourtant à chercher un moyen, quel qu'il soit, d'invalider le verdict des urnes, à un mois de la fin de son mandat.

Acculés, le président américain Donald Trump et sa garde rapprochée n'hésitent plus à avancer les idées les plus osées comme l'instauration de la loi martiale, selon plusieurs médias américains. Cette option aurait été évoquée lors d'une réunion vendredi 18 décembre et a suscité de nombreuses critiques dans la classe politique, malgré une dénégation laconique de Donald Trump sur Twitter.

L'idée de confier le pouvoir exécutif et judiciaire à l'armée circule depuis début décembre chez les plus fervents supporters de Donald Trump et permettrait, selon ses partisans, de confier aux militaires l'organisation d'un nouveau scrutin présidentiel.


La loi martiale n'a plus été utilisée par le gouvernement fédéral depuis la Seconde guerre mondiale. Selon une étude du centre de réflexion juridique Brennan Center for Justice, publiée en août, Donald Trump aurait besoin de l'accord du Congrès pour l'instaurer. «Cela n'arrivera pas», a anticipé dimanche, sur la chaîne CNN, le sénateur républicain Mitt Romney, pour qui «tout cela ne va nulle part».

Dimanche, Donald Trump a démenti l'information sur Twitter, écrivant: «Loi martiale = Fake News». Plusieurs élus républicains locaux l'ont encouragé ces dernières heures à choisir cette voie.

Malgré le vote lundi des grands électeurs, qui ont confirmé l'élection du démocrate Joe Biden, et l'échec des procédures judiciaires initiées par son camp pour dénoncer des irrégularités lors du scrutin, l'ancien promoteur immobilier refuse de lâcher prise.

Mardi sa porte-parole, Kayleigh McEnany, a minimisé le vote des grands électeurs, qui n'est, selon elle, qu'«une étape dans le processus constitutionnel», et rappelé que toutes les actions en justice n'étaient pas purgées.

«Embarrassant»

Après avoir attendu plus d'un mois, quelques grandes figures du parti républicain, le chef de file au Sénat Mitch McConnell en tête, ont acté cette semaine la défaite de Donald Trump, même si une extrême réserve domine. À part Mitt Romney, aucun élu conservateur d'importance n'a ainsi condamné l'idée de recourir à la loi martiale.

«Tout élu ou candidat républicain qui garde le silence sur ce sujet ne mérite pas de diriger», s'est indigné dimanche Pat Garofalo, élu républicain à la Chambre des représentants du Minnesota.

«Le président pourrait faire du dernier chapitre de son mandat une victoire avec l'arrivée du vaccin» contre le Covid-19 plutôt que de contester l'issue du scrutin, a déclaré dimanche Mitt Romney, une des rares voix critiques de son parti durant la présidence Trump. «C'est vraiment triste et embarrassant.»

Beaucoup se seraient aussi opposés à une autre suggestion du président, celle de nommer l'avocate controversée Sidney Powell procureure spéciale en charge d'enquêter sur d'éventuelles irrégularités électorales.

Cette ancienne procureure de 65 ans affirme, depuis des semaines, avoir mis au jour un complot international pour faire échec à Donald Trump, sans la moindre preuve. Après avoir collaboré avec l'équipe des avocats du président, elle en a été écartée.

Aurait aussi été évoquée vendredi la possibilité d'un décret présidentiel qui ordonnerait la saisie, pour examen, de machines de vote, instrument d'une fraude à grande échelle selon le camp Trump, qui n'a produit aucune preuve.

À mesure que la fenêtre, si elle existe encore, se rétrécit, le chef de l'État s'appuie sur un nombre de plus en plus restreint de fidèles et sur des médias ultra-conservateurs aux frontières de l'information.

Donald Trump puise ainsi dans les théories conspirationnistes de sites marginaux comme The Gateway Pundit, qu'il a retweeté dimanche, et continue de galvaniser sa base, dont le noyau croit encore en un retournement de situation, à en croire les réseaux sociaux.

Le clan Biden, lui, refuse de se laisser entraîner dans un débat qui n'a plus lieu d'être, selon lui. «Il se passe trop de choses dans ce pays (...) pour que nous nous inquiétions de ce qui se passe dans le Bureau ovale», a déclaré dimanche la future responsable presse du président Biden, Jen Psaki, sur Fox News.

Certains disent «que Trump empire à mesure qu'approche le 20 janvier», a commenté l'ancien conseiller à la sécurité nationale du président sortant, John Bolton. «C'est faux. C'est le même comportement, qui se répète indéfiniment.»

Source: Le Figaro

Sunday, December 20, 2020

SAUVEGARDONS LA MÉMOIRE DU GÉNÉRAL FÉROU, LE LIBÉRATEUR DE LA GRAND’ANSE


Par Eddy Cavé, edddynold@ gmail.com 



Ottawa, le 12 décembre 2020

En essayant la semaine dernière de trouver des photos pour illustrer mon plus récent  livre, qui traite de la mort tragique des principaux signataires de l’Acte de l’Indépendance, j’ai fait une découverte déconcertante. Je savais, comme tout le monde,  que le général de brigade et signataire de l’Acte de l’indépendance Laurent Férou avait été inhumé au Fort Marfranc, à une dizaine de kilomètres de Jérémie, mais je pensais que le tombeau était encore intact. Voici ce qui en reste :

Tombeau du général Férou photographié le 10 décembre 2020 
(Photo - Abbé Mey Joseph)

Faute d’avoir une photographie de ce héros qui a libéré  la Grand’Anse deux mois avant la chute de Vertières, j’ai demandé à des amis vivant à Jérémie de me faire avoir quelques  photos de son tombeau. En moins de 24  heures, les réponses sont venues et elles m’ont déchiré le cœur.

La tombe du général Laurent Férou devant laquelle je me prosterné si souvent dans mon jeune âge est toujours plantée au centre du Fort Marfranc, mais elle est maintenant méconnaissable. Aujourd‘hui, elle passerait facilement pour un bloc de ciment recouvert d’une plaque de céramique ou tout au plus pour le lieu de repos d’un « grand don ». Heureusement que les vieux du village sont là pour renseigner l’étranger de passage sur les exploits du héros qui y sommeille..  

La grande différence aujourd’hui, c’est que cette tombe a été recouverte de carrés de céramique blancs posés à l’initiative d’une âme charitable, la religieuse sœur Laurette Pierre, qui désirait, de sa propre initiative, la protéger de la fureur des intempéries. Et pourtant, l’Institut de sauvegarde du patrimoine national (ISPAN) a visité les lieux à plusieurs reprises et même publié de nombreuses photos du site, dont celles reproduites ici.  

Quand on pense que les restes de Jean-Jacques Dessalines sont encore enfouis sous les décombres de l’ancien Cimetière intérieur de Port-au-Prince, Place Sainte-Anne, à proximité de la carcasse du cheval de son aide de camp Charlotin  Marcadieu, on est presque tenté deconsidérer le général Férou comme un privilégié. Dans les deux cas, l’indifférence des élites dirigeantes, l’irresponsabilité, l’inconscience et l’indécence des autorités sont inacceptables. Il faut absolument un sursaut de patriotisme et de fierté nationale pour freiner ces dérives.  

À l’approche des festivités prévues pour marquer le 265e anniversaire de la fondation de la ville de Jérémie, je lance un cri de révolte pour dénoncer ces agissements scadaleux. J’en appelle pour cela à la solidarité et à la générosité des citoyens, ainsi qu’au sens des responsabilités des autorités compétentes, si tant est que cette qualité existe encore, pour corriger cette situation inacceptable.

J’invite également les médias à contribuer à la sensibilisation du public à ce problème d’envergure nationale et à appuyer cette initiative citoyenne. 

Il est aujourd’hui de notre devoir de donner une sépulture décente à ce  Libérateur de la Grand’Anse. Nous devrons par la même occasion consigner par une épitaphe appropriée sa contribution décisive à la victoire sur les Français en 1803.

Crions d’une seule voix :  Halte à l’incurie ! Arrêtons la dérive qui a permis que le tombeau d’un Père fondateur de la Patrie se désintègre ainsi dans l’indifférence générale.

Les prochaines étapes

J’ai alerté et sondé la semaine dernière des amis historiens et des proches  déjà sensibilisés à la question, et l’idée a été accuillie avec enthousaisme. Le révérend  père Jomanas Eustache, curé de la paroisse de Numéro Deux et directeur de l’École de droit de Jérémie, a déjà commencé à explorer sur place la faisabilité d’un petit projet d’érection d’un tombeau à la hauteur du Personnage. Cet ami a déjà fait ses preuves dans la gestion de projets d’envergure en dotant sa paroisse d’une église grandiose. Avec un tel soutien initial, ce petit projet a toutes les chances de se concrétiser rapidement. Dans le premier cercle des amis historiens, les promesses de soutien sont venues sprontanément et elles  ont été suivies par celles de citoyennes et de citoyens des horizons les plus divers. Je compte annoncer bientôt la création du collectif qui sera chargé de recevoir les dons et de mener le projet à terme.

En dressant un petit monument, si modeste soit-il, à la mémoire de ce natif des Côtaux qui a fait de la Grand’Anse sa terre d’adption, nous témoignerons de notre reconnaissance envers un citoyen de grande valeur qui s’est sacrifié pour nous léguer une patrie. En même temps, nous susciterons un intérêt pour Marfranc qui a beaucoup à offrir au tourisme local.


La photo ci-dessus a été prise au Fort Marfranc à l’occasion  d’un des congrès de poésie organisés à Jérémie au début de la décennie  par le poète et professeur de droit  Guy-Marie Louis. Elle montre l’intérêt que le site peut susciter comme lieu de mémoire et comme escale d’un éventuel circuit touristique dans la Grand’Anse. Il suffira d’un peu de bonne volonté et d’un faible montant d’argent pour vaincre l’indifférence envers le général oublié Laurent Férou et stimuler un intérêt pour sa ville d’adoption.

Après avoir figuré sur la carte des fortifications, Marfranc pourra ainsi  devenir à la fois un lieu de mémoire et une escale intéressante des circuits du tourisme local. Continuez ici..


Laurent Férou (1766-1807) - Un héros de la guerre de l’Indépendance à redécouvrir

 Par Eddy Cavé,




Ottawa, le 14 décembre 2020

Dans un commentaire sur l’exécution du colonel Jean-Baptiste Rousselot, dit Dommage, pendu par les Français au Cap le 3 novembre 1802,  Marcel et Claude B. Auguste écrivent dans leur livre  L’expédition Leclerc 1801-1803 :

« Partisan farouche de Toussaint Louverture, [Dommage] était devenu commandant de Jérémie et de la 4e demi-brigade de cette ville après la conquête du Sud […] Il organisait le front de la résistance dans la Grand’Anse […] quand il fut arrêté avec Jean Panier. Mais son œuvre sera parachevée par Férou dont la contribution à la guerre de l’indépendance sera inestimable. » (Les caractères gras sont de nous.)

Dommage a laissé beaucoup de souvenirs à Jérémie, car  le nom complet du quartier de La Source, où se trouve  la caserne, est La Source Dommage.  Quant à Férou, tout ce qui reste de lui comme souvenir aujourd’hui dans la région, c’est une tombe abandonnée qui ne porte même pas une épitaphe. C’est pourtant lui qui, parti le 1er juillet 1803 du Camp-Gérard, dans la région des Cayes, mit le cap sur Jérémie, s’empara de Tiburon d’abord, puis des Irois le 5 du même mois avant de prendre possession successivement de l’Anse d’Hainault, de Dame-Marie et des Abricots. Le 20  juillet, son frère d’armes Bazile occupait le poste Marfranc qui était défendu par 500 hommes de troupe.

Voyant la cause perdue et craignant que Jérémie ne soit livrée au pillage, le général français de Fressinet proposa à Bazile une suspension des hostilités que le général  Férou accepta. Au terme de la trêve convenue de 14 jours, soit le 4 août, le Français embarquait sa garnison pendant que Férou lui rendait les honneurs de la guerre. La Grand’Anse devenait ainsi la première grande région libérée totalement du joug de la France. L’artillerie trouvée à Jérémie fut transportée alors vers les Cayes, ce qui permit à Geffrard liquider l’adversaire avec une puissante force de frappe. 

Mais qui donc était ce général Férou ?

Le général de brigade Laurent Férou est un signataire de l’Acte de l’indépendance d’Haïti né aux Côteaux, d’un père blanc et d’une mère noire. Il était le cousin de Nicolas  Mallet, dénommé « Mallette Bon Blanc », le seul révolutionnaire blanc à faire partie du groupe des signataires de ce document.

Comme plusieurs des autres généraux qui ont signé ce document à ses côtés, Férou n’avait aucune instruction. Alin Hall, l’auteur de La Péninsule  Républicaine,  affirme que ce charpentier de profession pouvait à peine signer son nom. Il  a pourtant laissé un héritage qui suscite autant d’admiration que de respect. 

Le jeune Laurent a seulement 14 ans, quand, le 15 août 1779, il quitte le Cap-Français avec un contingent des chasseurs volontaires invités, à la demande du marquis de  Lafayette, à participer à la guerre d’Indépendance des Treize colonies anglaises d’Amérique,  sous les ordres de l’amiral d’Estaing. Blessé dans les combats  durant le siège de  Savannah, le jeune homme retournera à Saint‑Domingue avant la fin de l’année. En 1799, on le retrouvera comme capitaine dans l’Armée d’André Rigaud pendant la guerre contre les Anglais. 

À l’arrivée de l’Expédition Leclerc, en 1802, Férou faisait partie des troupes coloniales et commandait son quartier natal des Côteaux. On ne sait pas avec certitude à quel moment il décida de passer à l’insurrection. Cependant, tout porte qu’il était de mèche avec les insurgés Gilles Bénech (Ti-Malice), Nicolas Régner et Goman lorsque ces trois anciens lieutenants de Rigaud attaquèrent Tiburon au mois d’octobre 1802. Par la suite, explique  Alin Hall, Férou gagna à sa cause les chefs  de bandes et les cultivateurs des régions de Port-Salut et de Camp-Perrin, allumant le feu de la révolte dans une bonne partie du département du Sud. 

Après avoir remporté plusieurs victoires sur les Français, Férou sera proclamé chef des insurgés du Sud. Au rendez-vous historique du Camp-Gérard en juillet 1803, il reconnaît, en même temps que Nicolas Geffrard, l’autorité de Dessalines comme  général en chef de l’Armée indigène et il abandonne ses frères d’armes insoumis. Dessalines le nomme peu de temps après général de brigade et commandant de l’arrondissement de Jérémie. Le même mois, Geffrard l’envoie à la conquête de son territoire et il part à la tête de ses troupes. Il s’empare des Côteaux, de Tiburon, des Irois. Après une pause à l’Anse d’Hainault, il reprend la route pour sa destination finale, Jérémie. C’est à lui que reviendra l’honneur de hisser le premier bicolore au mât des édifices de Jérémie.

Moins fortuné et sans doute plus austère que ces généraux, Férou n’a pas laissé de portraits ni même de croquis. En l’absence de tels documents, on est bien forcé de s’inspirer des portraits des frères d’armes  de son rang pour se l’imaginer avec ses épaulettes de général et dans la splendeur des Pères fondateurs.

Par la suite, Férou fera de Jérémie sa ville d’adoption et construira le Fort Marfranc dans le cadre de la politique de renforcement du dispositif de défense du territoire. Par suite de divergences de vues avec l’Empereur, il tombera en disgrâce  en 1806 et prendra ses distances par rapport au pouvoir. 

Épuisé, ruiné par la maladie, écrit Alin Hall, il s’était déjà démis de son poste de commandant quand il poussa la ville de Jérémie à se rebeller contre Dessalines en 1806 (Hall, p. 183).  

Laurent Férou s’est éteint  le vendredi 16 janvier 1807 à l’âge de 41 ans sous le gouvernement de Pétion. Il a été inhumé dans le fort qu’il a construit sur un site  magnifique des berges de la Grand’Anse qui abrite depuis 60 ans une école normale d’instituteurs.

L’état d’abandon dans lequel se trouve actuellement le tombeau de ce Père fondateur est sinon une honte, du moins un motif d’embarras pour toutes celles et tous ceux qui entretiennent le respect des aïeux. On remarquera que les canons, bien entretenus, ont défié l’épreuve du temps, tandis que la sépulture de ce Père fondateur a été livrée à la fureur des intempéries et laissées à la bonne volonté des âmes charitables.

Un grand merci à Sœur Laurette Pierre qui a eu la générosité et la bonne idée de protéger le tombeau du Père fondateur en le recouvrant de plaques de céramique et à l’abbé Mey Joseph qui nous a envoyé plusieurs photos. Crions Halte à l’incurie et mettons-nous en frais pour donner au brigadier Férou une sépulture digne de son passé glorieux!

FIN


Saturday, December 19, 2020

MA CAMPAGNE QUE VOICI


Pic Macaya est la deuxième plus haute montagne d'Haïti, s'élevant 
à une altitude de 2347 mètres au-dessus du niveau de la me
r

Par Mérès Weche

Je suis né dans le Plymouth, sur la montagne de la Hotte, au flanc Nord de Pic Macaya. Par son suffixe ``aya``, ma montagne de 2347 mètres semble dialoguer avec l’Himalaya, sur l’Everest, la plus haute chaine de montagnes au monde, d’une altitude de 8846 mètres au-dessus du niveau de la mer. 

Le Macaya et l’Himalaya, en dépit de la grande distance qui les sépare, et de ce fort décalage entre leur altitude, indiquent quelque chose de commun qui échappe à notre entendement. L’on sait que l’Himalaya partage, par rapprochement, un même écosystème avec plus d’une centaine de montagnes en Asie atteignant plus de 8000 mètres de hauteur. Cependant, il est à se demander s’il n’existe pas entre le Macaya et l’Himalaya un langage millénaire qu’elles seules connaissent, pour être dans un même groupe morphologique? Ce rapprochement dans leurs désinences m’a longtemps intrigué, et je n’en ai jusqu’ici nulle réponse. 

Beaumont, la ville de la terre rouge 

Être né à Beaumont, dans le flanc Nord du Pic Macaya, à 647 mètres d’altitude, fait de moi un montagnard, mais je suis presque condamné à viser toujours plus haut, en dépit des vicissitudes de la vie.  « Ad majorem natus sum », pour reprendre cette expression latine que j’ai lue un jour au frontispice du collège d’Henri Vixamar, aux Cayes.  J’avais cette opportunité, parce que Beaumont est située non loin de là, presque à mi-chemin de Jérémie. Ainsi, je pourrais bien y avoir été aux études, comme nombre de mes corégionnaires qui n’ont pas reçu le pain de l’instruction dans la capitale de la Grand-Anse, « qui m’est une province et beaucoup davantage ».   

Les marchandises sont transportées à dos d'âne dans le Pic
Maca
  (Photo: Méres                                                                    

C’est à Jérémie que je dois mes plus beaux souvenirs d’enfance et mes plus belles inspirations poétiques, même si le paysage enchanteur, la plupart du temps brumeux, entre Camp-Perrin et Beaumont, a nourri mon âme de sensations de fraîcheur et de profonde méditation.

Ces images d’antan de la vie paysanne aux abords de la rivière Glace ne m’ont jamais quittées; des mules chargées de vivres alimentaires et de sacs de café, gravissant, suant, soufflant, ces mornes abrupts entre Ranp et Fanmpadra, poussées toujours plus en avant, d’un « Hi ! » ou d’un « Chi ! », par ces infatigables travailleurs et travailleuses de l’arrière-pays. 

    Une des tristes images d'un bus rempli de passagers chaviré
dans la rivière Glace en crue pendant la traversée. 
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Même si la rivière Glace  recèle de tristes souvenirs de noyade par temps pluvieux, une escale sur son gué de fraîcheur en temps sec rendait moins éreintants ces voyages à pied entre Camp-Perrin et Beaumont, en l’absence d’un système de transport routier régulier. Mais rien ne vaut comme souvenir ces colonies de vacances, longeant sous un soleil de plomb la plaine des Gommiers, raflant au passage tout le contenu de ces chaudières de « riz-collé », pour quelques misérables piastres. 

Ma campagne que voici est toujours juchée sur le flanc Nord de pic Macaya, la tête dans les nuages, et la partie basse bien plantée dans cette terre rouge qui fait pousser le café et les vivres. Là se perpétue aussi tout le mystère de l’«Aya-bombé» des Taïnos, qui contiendrait peut-être l’essence de ce dialogue éternel  entre le Macaya et l’Himalaya.

 Mérès Weche

Friday, December 18, 2020

Cher veut que Donald Trump soit poursuivi en justice et emprisonné

La diva, féroce opposante au président des États-Unis, s’est expliquée dans une interview pour «The Guardian».

Cher a encouragé les législateurs américains à poursuivre en justice Donald Trump et à le mettre derrière les barreaux dès qu’il quittera ses fonctions de président en janvier. Le mois dernier, le président sortant a perdu les élections au profit du démocrate Joe Biden, qui le remplacera à la Maison-Blanche. Mais il a clairement indiqué qu’il n’accepterait pas sa défaite sans se battre, contestant les résultats des élections.

Féroce opposante à l’homme d’affaires républicain, Cher a affirmé que Donald Trump devrait être poursuivi pour avoir retourné les Américains contre eux-mêmes avec sa politique de division. «C’est toxique, a-t-elle déclaré au «Guardian». Les gens qui, avant, n’étaient pas d’accord sont maintenant des ennemis. Je déteste même l’appeler président parce qu’il ne fait que regarder la télévision.»

Trump n’aime pas l’Amérique

Expliquant que, pour elle, Donald Trump «essayait de bloquer Joe (Biden) à chaque instant», l’interprète de «Believe» a assuré qu’il était la personne la plus vindicative qu’elle ait jamais vue.

«Je pense qu’il se bat avec tant de force parce qu’il sera poursuivi quand il aura quitté la Maison-Blanche», a-t-elle avancé. Lorsqu’on lui a demandé si elle pensait qu’il pourrait finir en prison, elle a répondu: «J’espère que oui. Je danserais de joie.»

Elle a ensuite admis qu’elle déteste le leader américain plus que tout autre. «Je n’aimais pas du tout Bush quand il a commencé ces guerres, et je pourrais dire pendant une minute que c’était presque de la haine. Mais la seule chose que je sais, c’est que (Bush) aime l’Amérique et Trump ne l’aime pas», a ajouté Cher.

Source: le matin.ch


Wednesday, December 16, 2020

Donald Trump en lutte entre son ombre et la lumière

Par Herve Gilbert

Donald Trump sur la pelouse de la Maison Blanche
 le 12 décembre 2020.                                                   

« Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse» Cette diatribe énoncée dans les fables de La Fontaine vient de prouver encore une fois que la triste vérité, malgré son effroi, ne peut rester éternellement enfouie dans son écrin. Il faut l'en extraire et crever l'abcès. 

Dans le parti Républicain, il y a eu beaucoup d’hésitations, beaucoup de tergiversations à propos de la chute de l’Aiglon. Tout le monde marchait sur des œufs. Car Trump draîne après lui 75 millions de votants. Ce qui est indéniable et déroutant pour un éventuel challenger. Par conséquent, pas de gaffe dans la relation  avec le supposé perdant qui hésite à reconnaître sa déroute, la fin de son règne. Le roi est mort! Vive le roi! Tel devrait être le slogan du moment. 

Malheureusement, chassez le naturel, il revient toujours au galop, d’où le lapsus, selon Trump, de Mitch McConnell, le leader de la majorité au Sénat qui a enfin coiffé après six semaines  Joe Biden du titre de « Président élu ». Cependant, pas plus tard que la semaine dernière, ce sacré McConnell hésitait encore à reconnaître la chute du lion à la crinière orange. 

Enfin, coincé entre son devoir constitutionnel et la comédie, le chef du Sénat a mis ses pieds sur terre et a choisi son camp. Soulagé, il s’est empressé de déclarer:  « Notre pays a officiellement un président et un vice-président élus. Le Collège électoral a parlé. Donc, je tiens aujourd'hui à féliciter le président élu Joe Biden et la vice-présidente élue Kamala Harris ». Paf ! 

Le chef de la majorité au Sénat, Mitch McConnell, lors de sa
conférence de press au Capitole à Washington, le 15 décembre
Se réveillant, tout en titubant, de son cauchemar légendaire, par ce troublant refrain chanté par le président du Sénat Mitch McConnell, Donald Trump n’en croyait pas ses oreilles. Il a fustigé ce dernier sur Twitter, tôt  ce mercredi matin pour avoir, « par erreur », selon sa lecture, exercé le devoir de sa charge en reconnaissant finalement que le président élu Joe Biden avait bien remporté la course 2020 à la Maison Blanche. La réprimande du président déchu est intervenue plus de 14 heures après que le républicain du Kentucky ait prononcé mardi un discours devant le Sénat au lendemain du vote du Collège électoral officialisant la victoire de Biden. 

En maître chanteur professionnel, Trump s’est réservé le droit d’exercer maintes pressions sur les républicains, en pensant les faire valser par son dernier Tweet publié peu après minuit, par ce sibyllin rappel : « Mitch, 75 millions VOTES, un record pour un président en exercice ( beaucoup de votes ). Trop tôt pour abandonner. Le Parti républicain doit enfin apprendre à se battre. Les gens sont en colère! ». Cela s’appelle en réalité : prendre les gens intelligents pour des macaques à faire danser au son des castagnettes. 

Et ce qui devrait arriver arriva! McConnell, s’appuyant sur son intégrité, a rompu le cordon ombilical qui le rattachait jusqu’à ce mardi à  Trump, en appelant tous les législateurs républicains à effectuer leurs devoirs de citoyens, à ne pas s'opposer aux résultats de l'élection présidentielle lorsqu'ils seront à la session conjointe du Congrès pour la certification du choix de la nation au début de l'année prochaine. 

En dernier lieu, un porte-parole de McConnell a refusé de commenter publiquement les critiques de Trump. Le jeu ne valait plus la chandelle. Au cours des dernières semaines, le président n’a pas raté non plus les gouverneurs républicains et d'autres responsables locaux, qu'il a jugés trop laxistes,  pour n'avoir pas su soutenir ses allégations de fraudes électorales généralisées, balayées d'un revers de main par le judiciaire.

Mais son Tweet de mercredi a marqué un point de rupture. Pour la première fois, il a publiquement dénoncé les plus hauts dirigeants de son parti à Washington  qui ne l'ont pas aidé  à invalider le résultat du vote. Il a tiré à boulets rouges sur tout ce qui bouge. Il était bon à lier. 

Le vote du Collège électoral lundi a également été un point de bascule pour de nombreux autres républicains du Sénat qui jusqu'alors refusaient d'accepter la réalité selon laquelle Trump avait perdu sa campagne pour un second mandat. En fin de compte, ils finissent par se rendre à l’évidence que nul ne peut passer sa vie à lutter contre des moulins à vent. Vox populi! Vox Dei! La voix du peuple doit être respectée. Personne ne s’y trouve au-dessus.

« Je crois comprendre qu’il y a des gens qui sont profondément convaincus du résultat de cette élection », a déclaré à POLITICO le whip de la majorité au Sénat, John Thune (R-S.D.), principal adjoint de McConnell. « Mais à la fin, à un moment donné, il faut faire face à la réalité. Aujourd'hui  que le Collège électoral s'est prononcé, il est temps que tout le monde passe à autre chose. » Ite Missa Est !

Herve Gilbert


Le créole langue officielle à la CARICOM ou l’impasse d’une illusion « nationaliste »

Par Robert Berrouët-Oriol

Linguiste-terminologue

Montréal, le 14 décembre 2020

De manière récurrente en Haïti, l’idée de faire accéder le créole au statut de langue officielle à la CARICOM est agitée par certains, de bonne foi ou par militantisme « nationaliste », dans la presse, sur les réseaux sociaux et notamment ces derniers jours sur Facebook. Nous avons engagé une première réflexion sur cette idée dans l’article « Le créole à la CARICOM : utopie ou mal-vision  persistante ? » paru dans Le National le 13 avril 2018. Il nous semble utile aujourd’hui de la réexaminer en lien avec la perspective centrale de l’aménagement simultané de nos deux langues officielles, le créole et le français. En amont, plusieurs questions méritent d’être posées : faire accéder le créole au statut de langue officielle à la CARICOM peut-il être une mesure porteuse pouvant conforter l’aménagement linguistique sur le territoire national ? Haïti pourrait-elle en tirer des bénéfices mesurables, en particulier en ce qui concerne l’indispensable aménagement du créole dans le système éducatif national et dans la sphère des relations entre l’État et les citoyens ? Le créole à la CARICOM aura-t-il des effets sur l’efficience des droits linguistiques au pays ? 

Dans notre article du 13 avril 2018, nous avons cité une dépêche d’AlterPresse datée de 2013 et rapportant la revendication du statut officiel du créole à la CARICOM. Il faut la revisiter pour situer à la fois l’illusion que Michel Martelly –bouffon néo-duvaliériste, misogyne déclaré et promoteur de la gangstérisation du pouvoir d’État, propulsé à la présidence du pays par le Core Group et le Département d’État américain--, était pour certains un interlocuteur crédible et celle, plus ciblée, du remplacement du français par le créole à la CARICOM.  Ainsi, « Alors qu’Haïti assure, depuis ce mois de janvier 2013, la présidence de la Communauté caribéenne (CARICOM), le rectorat de l’Université d’État d’Haïti et le comité de mise sur pied d’une académie de la langue créole appellent le chef de l’État, Michel Martelly, à demander que le créole, plutôt que le français, soit l’une des langues officielles de l’organisation régionale » (« Le créole haïtien plutôt que le français comme langue officielle, plaident deux institutions », AlterPresse, 29 janvier 2013). Cette naïve requête n’a pas eu de suite, mais elle a eu le mérite d’illustrer le fait que la légitime défense du créole pouvait être l’objet d’erratiques démarches en lieu et place de perspectives mesurables visant son aménagement au pays. Pour mieux répondre aux questions formulées en introduction de cet article, il y a lieu de rappeler aux lecteurs en quoi consiste la CARICOM et quelle est sa mission.

Également connue sous l’appellation de Marché commun de la Communauté de la Caraïbe, la CARICOM est une organisation régionale transnationale, comme il est précisé sur « caricom.org », le site officiel de cette institution (voir, en anglais, l’historique de la « Caribbean Community and Common Market (CARICOM) » au chapitre « History of the Caribbean Community ». Une autre source documentaire fiable précise que « La création de la Communauté caribéenne résulte d’un long processus d’intégration dans les Caraïbes. Après la dissolution, en 1962, de la Fédérations des Indes Occidentales (British West Indies), les îles de la région ont cherché à renforcer les liens et la coopération entre elles. L’idée d’une zone de libre-échange dans les Caraïbes a donné naissance en 1968 à la Caribbean Free Trade Association (CARIFTA). Mais la volonté d’approfondir les relations économiques et commerciales entre les membres a conduit les gouvernements de la région à mettre en place un véritable marché commun, la CARICOM. 


L’objectif de la CARICOM est de construire des liens interétatiques forts et de faciliter les échanges commerciaux et économiques. La CARICOM est jumelée avec le Caribbean Single Market and Economy (CSME) pour former le marché unique des Caraïbes et à terme une économie caribéenne commune. La Communauté entend améliorer le niveau de vie dans les Caraïbes en développant une zone économique forte. L’amélioration de la compétitivité internationale de la région et l’accroissement de la production de biens et de services figurent parmi les objectifs principaux de la CARICOM. La CARICOM repose sur plusieurs institutions spécialisées dans des domaines aussi variés que la santé publique, les catastrophes naturelles, l’agriculture, ou la météorologie. L’ACCP (Assembly of the Caribbean Community Parliamentarians) doit permettre l’implication populaire dans la consolidation de la Communauté. Les citoyens caribéens sont appelés à participer, par le biais de représentants, aux choix des politiques mises en place par la CARICOM. La CCJ (Caribbean Court of Justice) est chargée de régler les différends nés au sein de la CARICOM en tant que tribunal régional de dernière instance. » (…) Et dans le même document, il est dit que « S’agissant de la francophonie, Haïti, qui représente près de la moitié des habitants de la CARICOM avec 10 millions de citoyens, a obtenu en février 2013 que le français devienne la seconde langue officielle après l’anglais. » (Source : « Caribbean Community & Comon Market (CARICOM) », site du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères de la France). Les organes permanents de la CARICOM sont le Secrétariat général, l’Assemblée des parlementaires de la Communauté caribéenne, ainsi que divers Instituts et Agences. Par ailleurs, le Marché commun caribéen comprend aussi trois membres associés (Anguilla, les Iles Vierges ainsi que Turk et Caicos) et neuf observateurs (Aruba, Bermude, les Iles Cayman, la Colombie, la République Dominicaine, le Mexique, les Antilles néerlandaises, Puerto Rico et le Vénézuela). Alors même qu’elle est un espace institutionnel majoritairement anglophone, les langues officielles de la CARICOM sont l’anglais et le français. Toutefois, sur le site officiel de la CARICOM, « caricom.org », à l’exception d’un très court petit texte de six lignes écrit en français (« Projet de déclaration sur Haïti », 9 juillet 2018), nous n’avons retracé aucun document officiel rédigé ou traduit en français illustrant l’idée que le français serait une langue de travail dans cette institution. Et sur ce même site officiel, une recherche à l’aide du mot clé « créole » n’a donné aucun résultat significatif, aucun texte officiel de la CARICOM ne traite du créole ou de l’intérêt de cette institution pour la question linguistique haïtienne.

Le profil démographique de la CARICOM est divers. Haïti (environ 10 millions d’habitants) est le plus peuplé et le seul État francocréolophone de la CARICOM. La population des autres pays membres de cette institution se chiffrait ainsi en 2016 : Antigua-et-Barbuda 100 963 ; Bahamas 391 232 ; Barbade 284 996 ; Belize 366 954 ; Dominique 73 543 ; Grenade 234 758 ; Guyana 773 303 ; Jamaïque 2 881 000 ; Montserrat 4 900 ; Sainte-Lucie 178 015 ; Saint-Kitts-et-Nevis 54 821 ; Saint-Vincent-et-les-Grenadines 109 643 ; Suriname 558 368 ; Trinité-et-Tobago 1 365 000.

La CARICOM est une entité distincte de l’Association des États de la Caraïbe (AEC) avec laquelle elle a conclu des accords de coopération. La convention créant l'AEC a été signée le 24 juillet 1994 à Carthagène en Colombie, dans le but de promouvoir la consultation, la coopération et l'action concertée entre tous les pays de la Caraïbe. Elle compte 25 États membres et huit territoires non-indépendants éligibles au statut de membres associés. Les États membres sont Antigua-et-Barbuda, les Bahamas, la Barbade, Belize, la Colombie, le Costa Rica, Cuba, la Dominique, la République dominicaine, Grenade, le Guatemala, le Guyana, Haïti, le Honduras, la Jamaïque, le Mexique, le Nicaragua, le Panama, Sainte-Lucie, Saint-Christophe et Nièves, Saint-Vincent et les Grenadines, le Salvador, le Suriname, Trinité-et-Tobago, ainsi que le Venezuela.

En juillet 1997, à Montego Bay (Jamaïque), Haïti est devenue membre de la CARICOM et, depuis juillet 1999, membre à part entière de cette institution. Depuis lors, les bénéfices mesurables de l’adhésion d’Haïti à la CARICOM semblent très maigres sinon virtuels et sans impact réel sur la situation économique du pays, y compris en ce qui a trait à l’épineuse question de la libre circulation des Haïtiens dans l’espace caricomien. Cette réalité n’est pas prise en compte par le « Bureau de coordination et de suivi des accords de la CARICOM, de l’OMC et de la ZLEA » (le « Bacoz ») relevant de la Primature et qui, dans un article daté du 13 janvier 2016 paru sur son site, « Haïti n’a rien à perdre à la CARICOM », expose les vues de Chenet St-Vil, son coordonnateur général, selon lequel le tourisme et le secteur des services pourraient largement bénéficier au pays. Haïti, soutient-il, « (…) peut tirer des avantages énormes des 25 millions de touristes qui fréquentent la région chaque année. » On notera toutefois que ce « Bureau de coordination », sur son site, n’apporte aucun exemple illustrant les bénéfices qu’Haïti aurait enregistrés depuis son adhésion à la CARICOM dans des domaines aussi variés que la production agricole et industrielle, le commerce régional, les services et le tourisme… Également, ce « Bureau de coordination » n’indique pas non plus les domaines ou les secteurs dans lesquels Haïti aurait fourni aux pays de la CARICOM des biens et services ou une quelconque expertise, et une éventuelle augmentation du volume des maigres exportations d’Haïti vers le marché caribéen n’est pas exemplifiée sur ce site. 

Selon le rapport de 2003 intitulé « Haïti /Accords commerciaux et intégration régionale » rédigé par le Groupe de travail constitué par l’État haïtien pour analyser la place d’Haïti dans les différentes instances régionales de coopération, « Haïti accuse un très faible échange commercial avec les pays de la CARICOM (moins de 1% du commerce d’Haïti avec le reste du monde). En 2002, les importations en provenance de la CARICOM étaient seulement de l’ordre de six millions de dollars et consistaient essentiellement en produits pétroliers (et leurs dérivés), de sucre brut, d’articles sanitaires en papier et d’insecticides. En revanche, les exportations d’Haïti vers la CARICOM n’atteignaient pas 300 000 dollars et consistaient essentiellement en produits agricoles (dont le mabi), d’articles d’artisanat et de préparation pour peinture et pigments, utilisés dans l’industrie textile. Les principaux partenaires commerciaux d’Haïti au sein de la CARICOM sont la Jamaïque, Trinidad et Tobago, Guyana et dans une moindre mesure la Barbade. Il faut également noter l’existence d’un commerce informel d’exportation vers les Bahamas et les îles Turks and Caicos, à partir du Cap Haïtien et de Port-de-Paix et consistant principalement en produits agricoles (fruits, tubercules, légumes), en produits transformés localement (beurre d’arachide, cassave, sirop de canne, miel, piments confits, boissons) et en produits de réexportation (vin dominicain Campeón, savon Germicida, shampoo etc.) » Dans un texte paru au Nouvelliste le 12 décembre 2017, « L’intégration d’Haïti à la CARICOM : un monde d’opportunités à saisir et de défis à relever », Petit Frant Ibreus, sociologue, et Jimmy Saint-Vil, historien, soutiennent que « Les retombées économiques de l’intégration d’Haïti dans la communauté sont pour le moment faibles, voire inexistantes. C’est un jeu à somme nulle (le marché commun de la Caraïbe ne crée ni ne résout aucun problème pour le pays), disait [le] député de Pétion-Ville, Jerry Tardieu, dans une interview accordée au journaliste Pierre Raymond Dumas (Dumas/ Tardieu, 2014). Le constat aurait été le même pour n’importe quel autre accord commercial préférentiel auquel Haïti adhèrerait, étant donné le niveau quasi nul du tissu productif du pays. »

Les rapports Haïti/CARICOM ont fait l’objet de plusieurs articles de revues, de journaux et de livres. Ainsi, paru le 3 novembre 2018 sur le site scienceafrique.org, l’article de Petit Frant Ibréus « Haïti, la CARICOM et la Caraïbe : une proposition scientifique internationale à découvrir » est un compte-rendu du livre « Haïti, la Caricom et la Caraïbe - Questions d’économie politique, d’intégration économique et des relations internationales » (sous la direction de Watson Denis, C3 Éditions, 2018). Cette recension montre que les contributeurs de ce livre collectif (Watson Denis, Louis Marc Bazin, Thomas Lalime, Chenet St-Vil, Mirlande Manigat, Frantz Bernard Craan, etc.) ratissent large dans l’examen des différents aspects du sujet, mais aucun d’entre eux n’a abordé de front l’idée de faire accéder le créole au statut de langue officielle à la CARICOM. Petit Frant Ibréus mentionne toutefois « La contribution [du linguiste] Govain [qui] entend proposer la création d’une créolophonie intégrative caribéenne institutionnelle au sein de laquelle émergeront des institutions mettant en valeur les expériences créoles partagées ». 

La CARICOM n’a aucune expertise en matière d’aménagement linguistique 

Pour l’essentiel, l’objectif de la CARICOM est de construire des liens interétatiques forts et de faciliter les échanges commerciaux et économiques entre les pays partenaires. Structure à la fois politique et économique, la CARICOM n’a pas vocation à intervenir dans le domaine linguistique et elle n’est pas connue pour avoir développé une quelconque expertise en matière d’aménagement du créole. S’il est vrai que la CARICOM comprend des « Institutions associées », notamment l’Université de la Guyane (Guyana University (GU), la University of the West Indies (UWI) et l’Institut caribéen de droit / Centre caribéen de droit (CLI / CLIC), aucun document n’atteste qu’il existe, dans l’espace caricomien, une tradition, un appareillage théorique dédié ou une législation encadrant de manière spécifique l’aménagement linguistique dans les pays concernés et en particulier l’aménagement du créole. La tradition de la recherche universitaire à la University of the West Indies (« Faculty of Humanities and Education ») a certes permis la publication d’un certain nombre d’ouvrages spécialisés –entre autres « Exploring the Boundaries of Caribbean Creole Languages » (Hazel Simmons-McDonald et Ian Robertson, éditeurs, 2006)--, mais elle n’a à aucun moment développé une expertise en aménagement linguistique dont pourrait se réclamer la CARICOM. Plusieurs études ont abordé l’analyse sociolinguistique du « patwa » (« patois »), le créole jamaïcain ou trinidadien de souche lexicale anglaise. Ainsi, comme le précise Russell Green sur le site CaribEtude, dans son article du 11 mars 2019, « Patwa - La langue créole de la Jamaique », « Quelques linguistes caribéens comme les professeurs Hubert Devonish et Dr Michelle Kennedy de l’University of the West Indies ont largement contribué aux recherches sur la langue jamaïcaine. Devonish avait, de plus, mis en place une expérience d’éducation bilingue (anglais-patwa) dans une école jamaïcaine. Cette expérience a produit des résultats favorables. Les étudiants qui participaient au modèle ont vu leurs résultats scolaires augmenter en comparaison avec leurs camarades qui n’y avaient pas participé. D’autres linguistes fascinés par le créole jamaïcain ont contribué à la création d’un système orthographique standardisé (Cassidy et LePage). »

Dans un article paru au National le 28 février 2018, « Le créole recalé au sein de la CARICOM », Daniel Sévère fournit un éclairage actualisé sur la question du créole à la CARICOM : « À l’occasion de l’ouverture de la 29e réunion intersessionnelle de la conférence des chefs d’État et de gouvernement à Port-au-Prince, le lundi 26 février, le président de la République d’Haïti, Jovenel Moïse, avait nourri l’idée de faire intégrer les langues officielles d’Haïti dans la CARICOM. Ce, en vue de favoriser l’intégration effective du peuple haïtien dans le marché caribéen. (…) Les attentes de Jovenel Moïse n’ont pas été comblées. À l’issue d’environ 10 heures de discussion à huis clos, les délégués des différentes nations ayant pris part aux deux journées de partage à Port-au-Prince, les 26 et 27 février, ont délibéré sur plusieurs thèmes constituant la toile de fond des échanges. Contre l’attente du président (…), le français n’a pas été officialisé encore moins le créole au salon de la CARICOM. »

La CARICOM n’ayant pas de véritable impact économique, commercial et politique en Haïti et au constat qu’elle ne possède pas une quelconque expertise en matière d’aménagement du créole, qu’est-ce qui justifie que certains, en Haïti, réclament l’adoption du créole comme langue officielle au sein de cette institution ? Le principal argument avancé par les promoteurs de cette idée est d’ordre démographique ou démolinguistique. Haïti étant le pays le plus peuplé de la CARICOM, il serait justifié que le créole soit reconnu comme la seule langue représentant la République d’Haïti dans cette institution. Cette idée semble séduisante et, portée à ses limites extraterritoriales, elle pourrait même conduire à vouloir faire du créole la seule sinon la principale langue officielle de la CARICOM. La démolinguistique est prise en compte dans l’étude de la configuration linguistique des pays concernés par l’aménagement linguistique et, comme l’ont rappelé Richard Marcoux et Moussa Bougma citant Maheu (1985 : 3), « La démolinguistique est une branche de la démographie. C’est l’étude des populations caractérisées par une appartenance à une langue commune. Le plus souvent les études de démolinguistique visent à comparer les comportements démographiques de groupes linguistiques vivant sur un même territoire. Cela donne à la démolinguistique une dimension politique indéniable. C’était le cas en Belgique lorsqu’on y tenait des recensements linguistiques. C’est le cas au Québec et au Canada où les questions linguistiques font l’objet d’interventions des administrateurs publiques. » (Voir « La démographie linguistique : un chantier de recherche qui s’internationalise », revue Cahiers québécois de démographie, volume 46, numéro 2, automne 2017.) En toute rigueur, le critère démographique ne peut emporter l’adhésion puisque, entre Haïti et les pays de la CARICOM, il ne s’agit pas de « comparer les comportements démographiques de groupes linguistiques vivant sur un même territoire ».  Le critère démographique doit donc être pris en compte dans l’analyse de la situation linguistique interne au pays, mais il ne saurait être déterminant dans la configuration extraterritoriale d’autant plus que le poids économique et politique d’Haïti au sein de la CARICOM est quasi nul. Ce constat invalide donc la revendication de ceux qui réclament l’adoption du créole comme seule langue officielle haïtienne à la CARICOM. À cela il faut ajouter le fait, attesté, que la question linguistique en général et singulièrement la présence des langues officielles d’Haïti à la CARICOM n’est pas à l’ordre du jour parmi les pays membres de cette institution régionale. Haïti, pays exportateur de main d’œuvre corvéable mais n’ayant pas grand chose à offrir à la CARICOM au plan économique et commercial, n’est pas en mesure de négocier le statut et la place du créole et du français dans l’organisation régionale bien qu’elle soit majoritaire au plan démographique. Pour les pays de la CARICOM ayant l’anglais comme langue officielle, l’accession du créole haïtien au titre de langue officielle dans cette institution pourrait ouvrir la voie à des revendications linguistiques diverses là où d’autres langues régionales sont parlées par une partie de la population. C’est le cas, par exemple, du surinamais (sranan tongo), de l’hindoustani et du javanais au Suriname, du créole anglais de la Jamaïque, ainsi que, à Trinité-et-Tobago, des deux créoles à base lexicale anglaise, le créole tobagodien et le créole trinidadien.

Il faut donc prendre toute la mesure que la CARICOM, structure transnationale à faible impact commercial et politique régional, n’a ni les moyens économiques ni la volonté politique de s’adjoindre une autre langue officielle que l’anglais dans ses instances. De plus, les pays de la CARICOM qui, tous, n’ont pas mis en œuvre une politique linguistique, ne s’estiment pas concernés par la question de l’aménagement linguistique en Haïti. Le principal sinon le seul « bénéficiaire » hypothétique de l’introduction du créole à la CARICOM serait donc Haïti. Mais convient-il de parler de véritables « bénéfices » linguistiques pour le pays ? En réalité, Haïti a peu ou pas du tout de « bénéfices » réels à tirer de l’introduction du créole à la CARICOM : cette mesure, que d’aucuns assimilent à une douce utopie sinon à un leurre et à une fuite en avant, s’apparente à une revendication « nationaliste » de l’ordre du symbolisme idéologique au sens où seule la population haïtienne y trouverait des « bénéfices » linguistiques, la reconnaissance du statut de langue officielle du créole au sein de la CARICOM étant illusoirement promue au rang d’une conquête historique, ce qui est loin d’être démontré. Mais hormis l’importation de pétrole provenant de Trinidad-et-Tobago, les faits observables n’indiquent nuls « bénéfices » économiques et/ou symboliques reçus par la population d’Haïti depuis notre adhésion à la CARICOM; il est donc logiquement peu crédible que l’ensemble de la population y trouve un quelconque « bénéfice », en particulier au plan linguistique.

Comme l’atteste la dépêche d’AlterPresse datée de 2013 consignant la revendication du statut officiel du créole à la CARICOM, il est intéressant de noter que cette initiative a été pilotée par le rectorat de l’Université d’État d’Haïti et le comité de mise sur pied d’une académie de la langue créole. Les faits ultérieurs ont bien montré qu’il s’agissait en réalité d’une opération de type marketing politique, de « lobbying » groupusculaire partisan, destinée à légitimer à priori et sur les plans intérieur et extérieur la création de l’Akademi kreyòl ayisyen (AKA) en 2014. Les faits ultérieurs ont également montré que la création prématurée de l’Akademi kreyòl ayisyen, son mode de constitution ainsi que le caractère uniquement déclaratoire de son mandat ouvraient la voie à son échec au plan national, comme nous l’avons établi dans notre article « Maigre bilan de l’Académie du créole haïtien (2014-2019) : les leçons d’une dérive prévisible » (Le National, 5 avril 2019). Engoncée dans des scandales de corruption et de népotisme, l’AKA n’a ouvert aucun chantier linguistique majeur en créolistique  et elle n’a même pas été en mesure de se prononcer, au plan linguistique, sur la médiocre qualité d’outils pédagogiques rédigés en dehors des normes de la lexicographie professionnelle et parachutés dans le système éducatif haïtien tels que le « Diksyonè kreyòl Vilsen » et le « Glossary of STEM terms from the MIT – Haïti Initiative » (voir nos articles « Le traitement lexicographique du créole dans le « Diksyonè kreyòl Vilsen » (Le National, 22 juin 2020), et « Le traitement lexicographique du créole dans le « Glossary of STEM terms from the MIT – Haïti Initiative », (Le National, 21 juillet 2020). Il est également pertinent de noter que la revendication du statut officiel du créole à la CARICOM, la plupart du temps, est le fait de certains membres de l’AKA et de personnes gravitant autour de cette microstructure qui, tout en stigmatisant le français, entendent l’éradiquer du territoire national au nom d’un unilatéralisme créole confus et sans légitimité constitutionnelle. Cet unilatéralisme créole, sectaire et dogmatique, a d’ailleurs conduit un membre de l’Akademi kreyòl, Gérard-Marie Tardieu, à prêcher dans un livre publié en 2018 --« Yon sèl lang ofisyèl » (Éditions Kopivit laksyon sosyal)--, l’idée de l’exclusion du français et de l’imposition d’une seule langue officielle en Haïti, le créole (voir notre article « Le créole, « seule langue officielle » d’Haïti : mirage ou vaine utopie ? » (Le National, 7 juin 2018). À notre connaissance, les linguistes spécialisés en créolistique, les didacticiens et les pédagogues, les enseignants et plus largement les langagiers n’ont pas plébiscité ce livre au titre d’une référence crédible. 

Le retour de la revendication du statut du créole à la CARICOM s’apparente aujourd’hui à une nouvelle opération de marketing politique qui, ignorant le faible impact politique, commercial et économique de la CARICOM dans le bassin caribéen, entend surfer sur la prétendue « notoriété » de cette institution dans le but de légitimer l’unilatéralisme créole. Il s’agirait donc d’aller chercher à l’extérieur du pays une « légitimité » linguistique, une « reconnaissance » institutionnelle que l’on n’arrive pas à obtenir sur le territoire national, notamment en ce qui a trait au nécessaire aménagement du créole. Cela se comprend bien vu l’échec constaté de l’Akademi kreyòl sur le plan linguistique et son impact quasi nul dans la société haïtienne, et vu le peu d’adhésion que rencontre dans le corps social haïtien l’idée de l’imposition dogmatique d’une seule langue officielle, le créole, imposition couplée à l’exclusion du français.  

De manière plus essentielle, le retour de la revendication du statut officiel du créole à la CARICOM permet à ses promoteurs d’évacuer la nécessité historique, pour l’État haïtien, de se doter de son premier énoncé de politique linguistique nationale ainsi que d’une loi d’aménagement simultané des deux langues officielles du pays, le créole et le français, conformément aux articles 5 et 40 de la Constitution de 1987. En d’autres termes, les promoteurs de l’unilatéralisme créole à la CARICOM ne font pas le plaidoyer d’un projet d’aménagement linguistique, il faut fortement le souligner, prenant appui sur le caractère historiquement constitué de notre patrimoine linguistique bilingue et mettant de l’avant la question des droits linguistiques de tous les locuteurs au pays. C’est aussi en cela que l’idée de la revendication du statut officiel du créole à la CARICOM est une illusion sinon un leurre, une démarche vaine et improductive qui, si elle parvient à émoustiller un certain sentiment « nationaliste », n’est porteur d’aucune vision de l’aménagement linguistique conforme aux articles 5 et 40 de la Constitution de 1987. En définitive la revendication du statut officiel du créole à la CARICOM revient à détourner l’État haïtien de ses obligations constitutionnelles en matière d’aménagement linguistique. Le lieu d’élaboration et de mise en œuvre de la future politique linguistique d’Haïti assortie d’une loi d’aménagement des deux langues officielles du pays est le territoire national et non pas une « vitrine » extérieure, ici la CARICOM, même parée d’attributs de « notoriété » que dans les faits elle est loin d’avoir. Le légitime combat du créole ne doit en aucun cas être enfermé dans des rituels liturgiques commémoratifs et sans lendemain ou dans le cul-de-sac de la revendication de son statut à la CARICOM : le créole a besoin de mesures fortes, rassembleuses et consensuelles, mises en œuvre par l’État en vue de son aménagement mesurable et juridiquement encadré, en particulier dans le système éducatif national et dans l’espace des relations entre l’État et les citoyens.